Kazuya ne put s'empêcher de sourire quand il arriva au dessert. Aujourd'hui, il avait pris le temps de faire un bento avant de partir de chez lui, et il le dégustait, confortablement installé dans les tribunes, appréciant le beau temps et le calme. Il avait profité de sa journée de congé de la veille pour faire quelques courses, et il avait trouvé son pécher mignon, des fraises bien rouges, et d'après le vendeur, juteuses et sucrées à souhait. Il en croqua une avec délice. Ce vendeur ne s'était pas foutu de lui, elles étaient exquises, ce qui élargit encore plus son sourire. A ce moment-là, il trouva la vie belle et il se moqua des autres, qui mangeaient enfermés dans leur cafétéria. C'était peut-être idiot, mais c'était sa façon à lui de tenir le coup. Parce qu'il savait que l'après-midi ne serait pas aussi joyeuse et sereine. Mais il éloigna bien vite ces pensées en croquant dans une deuxième fraise. Il était tellement absorbé dans sa dégustation qu'il ne remarqua pas être observé.

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Il commençait à monter les marches quand il se figea. Il aurait été dans un manga, il se serait frotté les yeux pour s'assurer qu'il ne rêvait pas. Mais il s'en abstint et se contenta de l'observer, profitant du fait qu'il n'avait pas été repéré. Il le regarda croquer dans une fraise, un large sourire sur le visage. C'était la première fois qu'il le voyait sourire, et cela le changeait tellement. Ses petites joues rondes, ses yeux pétillants. Il était vraiment mignon, comme un enfant pensa Koki. Mais quand du jus s'écoula par mégarde sur son menton, il déglutit. Le châtain l'enleva rapidement, suçotant son doigt avec délice, mais il avait déjà eu le temps d'avoir une pensée… étrange. Il avait voulu lécher cette goutte sucrée. Mais qu'est-ce qui ne tournait pas rond dans sa tête ? C'était Kamenashi ! Et un homme par-dessus le marché ! Bon il savait que la première constatation n'était plus vraiment une excuse. Mais il se choquait lui-même d'avoir ce genre de pensées envers un homme. Cependant, il ne put empêcher son cœur de manquer un battement quand le jeune joueur releva la tête vers lui, se rendant enfin compte de sa présence. Son sourire se fana un peu, mais ne disparut pas non plus, ce qui encouragea Koki à s'approcher et à s'asseoir à côté de lui.

- Tu as l'air d'aimer ça, remarqua-t-il en rigolant.

Le châtain finit sa bouchée avant de lui répondre.

- J'adore, y'a rien de meilleur. Tu en veux une ? lui proposa-t-il en lui tendant la boîte.

- C'est gentil mais je ne vais pas t'enlever les fraises de la bouche, le charria-t-il.

- C'est bon vas-y, j'en ai déjà mangé plein.

Le technicien capitula et en prit une, qu'il enfourna entièrement dans sa bouche.

- Hmmm, elles sont bonnes !

- N'est-ce pas ? s'amusa Kamenashi.

Ils se sourirent avant de détourner le regard. Koki était surpris, il semblait pouvoir le regarder sans rougir, ni éprouver de gêne. Cependant, sitôt le dernier fruit fini et la boîte rangée, le joueur sembla reprendre ses habitudes et baissa la tête.

- Je ne savais pas que c'était magique les fraises.

- Hein ? s'étonna-t-il en tournant les yeux vers le technicien.

- Tu es différent de d'habitude, expliqua Koki devant son regard perplexe. Tu as l'air… plus détendu.

- Pardon, s'excusa Kamenashi d'une petite voix en reportant son regard sur le sol.

- Pourquoi tu t'excuses ? Je préfère ce Kamenashi là à l'autre, répondit Koki en souriant.

- Mais c'est dur…

- Hum, je sais.

Même s'il n'arrivait pas à trouver les mots, il avait compris ce qu'il voulait dire. Il savait que la timidité n'était pas quelque chose que l'on pouvait contrôler facilement. Il n'ajouta rien, profitant du calme et du silence, et appréciant le goût sucré de la fraise qui persistait dans sa bouche. Ils restèrent un long moment ainsi, assis l'un à côté de l'autre, le regard perdu sur le terrain. Et l'heure du retour au travail arriva bien trop vite à leur goût. Koki le vit se renfermer à nouveau et perdre toute trace de sourire sur ses lèvres ou dans ses yeux quand il lui annonça qu'ils devraient tous les deux retourner travailler. Et même si son cœur se serra quand il le regarda s'éloigner doucement, Koki était content. Ils avaient réussi à échanger quelques mots, et Kamenashi ne semblait pas aussi farouche avec lui. Peut-être qu'il allait y arriver, à devenir son ami.

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L'après-midi était passée rapidement, et pour une fois, Koki avait fini tôt. Il s'était alors empressé de rentrer. Il avait croisé Eiji au garage et ils s'étaient donné rendez-vous un peu plus tard au bord de la rivière, sous leur saule habituel. Quand il arriva, son ami était déjà allongé dans l'herbe, les bras ramenés derrière la tête et les yeux fermés. Koki s'approcha silencieusement et s'assit à côté de lui, lui pinçant le ventre au passage. Eiji glapit de surprise avant de se redresser et de se jeter sur lui. Il réussit à le maintenir tranquille deux secondes et lui ébouriffa les cheveux en représailles. Ils riaient aux éclats, comme du temps de leur adolescence où ils se chamaillaient souvent. Quand ils se calmèrent enfin, Eiji se rallongea et Koki l'imita. Il se laissa submerger par les bruits de l'eau, du vent et des cigales qui chantaient un peu plus loin. Ça faisait vraiment du bien de décompresser. Ce n'est que quand le soleil commença à décliner qu'ils se redressèrent et parlèrent de tout et de rien, comme à leur habitude. Mais soudain Eiji s'interrompit dans sa phrase et son ton changea.

- Qu'est-ce qu'il fait ce gars il est malade ?! s'exclama-t-il en regardant vers le pont qui enjambait la rivière un peu plus loin sur la droite.

Koki tourna la tête dans la même direction que son ami et vit un homme, au milieu du pont, en train de descendre sur le petit rebord, de l'autre côté de la barricade protectrice. Il se positionna face à la rivière, les bras retournés derrière lui pour s'accrocher au parapet. Malgré la distance, il le voyait regarder en bas, tournant la tête de gauche à droite comme s'il cherchait quelque chose.

- Il est malade il va finir par tomber ! s'exclama à son tour Koki.

- Peut être que c'est ce qu'il cherche.

- Eh ? Tu crois qu'il est suicidaire ?

- Bah je ne sais pas, depuis tout à l'heure il est assis sur cette rambarde, peut-être qu'il veut faire le grand saut.

- Arrête de dire un truc comme ça sur un ton aussi détaché.

- Maa ne t'inquiète pas, de toute façon il ne sautera pas.

- Qu'est-ce qui te fais dire ça ?

- Il aurait vraiment voulu le faire il l'aurait déjà fait.

- Et s'il tombe accidentellement ?

Eiji tourna les yeux vers son ami. Il n'avait pas pensé à ça. Il se releva et fit quelque pas vers le pont, suivit de près par Koki.

- Tu crois qu'on devrait aller l'aider ?

- Ouais, ce serait peut-être une bonne idée.

Ils s'apprêtaient à aller à son secours quand l'homme remonta de lui-même en sécurité sur la barrière. Ils le virent s'asseoir un moment, puis il descendit, ramassa quelque chose sur le pont et disparut dans leur quartier.

- Tu le connais ce gars ? demanda Koki.

- Nan, jamais vu, mais bon en même temps il était un peu loin pour le reconnaître.

- Pareil, mais je ne sais pas pourquoi, il me dit quelque chose.

- S'il habite le quartier, tu as sûrement déjà dû le voir.

- Oui, c'est possible. En tout cas j'espère qu'il ne voulait pas vraiment sauter.

- T'es trop gentils Koki, on le connait pas, c'est pas nos oignons.

- Peut-être, mais je passe tous les jours sur ce pont, je n'ai pas envie de tomber un jour sur son cadavre déchiqueté dans la rivière.

- Raah Koki, t'es gore ! se plaignit Eiji sous le rire du brun.

Il savait qu'il l'avait fait exprès. Koki était du genre à pleurer un chat écrasé sur la route, alors un homme…

- Putain ça y est ça m'a filé le blues cette histoire, je rentre moi, ajouta-t-il alors que son ami riait encore.

- Ouais moi aussi, je suis crevé.

- En tout cas je suis content.

- Hein ? Parce qu'il n'a pas sauté ?

- Idiot ! Je suis content parce que tu as l'air d'aller mieux qu'hier.

- Ah. J'ai eu une bonne journée ça doit être pour ça.

- Hm, sûrement.

Ils avancèrent dans l'herbe jusqu'à l'entrée du pont, puis se séparèrent, chacun prenant la direction de chez lui. Koki prit la route à gauche du pont. Il avait la chance d'avoir un appartement qui donnait sur la rivière. Quand il faisait beau comme aujourd'hui, il aimait profiter de la vue depuis sa fenêtre ouverte, ou encore admirer le coucher de soleil. Mais ce soir il était trop tard pour ça, il faisait presque nuit à présent, alors il se dépêcha de rentrer.

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Une nouvelle semaine de travail s'écoula. Koki avait revu Kamenashi deux fois dans les tribunes. Ils n'avaient pas vraiment parlé, mais le jeune joueur semblait malgré tout de plus en plus à l'aise avec lui. Le technicien savait que ça prendrait du temps, et il ne voulait pas le brusquer. C'était pour cela qu'il ne faisait rien pour combler la distance que le joueur semblait vouloir garder entre eux. Il voulait que ce soit lui qui fasse le premier pas. Cependant, il ne le perdait jamais de vue trop longtemps. Il avait ainsi été témoin plusieurs fois de la haine de ses coéquipiers. Il s'était rendu compte que tous n'étaient pas comme ça, mais ceux qui ne faisaient rien l'ignoraient, ce qui n'était pas mieux. Les plus acharnés étaient ceux qui gravitaient autour du poste de lanceur, ce qui conforta Koki dans ses suppositions : ils agissaient ainsi avec lui parce qu'il était doué, et qu'ils étaient jaloux de son talent. Ces joueurs-là l'insultaient, le rabaissaient, l'humiliaient aussi. Et Koki ne savait pas vraiment quoi faire, il n'était pas en position de leur dire quoi que ce soit.

A cause de cette atmosphère un peu trop pesante quand il était en contact avec les sportifs, Koki accueillit avec soulagement sa journée de repos suivante. Il avait décliné l'invitation de ses amis, voulant passer un peu de temps seul. Il s'était levé tard dans la matinée, s'était préparé un bon petit plat avec ce qui lui restait dans le frigo, puis était sortis faire des courses. Dans ces moments-là, il n'allait pas au conbini près de chez lui, mais traversait le pont pour se rendre dans la rue commerçante qui se trouvait de l'autre côté. Administrativement, ce n'était plus son quartier, mais il s'y sentait quand même chez lui puisque c'était ici qu'il venait déjà tout gamin pour acheter ses mangas et ses bonbons. Il prit le temps de flâner le long des échoppes, échangeant quelques mots au passage avec les commerçants qu'il appréciait. Il fit aussi un tour au magasin d'occasions qu'il aimait et se trouva une paire de jeans vintage à un prix très accessible. Il craqua aussi pour un long collier en cuir décoré de perles et de plumes. Il passa ensuite par la librairie s'acheter le dernier volume de son manga préféré puis se concentra sur la nourriture. Il prit un peu de tout : des fruits et légumes frais, des bières, sans oublier quelques morceaux de viande et même une part de poisson frais. Les mains chargées par ses achats, il prit enfin le chemin du retour.

Quand il arriva au niveau du pont, il croisa deux adolescentes qui gloussèrent sur son passage, mais il n'y fit pas attention bien longtemps car son regard fut attiré par une silhouette, assise sur la rambarde droite du pont. Koki se demanda si c'était l'homme de l'autre jour et avança en le fixant, cherchant à déterminer s'il l'avait déjà vu quelque part. Ce n'est que lorsqu'il ne fut plus qu'à quelques mètres qu'il le reconnut. La surprise le fit s'arrêter d'un coup. Qu'est-ce qu'il faisait ici ? Il était censé habiter en centre-ville non ? Alors pourquoi était-il sur ce pont ? Intrigué, il s'avança vers lui. Il passa derrière lui avant de s'accouder doucement contre le parapet sur la gauche du jeune homme. Celui-ci ne semblait pas avoir remarqué sa présence et cela l'inquiéta un peu. Il fixait la rivière en contrebas, et quand Koki se pencha pour voir son visage, il fut frappé de voir son regard vide. Doucement pour ne pas lui faire peur, il monta à son tour sur la large rambarde et s'assit à côté de lui en silence. Kamenashi ne réagit toujours pas, mais après quelques instants, une voix s'éleva.

- Tu crois que c'est suffisamment haut ?

- Hein ? s'étonna Koki qui ne comprenait pas ce qu'il voulait dire.

- Pour mourir sur le coup, tu crois que c'est suffisamment haut ?

Non, il ne pensait quand même pas à…

- Pourquoi tu veux savoir ça ?

- Juste comme ça…

- Tu penses à sauter ? demanda-t-il prudemment.

Il ne savait pas du tout comment réagir, il avait peur que la moindre parole mal placée lui fasse faire le grand saut. Il était inquiet, très inquiet. Il n'aurait jamais cru qu'il pensait à ce genre de chose. Mais il se rappela ce que le chef Miura avait dit. Il avait dit qu'il était psychologiquement instable, peut être que c'était lié à ça.

- Pas tout de suite, ne t'inquiète pas, répondit le châtain en tournant enfin le visage vers lui. Mais un jour oui, je sauterais.

Koki pâlit. Il disait ça comme on parle d'un rêve de gosse.

- Pourquoi ? Enfin je veux dire, tu ne veux pas continuer à vivre ? Te battre ?

- Tu dois trouver ça lâche hein ? Mais tu sais, on a tous une limite. Un jour j'aurais atteint la mienne. La fin du chemin.

- Est-ce que ça signifie pour autant devoir mourir ? C'est peut être juste un mauvais moment à passer…

- La vie n'a jamais été tendre avec moi, alors ce n'est pas maintenant que ça va changer. Mais ne t'inquiète pas, ça ne me gêne pas de mourir. Certains ont une longue vie, d'autres non. Moi je fais partie de la deuxième catégorie. Je l'ai toujours su.

Un silence pesant se fit entre les deux. Koki ne savait pas du tout quoi dire pour essayer de le faire changer d'avis. Peut-être parce qu'au fond il savait qu'aucun de ses arguments ne serait jamais assez fort pour ébranler sa détermination. C'était comme s'il avait toujours su qu'un jour il se suiciderait, et que cette idée était maintenant bien ancrée dans son esprit, qu'elle était naturelle, logique. Mais Koki ne voulait pas que ce jour arrive, il voulait le revoir sourire, il voulait l'entendre rire. Mais qu'est-ce qu'il pouvait bien faire pour empêcher ça ? Il n'était pas avec lui 24h/24. La seule chose à laquelle il pensa, c'était de lui trouver une raison de vivre. Quelque chose qui fasse qu'il n'atteigne jamais la fin du chemin, comme il l'avait appelé lui-même.

- Tu habites par ici ? demanda Kamenashi en tournant à nouveau les yeux vers lui.

Koki ne répondit pas tout de suite. Il le fixait, troublé. Ses yeux avaient retrouvés leur lueur habituelle, et il parlait sur un ton plus léger.

- Oui à 5 minutes, expliqua-t-il enfin. Mais toi qu'est-ce que tu fais ici ? Tu n'habites pas à Shibuya ?

Le châtain esquissa un léger sourire.

- Non, ça c'est ce que je dis aux médias pour être tranquille. Je n'habite pas très loin non plus.

- Pourtant je ne t'ai jamais vu. Ça fait longtemps ?

- Un peu plus d'un an maintenant. Et toi ?

- Moi ? J'ai toujours vécu dans ce quartier.

- C'est marrant qu'on ne se soit pas rencontrés avant.

- Hm.

Il y eu un nouveau silence, moins lourd cependant. Aucun des deux ne savait trop de quoi parler, ils ne se connaissaient pas encore suffisamment, et Kamenashi n'avait pas complètement perdu sa timidité à l'égard du brun. Mais soudain Koki eut une idée.

- Tu sais, je vais souvent sous le saule là-bas, lui dit-il en désignant l'arbre sur la rive gauche. Si un jour tu vois que j'y suis, même si je ne suis pas seul, tu peux venir.

- Oh d'accord, merci, je… je viendrais, répondit timidement le jeune joueur, même si au fond de lui il savait qu'il n'en aurait jamais le courage.

Son regard se porta derrière son voisin, et il vit les sacs de course qu'il avait déposés contre la rambarde avant de venir s'asseoir à côté de lui.

- Je crois que tes légumes ne vont pas trop apprécier d'être comme ça en plein soleil, remarqua-t-il avec une pointe d'espièglerie dans la voix.

- Ah merde, je les avais oubliés, se rappela Koki en se tournant vers ses sacs. Je vais y aller alors.

- Oui, de toute façon je vais rentrer aussi.

Ils descendirent alors du parapet, puis Koki ramassa ses courses et ils marchèrent lentement jusqu'à l'entrée du pont. Là, ils se saluèrent et le jeune joueur partit le premier, continuant tout droit. Mais soudain, Koki l'appela.

- Kamenashi !

Il s'arrêta alors et se retourna, attendant la suite.

- J'espère qu'on se verra bientôt !

- Promis ! lança-t-il avec un sourire pour le rassurer.

Koki se trouva un peu bête, mais c'était la seule chose qu'il avait trouvée à dire pour s'assurer qu'il ne tenterait rien de stupide entre temps. Il le regarda quelques instants encore s'éloigner, puis il obliqua à gauche et se dirigea vers son immeuble, les pensées toutes occupées par ce qu'il venait d'apprendre au sujet du sportif.