Les paroles de Hanan la Guerrière, rapportées par Enfys
An 4 avant le Fléau

Dans les anciennes civilisations gerudos, il n'était pas rare de retrouver des rapports écrits d'échanges tenus entre des femmes importantes de la communauté. Les personnalités les plus respectées étaient souvent accompagnées d'une ou plusieurs scribes, qui avaient pour mission de noter leurs sages paroles, pour plus tard décorer leur tombe.
La particularité de ce dialogue est qu'il a été écrit de la main d'une soldat hylienne, Enfys, qui a déserté sa patrie et vécu sa vie dans le désert à partir du moment où elle y a été envoyée. Elle s'est liée d'amitié avec Hanan la Guerrière, et les deux sont devenues d'inséparables compagnes. Enfys a dès lors consacré sa vie à écrire les conversations les plus importantes et les pensées les plus intimes de son amante.


HANAN — Combien de nos sœurs avons-nous déjà enterrées ? Encore combien de nos sœurs allons-nous devoir enterrer ?

NABOORU — Trop : la réponse est trop, Hanan. Chacune de leurs vies était si précieuse. Notre soulèvement contre l'occupation hylienne nous l'aura appris. Notre peuple n'a jamais été si uni. C'est pourquoi chaque départ n'en devient que plus difficile à accepter. Nous nous sommes endettées auprès de toutes nos sœurs déjà parties, endettées de la promesse de triompher. Nous ne pouvons pas faire marche arrière, ne serait-ce que par respect pour elles. Nous leur devons le désert libre que nous nous étions toutes promises.

HANAN — Je ne le sais que trop bien… Nous avons la responsabilité de faire compter chaque mort. Notre victoire seule permettra de leur donner un sens. Mais je crois comprendre que rien ne m'ôtera de la bouche l'amer goût des horreurs que le Royaume hylien a fait vivre à notre peuple et ses cités… Et je ne sais même pas si je pourrais me sentir apaisée de tout ce qu'il m'a fait vivre, à moi. Je n'aurai de réponse à cette question que lorsque j'aurai revu ma fille. Il ne se passe pas un jour sans que je ne repense à elle et aux soldats qui me l'ont arrachée des bras.

NABOORU — Elle vit, Hanan. Et je ne doute pas qu'elle a, de son côté également, pu vivre des choses que nous ne nous imaginons même pas. Mais je suis certaine qu'elle a dû au moins se demander qui était sa mère et où elle était. Si les Gerudos sont un peuple de guerrières, c'est car nous sommes avant tout mères, filles, sœurs, amies, amantes… Cela coule dans nos veines. Même sans grandir auprès de son peuple, elle doit le savoir. Tu la reverras, non seulement par notre triomphe, mais parce qu'elle veut te connaître.

HANAN — J'ose espérer que le réconfort que tu m'apportes est aussi la vérité, ma sœur… De là où je suis, je ne peux que me demander bêtement si elle est toujours appelée par le nom que je lui ai donné, ou si les Hyliens lui ont même volé ça… Que lui ont-ils fait subir, en l'enrolant de force dans leur malsaine armée ? Est-elle heureuse, a-t-elle au moins pu trouver un peu de chaleur, aussi faible soitelle, là où elle est ? Son destin n'était pas de piloter un colosse doré qui en viendrait à annihiler son propre peuple. J'en suis convaincue, ce n'était pas le destin de ma fille.

NABOORU — Un chameau doré qui se nomme Vah'Naboris… Quelle insulte. Donner mon nom, partagé par de grandes reines guerrières de notre histoire, à un vulgaire bout de ferraille… Voler à notre peuple, à toi ma sœur, une magnifique et souriante enfant, pour la charger de commander cette machine destructrice… Il paraît que, de ces Créatures divines, comme ils les appellent, aucune n'est dirigée par un Hylien. Comme s'ils voulaient se laver les mains de tous les crimes qu'ils commettront avec, « au nom du bien ». Mais quel bien ? Celui qui nous met à genoux et nous enfonce la tête dans le sable de notre propre désert, depuis plus d'un siècle ? Ils prétendent craindre des forces maléfiques, mais ils auraient plutôt dû veiller à ne pas devenir eux-mêmes si malfaisants. Cette guerre est vouée à les mettre en garde.

HANAN — La naissance de ton fils reste un miracle offert par nos déesses, l'accomplissement d'une prophétie qui ne fait que prouver la valeur de notre peuple et de son histoire. Mais je te le répète, ma sœur : en m'engageant derrière Ganondorf, j'ai fait la promesse de ne m'arrêter qu'au retour de ma fille parmi nous. J'ai conscience de l'égoïsme de mon combat, mais c'est celui que chaque mère se doit de mener… J'ai accepté d'enseigner au jeune prince toutes mes connaissances guerrières, car j'espérais que cela me rapprocherait de ma fille. Et depuis, je ne vis qu'avec cela en tête. Je cesserai d'égorger des soldats hyliens le jour où je verrai à nouveau Urbosa.

NABOORU — Ce jour approche, ma sœur. Il approche.

HANAN — Mettons à profit tous les otages que nous avons accumulés et échangeons-les contre le départ définitif des Hyliens de notre désert… et contre le retour d'Urbosa. Ce sera le seul échange valable. Car si Urbosa revenait dans nos rangs, cela les priverait d'une des Créatures divines, que nous récupérerions alors. L'indépendance de notre peuple les privera de leur souveraineté absolue… Et je ne peux qu'espérer que nous ferons figure d'inspiration pour les Zoras, Piafs, et Gorons. Que les Hyliens récoltent la haine qu'ils ont semée !

NABOORU — À ce propos, quels sont les otages que nous avons récupérés du dernier fort que nous avons écroulé ?

HANAN — Très peu, mais nous avons l'essentiel : parmi eux, tu es déjà au courant pour l'écœurant Fergus Reid, capitaine de l'armée, et esclavagiste confirmé… avec lui, des représentants des races alliées au Royaume hylien, un individu sheikah, dont nous ignorons tout, car il est aussi bavard qu'un sourd-muet ; et une Piaf, qui ne fait que hurler et pleurer depuis son arrivée. J'imagine qu'elle méritait mieux que de se retrouver au milieu de cette guerre. Peut-être qu'elle trouvera un jour sa place ici ; je le lui souhaite. Elle semble dépassée par les événements récents tout autant que par certaines réalités historiques, et elle est honnête. Avec elle, nos femmes sont tendres. Le capitaine, en revanche, sera fouetté jusqu'à ce qu'il nous ait craché tout ce qu'il sait de l'organisation militaire de sa patrie. C'est tout ce qu'il mérite… Sœur Nabooru, savais-tu que nous comptons justement dans nos rangs une de ses anciennes esclaves ? La joie sur son visage lorsque nous lui avons montré son malfaiteur baillonné – ah, je ne l'oublierai jamais.

NABOORU — Hanan, le lendemain sera radieux comme une oasis… Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour échanger nos otages contre la paix et ta fille, sois-en certaine. Par respect pour tout ce que tu as fait pour moi et notre peuple, je ne peux faire autrement. À l'heure actuelle, il ne nous reste plus qu'une grande cité à libérer, et quelques autres forts à prendre. Cela ne sera l'affaire que de quelques jours – nous avons déjà des troupes en route. J'essaye de mon côté de convaincre Ganondorf de contacter le Roi d'Hyrule et de lui exposer nos conditions. Peut-être qu'il ne sera pas sot au point de refuser ; il aurait beaucoup à y perdre…

HANAN — Mais notre jeune prince n'a pas l'air si facile à convaincre. Que se passe-t-il ? Douterait-t-il de nous ? Parle-moi franchement, ma sœur, car tu sais que je t'offre la plus parfaite confiance.

NABOORU — Il est troublé. Mon fils ne doute pas de nos forces, non, il a bien assez confiance en nous pour ça. Mais il veille à ne pas sous-estimer notre adversaire, ce qui n'est que normal venant d'un bon chef de guerre. Mais ces temps-ci, plus que d'habitude et que de raison, il se perd dans nos vieilles légendes et consulte nos sorcières. Enfin… je ne peux que faire confiance à la prophétie dans laquelle s'est inscrite ma vie : « D'une de ces femmes maudites à ne faire naître que des femmes, un homme naîtra. Et cet homme mènera son peuple au salut. »

HANAN — J'ignorais cette version… Le verset que ma mère m'avait fait retenir s'arrête simplement à : « Cet homme mènera son peuple. » Quant au salut, rien ne promet qu'il soit entre les mains de ton fils… Car nous jouons toutes un rôle dans l'obtention de notre liberté, et veillons à ne jamais l'oublier. Je suivrai le prince car c'est un formidable guerrier. Mais je ne le suivrai pas uniquement parce que c'est un homme. J'aurais tout aussi bien suivi, et même avec davantage de dévotion, une de nos sœurs. Car rien ne pourra jamais m'ôter de la mémoire le regard froid de ces hommes qui ont abusé de mes sœurs et qui m'ont arraché ma fille. Pas même une prophétie.