Il l'avait vu. Cet homme l'avait vu pleurer…
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Koki arriva un peu plus tôt que d'habitude ce matin-là. Il était d'humeur joyeuse et salua ses collègues avec un grand sourire.
- Et bien, t'es en forme ce matin Koki ! lança Saito-san, un de ses collègues. Qu'est-ce qu'il t'arrive ?
- Oh rien de spécial, je suis juste de bonne humeur.
Là, il ne disait pas toute la vérité. Lui savait parfaitement pourquoi il se sentait si bien. Cela faisait deux jours qu'il n'avait pas vu ce Kamenashi et son humeur s'en ressentait. Et comme il ne le voyait pas, il ne pensait plus à lui, du moins pas aussi souvent que d'ordinaire. Il en était tout de même bien obligé quand il entendait ses collègues ou les joueurs en parler.
Il enfila ses vêtements de travail toujours avec le sourire puis sortit du local. Aujourd'hui encore il faisait beau, mais la température était redevenue normale, ce qui l'arrangeait bien. Il se rendit sur le terrain principal où il devait y retrouver le chef et deux de ses collègues. Ils allaient travailler sur le monticule. Cela faisait un moment qu'ils ne l'avaient pas remis en état et il en avait bien besoin. Les trois hommes étaient en train de discuter quand il arriva à leur niveau.
- Ça fait deux jours qu'on ne l'a pas vu, disait l'un d'entre eux.
- Oui, officiellement il est malade, mais je suis sûr que c'est autre chose.
- Qu'est-ce qui vous fait dire ça chef ?
- Il y a trois jours, avant qu'il ne disparaisse, je l'ai vu pleurer et il avait l'air mal en point, avoua Miura-san en tournant les yeux vers Koki quand il s'aperçut de sa présence.
- Qui ? demanda celui-ci soudain inquiet.
Il n'avait pas remarqué d'absence parmi ses collègues.
- Kamenashi.
- Ah.
Sur le coup, il ne sut quoi répondre d'autre. Il aurait voulu pester une nouvelle fois, au moins intérieurement, contre le jeune joueur qui lui bousillait sa journée en se rappelant à sa mémoire, mais quelque chose l'en empêchait. La situation avait l'air assez sérieuse, et il ne souhaitait de mal à personne, même pas à ses ennemis ou aux gens qu'il détestait.
- Problème d'intégration vous croyez ? demanda l'un des hommes au chef.
- Probablement.
- Oui enfin pour ça il ne fait pas vraiment d'effort non plus, remarqua Koki sans pouvoir s'en empêcher.
- Peut être que c'est plus compliqué que ça…
- Vous savez quelque chose, chef ?
- Non Shouta, du moins rien de bien précis. On m'a juste dit qu'il était psychologiquement instable, mais qu'on lui avait donné une chance à cause de ses talents.
- Psychologiquement instable ?
- Oui je n'en sais pas plus, et ça peut être tout et n'importe quoi… Mais allez, au travail ! On n'est pas payés pour papoter comme des commères ! lança-t-il après un silence pour motiver ses hommes.
Ils se mirent donc à l'œuvre, et à son grand désarroi, les pensées de Koki ne voulurent pas lâcher ce Kamenashi. Il s'était souvenu de ce jour où il l'avait vu seul, tête baissée. Il avait mis ce comportement sur le compte du stress mais, et s'il y avait autre chose ? S'il avait des problèmes dans sa vie privée qui l'empêchaient de se lier à qui que ce soit ? Son esprit surchauffé élabora tout un tas de théories, certaines complètement insensées et d'autre plus plausibles. Finalement, il abandonna, tentant de se persuader que ce n'était pas son problème. Il se concentra sur son travail, et finit par le faire sortir de sa tête, au moins pendant quelques temps.
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Alors cet homme est technicien, et responsable apparemment. Et lui là, le brun, c'est celui de l'autre fois…
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En milieu de matinée, ils firent une pause bien méritée. Et quand Koki releva la tête, son regard fut attiré vers les tribunes. Il y vit une silhouette, assise sur l'un des sièges, les genoux repliés devant elle. Il ne mit pas longtemps à reconnaître Kamenashi, mais à peine quelques secondes plus tard, celui-ci se releva et disparut rapidement. Koki supposa qu'il l'avait vu le regarder et qu'il avait préféré partir. Maintenant qu'il savait que le chef l'avait vu pleurer, il ne pouvait que remarquer l'aura triste qui émanait de cet homme. Et il ne put s'empêcher de ressentir de la compassion pour lui.
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Les jours défilèrent, et pas une journée ne passait sans que Koki ne le voie traîner près de leurs locaux ou dans les tribunes. Il avait rapidement compris qu'il s'isolait dès qu'il avait une pause dans son entraînement, ou le soir quand sa journée était finie. Il se sentait triste chaque fois qu'il le voyait ainsi, mais pas au point d'aller lui parler et de vouloir l'aider. Cependant, ce jour-là, que ce soit le destin ou non, il fut bien obligé de lui adresser la parole.
Après déjeuné, il sortait toujours fumer une cigarette dans un petit coin aménagé pour. Il y était en général tranquille puisqu'aucun de ses collègues proches ne fumait. Il était en retrait, adossé contre un grillage quand il sursauta légèrement en voyant apparaître quelqu'un dans son champ de vision. Il ne fut pas surprit quand il comprit que c'était Kamenashi, après tout, il rôdait souvent par ici. Ce dernier ne l'avait probablement pas vu. Il lui tournait le dos mais Koki devina facilement qu'il était en train de s'allumer une cigarette.
- C'est bien la première que je vois un pro fumer.
L'autre sursauta quand il prononça ses mots et se retourna brusquement. Quand il le reconnut, il se détourna tout aussi rapidement, passant nerveusement une main sous ses yeux. Mais Koki avait eu le temps de voir les larmes qu'il voulait cacher.
- Alors c'est ça, tu viens jusque-là juste pour fumer sans te faire choper, continua-t-il en faisant comme s'il n'avait rien remarqué.
- C'est pas tes oignons, lui répondit-il sans se retourner.
- T'as raison, c'est ta santé et ta carrière après tout…
L'autre esquissa un mouvement de tête comme pour se retourner, mais finalement se ravisa. Pourtant il fut bien obligé de lui faire face quelques instants plus tard puisque le cendrier se trouvait entre eux deux. Koki le regarda tapoter sa cigarette sur le métal, la tête résolument baissée, et sa colère refit surface.
- Vas-y dit le-moi si je ne suis pas assez bien pour toi ! s'exclama-t-il soudain.
- Eh ? s'étonna le jeune homme en relevant les yeux vers lui l'espace d'un instant.
- Fais pas l'innocent, je vois bien comment tu te comportes, tu te crois peut être meilleur que nous juste parce que toi tu es joueur ? Et regarde-moi quand je te parle merde !
Mais la colère du jeune technicien retomba quasiment instantanément quand il le vit faire. Il avait une moue indécise sur les lèvres et les sourcils froncés, et il lui lançait de rapides regards qui déviaient dès qu'il croisait ses yeux. Ce n'était pas de l'arrogance ni quoi que ce soit d'autre, et Koki comprit enfin son erreur.
- Attends, me dis pas que… que tu es timide ? demanda-t-il alors en riant.
Kamenashi releva enfin la tête et braqua résolument ses yeux dans les siens. Koki en perdit son sourire face à ce regard. Ses prunelles marron avaient une lueur tellement intense qu'il ne pouvait plus en détourner son attention. Il y voyait de la tristesse, de la douleur, mais aussi une fierté qui lui faisait maintenir le contact malgré tout. Au bout de quelques instants, il laissa ses yeux dévier vers son visage. C'était réellement la première fois qu'il le voyait de si près et qu'il pouvait le détailler. Malgré son nez cabossé, son visage avait un équilibre parfait, et ses cheveux châtains qui lui retombaient presque jusqu'aux épaules apportaient de la douceur à l'ensemble. Cependant, il sembla revenir à la réalité quand il vit que ses joues avaient pris une teinte rosée. Il sourit à nouveau avant de relâcher enfin son attention et d'écraser son mégot dans le cendrier. Du coin de l'œil, il le vit à nouveau baisser la tête avant d'imiter son geste.
- Tu sais, tu n'as pas à être timide avec moi, je vais pas te bouffer, s'amusa-t-il.
Bizarrement, maintenant qu'il connaissait la raison de son comportement étrange, il éprouvait presque de la sympathie envers lui. Et il était content parce qu'il n'aurait désormais plus à se torturer l'esprit à son sujet.
- Parce que tu crois qu'il suffit qu'on me dise ça pour que ça s'en aille ? murmura le châtain comme s'il avait été blessé.
Koki ne sut quoi répondre et le laissa s'enfuir sans rien dire ni faire quoi que ce soit pour le rattraper. Il avait peut-être manqué un peu de tact sur ce coup-là. Pourtant, même cette remarque ne lui enleva pas son sourire. Il se sentait soudain plus léger et comptait bien le rester aussi longtemps que possible.
Pendant une semaine Koki ne l'avait pas revu traîner dans les parages, et il avait fini par l'oublier complètement. Le quotidien de son travail lui occupait entièrement l'esprit et cela lui convenait parfaitement.
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C'était la première fois qu'il revenait ici depuis une semaine. Même si cet homme l'avait intimidé et s'était moqué de sa timidité, Kazuya avait vite compris que c'était moins pire ici que là-bas. Là-bas, il devait subir non seulement les moqueries, mais aussi les insultes et les menaces. Il ne comprenait pas pourquoi ils se comportaient ainsi avec lui. Pourtant, il avait essayé. Il avait essayé de sourire plus, de leur parler, mais rien n'y avait fait. Il se faisait rembarrer à chaque fois, et souvent méchamment. Seul l'entraîneur lui parlait normalement, mais il ne le voyait pas souvent. Alors il les évitait, il passait le moins de temps possible avec eux, s'éclipsait à chaque pause, ne se montrait pas dans les vestiaires, attendant que tout le monde soit partit pour s'y rendre à son tour. Il n'aurait jamais cru que cela allait se passer comme ça. Il avait toujours eu une haute estime pour les joueurs professionnels, se disant qu'ils étaient ouverts et sympathiques. Mais avec lui ils étaient complètement différents de ce qu'il avait pu voir à la télévision. Il avait voulu partir une fois, quitter cet endroit, mais il avait été forcé de revenir. Il n'avait pas le choix. Son avenir et sa vie ne lui appartenait plus.
Son estomac gargouilla soudain. Comme chaque jour, il évitait également la cafétéria. Au début, il tenait facilement le coup, mais maintenant, avec la fatigue accumulée, il y arrivait de moins en moins. Il savait qu'il avait besoin de manger pour reprendre des forces, mais il ne voulait pas aller là-bas. Demain, il faudrait qu'il pense à amener quelque chose.
Il fut sorti de ses pensées quand il vit quelqu'un pénétrer sur le terrain, en contrebas des tribunes dans lesquelles il se trouvait. C'était encore ce brun, ce technicien qui lui avait parlé l'autre fois. Il semblait seul et il se demanda un instant pourquoi il venait ici alors qu'il aurait dû, comme tout le monde, être en pause déjeuner. Il se figea quand il le vit regarder dans sa direction. Leurs regards se croisèrent et s'accrochèrent pendant quelques secondes. Kazuya ne voyait aucune moquerie dans ces yeux bruns. Au contraire, il y décelait de la gentillesse et de la compréhension. Il le regarda se diriger vers les escaliers pour venir à sa rencontre. Il avait peur, mais malgré cela, il resta cloué à son siège, attendant la suite. Instinctivement, il baissa la tête quand il arriva devant lui. Le technicien ne prononça pas un mot, mais il le sentit s'asseoir à côté de lui et s'adosser contre le dossier de son siège. Ils restèrent ainsi, de longues minutes, sans parler. Pourtant, ce silence était agréable, apaisant. Kazuya oublia un moment sa timidité et releva la tête, braquant son regard sur le monticule et se perdant à nouveau dans ses pensées. Il sentait le regard de cet homme sur lui, mais bizarrement, cela ne le gênait pas. Malgré tout, il n'osait tourner son visage dans sa direction. Il ne savait pas pourquoi il était venu vers lui alors qu'il n'avait pas l'air de vouloir discuter. Et il n'osait pas non plus prendre la parole pour lui demander, alors il restait silencieux, appréciant simplement ce moment où, pour une fois, il ne se sentait pas seul.
Mais cet instant de paix ne dura pas longtemps, bientôt il entendit quelqu'un crier son nom. Cependant il ne bougea pas, même quand il sentit le regard interrogateur de son voisin sur lui. Ce n'est que lorsque la voix se rapprocha qu'il s'agita légèrement.
- Kamenashi, qu'est-ce que tu fous bordel ! Ramène ton cul immédiatement et fais pas chier ! hurla l'un des joueurs depuis le terrain dès qu'il l'aperçut.
Kazuya souffla doucement puis tourna son regard vers le brun. Celui-ci le fixait avec une impression incrédule sur le visage. Il se demanda l'espace d'un instant ce qu'il pouvait bien penser, mais une autre sommation lui parvint, l'obligeant à se relever. Il s'excusa d'une voix faible quand il passa devant lui, puis descendit lentement les marches. Cet après-midi, c'était musculation, et il détestait ça plus que tout…
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Koki était soufflé. L'agressivité dans la voix de l'homme ne lui avait pas échappée, ni l'expression de tristesse sur le visage du châtain quand il l'avait regardé. Il ne savait pas pourquoi il était venu vers lui tout à l'heure. Sa tête lui disait de le laisser tranquille et de ne pas s'occuper de lui, mais ses pieds en avaient décidés autrement, et avant même qu'il ne s'en aperçoive, il était déjà en train de monter les marches. Pourtant il ne regrettait pas son geste. Après avoir vu cette scène, il éprouva encore plus de sympathie pour le jeune homme, se disant que cela devait être dur pour lui. Il ne comprenait pas cette violence. Mais il supposait que les talents innés du jeune joueur devaient y être pour quelque chose. C'était la première fois qu'il pensait du mal des sportifs de son équipe. Parce qu'il se doutait bien que celui-là ne devait pas être le seul, et que le châtain devait subir des pressions à longueur de journée. Il en était incroyablement déçu et les voyait maintenant sous un nouveau jour qu'il n'aurait jamais imaginé…
