La semaine suivante passa rapidement. Il faisait toujours aussi chaud malgré un orage qui avait éclaté la veille. La colère du ciel n'avait rien arrangé, c'était même pire ce matin puisqu'en plus de la chaleur habituelle, une moiteur très désagréable vous enveloppait. Koki avait à peine fait 100m en sortant de chez lui qu'il transpirait déjà comme s'il avait couru un marathon. Il n'aimait pas ce temps-là, et son humeur s'en ressentait. Cependant, il ne put s'empêcher de remarquer un point positif en passant devant le conbini : l'autre ne faisait plus la une des journaux. Koki se demandait souvent pourquoi il pensait autant à lui alors qu'il le détestait. Au contraire, il aurait dû l'ignorer et oublier son existence, mais non. Finalement il en était arrivé à la conclusion qu'il l'intriguait. Il aurait aimé savoir la raison de son comportement. Il était presque sûr que s'il connaissait cette raison, il pourrait l'oublier et passer enfin à autre chose. Il arriva finalement au garage qui abritait sa précieuse moto. Et c'est en allumant le contact qu'il se rappela être presque à sec. Il l'avait complètement oublié et devrait se dépêcher de passer à la pompe sur le chemin. Il avait de fortes chances d'arriver en retard et cela termina de l'énerver complètement. La journée promettait d'être longue…
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Il n'en pouvait plus. Il faisait trop chaud, et cette foutue humidité persistait. Chaque effort lui coûtait et il avait l'impression de ne pas avancer dans son travail. Il se redressa et jeta un coup d'œil aux alentours. Il était seul, personne en vue. Il décida alors d'enlever son polo trempé. De toute façon, c'était ça ou il crevait lamentablement sur ce terrain. Il soupira de soulagement une fois torse nu. C'était déjà mieux et il n'avait plus à supporter la désagréable sensation du t-shirt lui collant à la peau. Il continua alors son travail, donnant des coups de pioches réguliers pour enlever la pelouse sèche de cette partie du terrain. Un quart d'heure plus tard, il s'octroya une pause et se rua presque sur sa bouteille d'eau. Il en bu quelques gorgées puis la porta au-dessus de sa tête et s'aspergea avec le reste. Il en aurait fondu de bien être tellement cela était agréable. Mais soudain un bruit le ramena à la réalité et il se retourna précipitamment, en cherchant l'origine. Pourtant, il ne vit personne. Avait-il rêvé ? Ou bien peut être qu'il avait attrapé une insolation à travailler comme ça en plein soleil ? Il passa une main sur son visage pour y enlever l'eau qui en dégouttait encore et ramena ses cheveux bruns en arrière. Il se retourna ensuite en haussant les épaules et se dirigea vers le robinet le plus proche pour remplir sa bouteille. Constatant que l'eau qui en sortait était fraîche, il s'en passa à nouveau sur le visage et sur la nuque. Il se sentit un peu mieux et profita quelques minutes de l'ombre qu'offrait l'endroit avant de repartir travailler. Il avait hâte de terminer sa journée et d'aller au bord de la rivière qui coulait près de chez lui. Il aimait s'allonger dans l'herbe, à l'ombre du saule pleureur, et écouter le gazouillis du courant. Mais un nouveau bruit sur sa droite le sortit de ses pensées. Il tourna rapidement la tête et cru voir une ombre disparaitre à un coin de mur. Il fronça les sourcils, se demandant s'il y avait vraiment quelqu'un ou si c'était encore un tour de son esprit. Il s'avança alors dans cette direction, désirant en avoir le cœur net, mais quand il arriva au coin et que son regard se porta au loin, il ne vit personne, et cela le soulagea un peu. Après un dernier coup d'œil, il repartit sur ses pas et repris sa pioche, bien décidé à finir rapidement pour rentrer plus tôt chez lui.
En fin de journée, il revenait vers les vestiaires après avoir rangé son matériel quand il aperçut une nouvelle fois ce Kamenashi traîner dans le coin. Il en fut étonné parce qu'habituellement à cette heure-là, tous les sportifs étaient partis, ou du moins se préparaient dans leurs propres vestiaires pour ensuite rentrer chez eux. Hors lui paraissait simplement se promener tranquillement, toujours dans son uniforme d'entraînement. Il avait sa casquette à la main et avançait doucement le long d'un petit chemin enserré entre les grillages délimitant les terrains. Il le vit s'arrêter devant l'un d'entre eux et agripper le treillage d'une main avant de baisser la tête. Il resta un moment ainsi et Koki ne savait pas pourquoi il ne pouvait détacher son regard de cette silhouette. Une impression étrange se dégageait de cette scène, sans qu'il ne sache vraiment quoi. Finalement, au moment où le jeune joueur reprenait sa route en ramenant ses cheveux en arrière, Koki haussa les épaules, se disant que ce n'était pas son problème et se dirigea vers la porte de leurs locaux. C'est en prenant sa douche qu'il se rappela que dans quelques jours, il jouerait son premier match en tant que professionnel. Il devait donc simplement être stressé et ne méritait pas qu'il se pose autant de questions à son sujet.
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La veille du match, Koki avait travaillé jusque tard le soir pour que le terrain du Tokyo Dôme soit en excellent état le lendemain. Il en allait non seulement de leur victoire, mais aussi de leur prestige, chose qui tenait particulièrement au cœur des propriétaires de l'équipe. Heureusement, la rencontre étant l'après-midi, il put récupérer le lendemain matin, et il fut impatient de reprendre son service en fin de matinée. Il aimait cette ambiance festive et joyeuse. Il aimait aussi le fait de savoir que, même si personne ne les connaissait ni ne faisait attention à eux, s'ils n'étaient pas là, les joueurs n'auraient aucune chance de montrer leurs talents et d'enflammer les foules. Ils étaient les ombres de l'équipe. On ne les remarquait pas et pourtant ils étaient toujours là et étaient indissociables des résultats du match. S'ils travaillaient mal et que le terrain était en mauvais état, le jeu en pâtirait, et les sportifs risquaient même de se blesser.
Et ce jour-là, il dut bien avouer qu'il attendait aussi de voir ce Kamenashi à l'action. D'après ses collègues, ils méritaient son surnom. Certains l'avaient déjà vu jouer avant qu'il ne passe professionnel et n'en disait que du bien. Personnellement, Koki doutait un peu qu'il soit si doué que ça, alors il attendait son entrée avec impatience. Cependant, il dû attendre la cinquième manche avant que l'entraineur ne décide enfin de le laisser entrer. L'ambiance changea radicalement quand les haut-parleurs annoncèrent son nom. Il y eu d'abord des cris d'encouragements et des applaudissements, puis le silence se fit sitôt le jeune homme arrivé sur le monticule. Koki jeta un regard dans les tribunes et vit que tout le monde retenait son souffle, attendant de découvrir les talents de cette nouvelle recrue. Celle-ci mit quelques minutes à se préparer, communiquant discrètement avec le receveur et se concentrant sur son objectif. Puis il se positionna enfin, et lança sa première balle.
Koki en fut littéralement soufflé. La balle avait été lancée avec une précision, une rapidité et une souplesse déconcertante. Le batteur n'avait eu aucun mouvement et avait seulement réalisé qu'il l'avait ratée quand la balle s'enfonça avec un bruit sourd dans le gant de l'homme derrière lui. Cependant, Kamenashi n'y prêta pas attention, ni au bruit retentissant qui avait succédé à l'ébahissement dans les gradins. Il était déjà concentré sur sa deuxième balle. Cette fois-ci, il lança une balle courbe. Le batteur n'avait aucune chance et l'avait rapidement compris. Koki le vit jurer et battre rageusement l'air avec sa batte. Mais il reporta bien vite son attention sur le jeune homme qui lui faisait face. Même avec la distance, il pouvait voir le degré de concentration dans ses yeux. Il était réellement impressionnant, et incroyablement doué. Koki n'avait encore jamais vu de joueur comme lui. Et ce qui le subjuguait par-dessus tout, c'était que tout ceci semblait être naturel chez lui. Comme s'il ne lui fallait aucun effort pour arriver à ce résultat. Chaque balle qu'il lançait avait une vitesse proche du record, et elle ne faiblissait pas avec les lancers.
Il élimina les trois batteurs de l'équipe adverse d'affilée sans montrer le moindre signe de fatigue. Mais au cours de la manche suivante, la vitesse de ses lancers commença à diminuer faiblement. Il fut rappelé sitôt celle-ci terminée, et Koki le suivit des yeux alors qu'il se dirigeait vers le banc de son équipe. Le coach le félicita d'une tape sur l'épaule, mais quand il alla s'asseoir à côté des autres, Koki aperçut quelques regards dédaigneux. Et Kamenashi semblait en être conscient car il gardait la tête baissée.
- Alors, tu le trouves comment ? lui demanda son chef tout en le regardant un sourire aux lèvres.
- Je mentirais si je disais qu'il ne m'a pas impressionné.
- Il remonte dans ton estime ? s'amusa-t-il.
- Un peu oui. Mais vous ne trouvez pas qu'il agit bizarrement ? demanda-t-il sans détourner son regard du jeune joueur.
- Sûrement le trac, supposa Miura-san en se retournant vers ses hommes. Allez les gars, il y a une pause, allez vérifier le terrain !
Koki fut bien forcé de détourner ses yeux et se reconcentra immédiatement sur son travail. Décidemment, plus le temps passait et plus cet homme l'intriguait.
Le match se termina plus d'une heure plus tard, mais Koki n'avait pas terminé pour autant sa journée. Ils devaient encore une fois vérifier les installations et effectuer les réparations les plus urgentes. Heureusement que l'équipe B se chargeait des terrains d'échauffements intérieurs, sinon ils y auraient passé la soirée.
En rentrant chez lui ce soir-là, Koki rangea sa moto dans son garage puis se dirigea vers la petite rivière. Il faisait plus frais que les autres soirs, la chaleur de ces dernières semaines s'estompant enfin. Malgré l'obscurité, il s'allongea dans l'herbe et ferma les yeux, apaisé par le bruit de l'eau coulant doucement. Les images du match lui revinrent en mémoire, et il revit Kamenashi lancer ses balles parfaites. Ça lui faisait mal, mais il était bien obligé d'accepter le fait qu'il était doué, très doué. Il rouvrit les paupières et plongea son regard dans le ciel étoilé qui s'étalait devant lui. Au fond, s'il le détestait tant, c'était peut-être aussi un peu parce qu'il était jaloux. Gamin, il avait voulu devenir pro lui aussi. Mais il avait vite compris qu'il n'avait pas le talent nécessaire. Même avec un entraînement acharné il n'aurait pu y arriver. Alors voir ce gars jouer si naturellement et en apparence si facilement, cela lui faisait forcément un peu mal au cœur.
Quelques minutes plus tard, son estomac se rappelant à son bon souvenir, il s'étira paresseusement puis se releva et se dirigea vers son petit appartement tout en songeant à ce qu'il ferait le lendemain. Comme chaque jour après un match, il était de repos.
Finalement, l'un de ses amis l'avait appelé le lendemain matin, et il avait retrouvé toute sa bande de motards avec qui il avait passé le reste de la journée. Il aimait ces moments de détente où ils parlaient de tout et de rien, où ils s'amusaient entre eux et où ils refaisaient le monde, assis sur leurs motos à regarder les tokyoïtes défiler sous leurs yeux. Ils étaient conscients qu'ils faisaient peur, avec leurs blousons en cuir, leurs tatouages et leurs grosses motos, mais ça les amusaient plus qu'autre chose, et parfois ils en jouaient, effrayant les passants qui les regardaient de travers. Quand ils étaient au complet, ils étaient une bonne dizaine, les faisant ressembler à un gang. Bien sûr ils avaient fait quelques conneries quand ils étaient un peu plus jeunes, et leur sens de la fête n'était pas forcément toujours au goût des promeneurs ou des habitants des environs, mais ils n'avaient jamais enfreins la loi ni fait du tort à qui que ce soit, du moins pas intentionnellement.
Ce jour-là ils avaient fait un tour dans les rues de la capitale, puis s'étaient arrêtés quelques heures dans un parc où ils avaient discutés longuement, prenant des nouvelles de chacun. Ils étaient ensuite allés dans leur bar habituel, pas très loin du quartier de Koki. Ils habitaient quasiment tous dans le même secteur, s'étant pour la plupart rencontrés au collège ou au lycée. Finalement, Koki était rentré chez lui pas trop tard, mais pas trop tôt non plus. Il avait fait le chemin avec l'un de ses amis les plus proches, qui habitait à cinq minutes de chez lui et avec qui il partageait le garage qu'il louait pour sa moto.
- Tu travailles encore tôt demain ? demanda son ami Eiji.
- Oui comme d'habitude, répondit Koki en refermant le rideau métallique. Il faut bien vérifier les terrains et avoir le temps de les réparer avant que les joueurs n'arrivent si besoin, expliqua-t-il pour la énième fois.
- En parlant de joueurs, j'ai regardé le match hier, il a l'air sacrément bon ce Kamenashi. Ils ont bien fait de le prendre.
- Hm… sûrement.
- Quoi, me dis pas qu'il ne t'a pas convaincu ?! s'exclama Eiji. Ce gars il a de l'or dans les mains, moi je te le dis !
Koki ne put s'empêcher de sourire face à l'enthousiasme de son ami. Comme lui, il aimait beaucoup ce sport et il suivait avec attention la plupart des équipes pro, même s'il préférait les Giants depuis que Koki travaillait pour eux.
- Ouais enfin ça c'est sur le terrain…
- Pourquoi tu dis ça ? Il a un caractère de merde ?
- Ça c'est le moins qu'on puisse dire, ce n'est qu'un petit prétentieux et arrogant.
- Bah, il est jeune il changera sûrement, répondit Eiji qui ne se formalisait pas face à cette révélation.
- Il a quand même notre âge… En tout cas ce gars moins je le vois mieux je me porte, conclut Koki en arrivant au pied de son petit immeuble.
- Bonne nuit ! souhaita-t-il ensuite en faisant un signe de la main à son ami avant de se diriger vers les escaliers.
- Bonne nuit, je t'appelle quand on fait une sortie !
Le jeune homme acquiesça rapidement sans se retourner puis finit de grimper les quelques marches qui lui restait pour se retrouver devant sa porte. A peine celle-ci ouverte, il signala sa présence.
- Je suis rentré ! Désolé de t'avoir fait attendre ma puce !
N'ayant pas de réponse, il referma derrière lui, se déchaussa puis s'avança dans le salon. Il la trouva allongée confortablement sur le canapé. Il sourit devant cette scène attendrissante puis s'approcha d'elle et la prit dans ses bras, sans faire attention aux miaulements contrariés qui sortirent de sa bouche.
- Désolé Yuki-chan, je te prépare à manger tout de suite, promit-il en lui caressant la tête, la petite chatte abaissant ses oreilles de bien-être et ronronnant de plaisir.
Il la reposa doucement puis se dirigea vers sa petite cuisine ouverte sur le salon où il lui remplit sa gamelle. Il se servit ensuite un verre d'eau puis alla dans la salle de bain. Il avait hâte de retrouver son lit, sachant qu'il devrait une nouvelle fois se lever tôt le lendemain matin.
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La journée était finie. Le soleil se couchait, donnant une impression particulière au centre d'entrainement que le chef Miura appréciait. L'un des moments les plus calmes de la journée. Il aimait faire une dernière fois le tour des installations, s'assurant que tout était en ordre. Il marchait sur le chemin s'insinuant entre les grillages des terrains quand il s'arrêta. Un peu plus loin, il vit quelqu'un assis, le dos contre les grilles et la tête baissée. Il s'avança doucement et après quelques mètres, il reconnut le jeune Kamenashi. Et il ne lui fallut guère plus de quelques secondes pour comprendre qu'il pleurait.
- Eh petit, ça va ? demanda-t-il gentiment en comblant la distance.
Il vit le jeune homme se figer, puis relever lentement la tête vers lui. Son visage était baigné de larmes et ses yeux rougis. Le garçon s'essuya rapidement les joues avant de se relever et de s'enfuir à l'opposé. Le chef Miura ne put rien faire d'autre que le regarder s'éloigner, se demandant les raisons de ces larmes.
