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Mémoires du prince Ganondorf
An 4 avant le Fléau
Je n'ai jamais réussi à compléter le journal de voyage du prince. Ce feuillet faisait partie d'une portion de ce qui semblait être un carnet assez fourni, et dont les pages et l'encre étaient en bien piteux état. Voici néanmoins une entrée que j'ai pu reconstituer et traduire dans son intégralité.
Concernant ma traduction : en vieille langue du désert, nous avons un pronom neutre, mais qui se traduit en hylien par le féminin. J'ai donc respecté cette convention dans ma version.
Demain déjà, nous nous séparons d'une partie de nos troupes pour aller détruire encore un fort hylien. Depuis que nous avons récupéré le contrôle de la capitale, les choses n'ont cessé de s'accélérer. Nous avons jour et nuit des archères qui surveillent des endroits stratégiques entre les forts, et qui sont chargées d'abattre tous les oiseaux qu'elles voient aller et venir. Au moins, on ne risque pas de manquer de gibier. Reste que notre insurrection, en tant que telle, touche à sa fin. Je ne doute pas que malgré nos nombreuses précautions, un messager ait réussi à s'enfuir, et qu'il ait pu rejoindre le château à l'heure qu'il est. Si c'est le cas, le débarquement de renforts n'est plus qu'une question de temps… Et il nous est impossible de savoir si ces renforts seront humains ou divins. Pour le moment, nos sentinelles ne semblent avoir rien détecté d'inhabituel dans le déplacement des colosses. Mais je sais très bien que le temps que nous les remarquions, il sera trop tard. Je me souviens encore de quand j'étais enfant et que ma mère m'emmenait en cachette aux postes d'observation non loin de notre cité pour contempler les Créatures divines… j'en n'en garde qu'un souvenir de terreur profonde. C'est cette même terreur qui me pousse à continuer la lutte, jusqu'à ce que je puisse amasser l'orgueil nécessaire à un tête-à-tête avec le Roi hylien. Car tels sont les plans de nos sœurs pour moi. Elles se doutent que ces sots d'Hyliens n'écouteront pas des femmes avec autant d'attention qu'un homme… Je n'ai de cesse de me demander à quoi leur servent leurs oreilles, soi-disant « faites pour entendre la voix de la déesse », si c'est pour ne pas entendre la moitié de leurs semblables.
Car si au début je devais me fier aux dires de ma mère et de mes sœurs concernant les Hyliens, j'ai depuis appris à les connaître. Outre quelques exceptions comme Enfys, la compagne de Hanan, je dois avouer que les paroles de mes sœurs se sont avérées tristement vraies… Combien de Hyliens ai-je vu battre, violer, tuer des Gerudos, pour rien ? Quand je grandissais, ma mère me voilait toujours le visage et dissimulait toutes mes formes masculines, de peur qu'un soldat me découvrant ne me fasse mettre à mort, par crainte de nos prophéties et de notre sorcellerie. Ils auraient eu raison – dix ans plus tard, les voilà à goûter de leur propre cruauté… Car quand je passais pour une femme à leurs yeux, ils me crachaient dessus, me parlaient comme à un objet, me menaçaient, me frappaient même. Ma mère n'avait de cesse de répéter : « Pour le moment, baisse les yeux, car viendra le jour où ce seront eux qui les baisseront devant toi. » Mais combien de mes sœurs avant moi n'ont pas eu la chance de pouvoir inverser les rôles ?
Ces derniers jours, entre les conseils de guerre, j'ai beaucoup eu le loisir de discuter avec certains de nos otages. Il ne faut jamais sous-estimer la quantité d'informations que l'on peut déduire de simples échanges avec l'adversaire… Même les moins hauts gradés. J'ai pris l'habitude de discuter régulièrement avec l'un des otages en particulier, celui – ou celle, je l'ignore – dont je sais le moins. Une féroce Sheikah, qui n'a de l'armée hylienne que l'armure tant elle me semble libre. Nous devons avoir le même âge, ou alors son ethnie m'en donne l'impression. À son arrivée ici, elle ne disait strictement rien et nous l'avions prise pour une sourde. Au bout de quelques jours, elle manifestait quelques mots, dans la langue du désert qui plus est – des salutations lorsqu'elle croisait nos gardes, des remerciements lorsqu'on lui servait ses repas… De petites marques de courtoisie qui ne veulent, au final, rien dire. Il va sans dire qu'il m'a été très difficile d'obtenir d'elle des réponses plus exhaustives. Parfois, au sortir de nos discussions, je me rends compte que je reste le plus bavard de nous deux. C'en est à se demander qui sonde qui. Et pourtant, elle me paraît très sincère.
Son visage a tout pour immédiatement attirer l'attention : des iris dépareillés, des tatouages d'un rouge vif sur les joues, les traits fins, deux longues nattes qui encadrent son expression impassible, et un léger rictus d'omniscience constamment collé aux lèvres. La première chose que j'ai apprise d'elle est son nom : Yasu. La seconde est que ce sont des parents qu'elle n'a guère connus qui l'ont tatouée. La troisième est qu'elle n'a jamais rien connu de plus stupide que la hargne de l'armée hylienne, et qu'elle regrette parfois de l'avoir rejointe, même si elle a conscience qu'elle n'a nulle part ailleurs où aller. Elle connaît énormément de contes et légendes des quatre coins d'Hyrule, y compris de notre culture. Elle m'a déjà surpris plus d'une fois avec des contes gerudos que moi-même j'ignorais ; et quand je questionnais des sœurs à ce sujet, elles m'assuraient que tel était le conte. Yasu n'invente rien, pas plus qu'elle ne ment. En revanche, elle tait tout ce qui la concerne. Lorsque je lui ai demandé pourquoi, elle m'a répondu que pour les Sheikahs, parler de soi, c'est offrir une part de son âme ; qu'elle m'avait déjà offert un morceau, et qu'il ne tenait qu'à moi de ne pas être trop gourmand.
Séparés par les barreaux de sa prison, nous avons déjà passé de très longues heures à échanger. Force est de m'admettre que je vois en cette jeune Sheikah le souvenir le plus humain que je suis voué à garder de cette guerre. Je lui ai même déjà proposé de rejoindre nos rangs – elle trouverait en nos alliés, les Yigas, une nouvelle famille. Mais elle a poliment refusé, me disant qu'elle n'était plus prête à s'engager nulle part après cette guerre, et qu'elle préférait attendre de retrouver sa liberté en même temps que notre peuple pour voir où demain la mènerait. Je n'avais rien à lui répondre, car je la comprends parfaitement, et qu'il n'y a sans doute pas plus respectable choix.
Cela nous amène à notre dernière discussion, ce soir même, juste avant que je ne commence à écrire cette mémoire… J'ai tenu à lui raconter une légende que j'ai passé beaucoup de temps à étudier dernièrement. Celle d'un tombeau maudit dans le désert, dans lequel sommeillerait un dieu dont la force dépasse celle des Grandes Guerrières. Jusqu'ici, je ne parvenais à parler de cela avec personne, pas même ma mère, tant l'évocation de cette légende semble faire trembler mes sœurs. Yasu m'a répondu connaître le conte, et m'a précisé qu'on ne pouvait guère parler d'un dieu, et qu'il portait en réalité le nom d'Avatar du Néant. Cet être impur aurait été enterré dans le désert par la déesse Hylia elle-même, mais son tombeau devrait toujours être accessible pour celles et ceux dont le cœur est rongé par un grand désir à réaliser. Elle continua par m'expliquer que c'était justement par crainte de l'éveil de cet Avatar que le Roi d'Hyrule avait décidé de s'armer des Créatures divines. Je lui demandais alors qui devrait triompher d'un tel affrontement. Elle ne put s'empêcher de rire avant de me répondre : « Si j'étais un Sheikah orgueilleux, je t'aurais répondu : les Créatures divines, bien sûr ! Car elles sont faites par la vieille technologie de mon peuple. Mais ça ne serait que de la fierté, pas la vérité. Et derrière des barreaux, il ne sert à rien de faire le fier. »
Je ne saurais nommer quelle mouche m'a piqué après cela, mais je me suis naïvement confié. En prenant des détours dans mes paroles, certes, mais j'ai conscience que Yasu n'a pas besoin qu'on lui dise les choses de façon directe pour en comprendre les intentions. Je lui ai laissé entendre que le seul moyen de savoir si les Créatures divines pouvaient protéger le royaume d'Hyrule de l'Avatar du Néant, c'était encore d'essayer de l'éveiller… Car face aux ressources, au nombre, à l'influence, et aux armes d'Hyliens, nous ne faisons pas le poids, et je le sais. Contrairement à plusieurs de nos guerrières et conseillères, dont ma mère, je n'ai pas la naïveté de croire que le roi d'Hyrule nous donnera notre indépendance, une Bête Divine et sa pilote en échange de quelques otages. Il aura plus vite fait de rayer le désert de la carte, et de taire toute l'histoire de notre peuple à jamais…
Insondable qu'elle est, Yasu n'a fait que me répondre : « Si tu penses pouvoir essayer, tu n'as qu'à le faire. » Je n'ai su comment réagir, et je ne sais pas quelle tête j'ai tirée à cette instant, mais elle l'a fait rire. J'ai repris mon calme et lui ai dit que mes sœurs y seraient fortement opposées, car elles ne craignent qu'éveiller l'Avatar du Néant causerait certainement la défaite du royaume d'Hyrule, mais qu'aussitôt suivrait la défaite de notre peuple. Et alors, Yasu m'a dit ces mots que je ne suis pas prêt d'oublier :
« Mais ça, ce sont les paroles de tes sœurs, et qui plus est, une supposition basée sur une légende… Ce n'est pas parce que ta naissance ressemble mystérieusement à une prophétie gerudo que cela te prive de ton libre arbitre. Tu es libre d'écouter leurs craintes, tout comme tu es libre de te laisser aller à tes propres curiosités et espoirs. L'histoire sera seule juge, si elle est écrite… »
Et alors que nous nous souhaitions bonne nuit, elle ajouta :
« Mais si l'Avatar du Néant est un mythe rattaché à la Déesse Hylia et non aux Sept Déesses Guerrières, il ne tient qu'à toi d'admettre que tu trahirais ta propre religion en faisant appel à celle d'un autre… »
