Debout sur le parapet, il avait déjà l'impression de ne plus appartenir à ce corps. Tout paraissait feutré autour de lui. La pluie même semblait s'être arrêtée, alors que les gouttes continuaient de s'abattre sur lui avec puissance.
Ses pensées le ramenèrent quelques heures auparavant, après le match. Probablement dans l'euphorie de la victoire, cet homme s'était acharné contre lui. Il l'avait une nouvelle fois humilié devant les autres, s'était moqué de sa deuxième balle qui n'avait pas été parfaite, l'avait rabaissé. Et comme il ne réagissait pas, attendant simplement que la tempête passe, il s'était énervé et avait commencé à le frapper. Il l'avait ensuite traîné dans les toilettes et s'était amusé à lui plonger la tête dans le lavabo remplit d'eau. Il avait prié pour que ça s'arrête, que quelqu'un vienne l'aider, mais il avait dû attendre qu'il se lasse et qu'il parte. Il avait été terrifié. Pas qu'il ait peur de la mort, non. Mais il ne voulait pas qu'elle arrive de cette façon. Quand il était enfin revenu de sa torpeur et qu'il était retourné dans les vestiaires, il les avait trouvés vides. Ils étaient partis sans lui. Au fond, cela l'avait bien arrangé, il n'avait ainsi pas eu à les revoir. Et puis quand il était sorti, ces hommes lui étaient tombés dessus, encore. Et il lui avait confirmé ce qu'il avait toujours su : il ne serait jamais libre. Après leur départ, il avait couru, couru, sans savoir où il allait. Il voulait juste fuir cette vie, sans se retourner. Et puis il était finalement arrivé ici. Sans s'en rendre compte. La fin du chemin. Il l'avait enfin trouvée.
L'esprit vide, il leva son visage au ciel, souriant à la pluie, laissant les gouttes d'eau froide dévaler ses joues. Il ouvrit ses bras comme un ange ouvrirait ses ailes. Le moment était venu de s'envoler enfin. Il reporta son regard vers le bas, vers les flots de la rivière, déchaînés par les fortes pluies des jours précédents. Puis il ferma les paupières et s'élança, attendant cette sensation de liberté qu'il avait toujours espérée.
Mais il rouvrit bientôt les yeux. Il n'avait pas l'impression de tomber. Le lit de la rivière ne se rapprochait pas, au contraire il s'éloignait. Et là il sentit enfin l'étreinte puissante autour de sa taille. On l'empêchait de partir. Malgré ses efforts, il se sentit basculer en arrière et tomber sur celui qui l'avait retenu. Sous la dureté du choc, il sentit la pression autour de lui diminuer, alors il en profita. Il se débattit tant et si bien qu'il réussit à se libérer. Il s'élança alors vers la rambarde, tentant de remonter dessus. Il fallait qu'il y arrive. Il ne voulait plus rester. Ils n'avaient pas le droit de l'en empêcher. Mais une nouvelle étreinte l'arrêta, et un appel désespéré le figea.
- Kazuya ! Kazuya je t'en supplie reste encore un peu…
Il reconnut instantanément cette voix. Cette voix chaude qui l'apaisait et lui faisait prendre confiance en lui, en la vie. Il l'avait oublié. Il avait oublié le réconfort qu'il lui apportait à chaque fois qu'il était là. Perdu et à bout, ses jambes lâchèrent. Mais cet homme le maintenait tout contre lui, et il s'assit avec lui sur le béton détrempé du pont. Il le serrait si fort. Avait-il vraiment peur de le voir s'envoler ?
- Kazuya, je t'en prie ne fais pas ça. Reste encore, je… je ne veux pas que tu t'en ailles. Tu sais, ça fait quelques temps qu'on se connait maintenant et je… je me suis attaché à toi. Tu es mon ami Kazuya, alors ne me laisse pas tomber, parce que moi je ne te lâcherais jamais. Laisse-moi t'aider à aller mieux…
Il ne pouvait empêcher ses larmes de couler ni ces sanglots d'altérer sa voix. Il avait tellement eu peur quand il l'avait vu depuis sa fenêtre. Peur d'arriver trop tard. Peur de le perdre à tout jamais. Peur de ne plus entendre son rire. Alors non, il ne le lâcherait plus. Il avait enfin reconnut qu'il le considérait comme son ami, et jamais il ne laisserait un ami faire ça. Et soudain, il sentit des bras enlacer sa taille, et des mains s'accrocher désespérément à son t-shirt. Et il sentit des larmes chaudes tomber dans son cou. Des centaines, des milliers de perles salées, se mêlant à l'eau douce de la pluie. Il avait gagné. Il resterait encore un peu. Et Koki savait qu'il ferait tout pour que ce soit le plus longtemps possible.
Il le laissa un long moment déverser son désespoir dans ses bras, caressant ses cheveux, son dos, sans jamais desserrer son étreinte. Lui aussi pleurait encore, mais de soulagement. Et un fort sentiment s'éveilla en lui au fur et à mesure que les minutes s'écoulaient. Une envie démesurée de le protéger. D'épargner à cet ange tombé du ciel d'autres tourments, d'autres blessures.
Ce n'est que lorsqu'il frissonna de froid qu'il se rappela où ils étaient, qu'il pleuvait toujours à verse et que la nuit tombait déjà. Les larmes de son ami s'étaient faites plus rares, et il sentait qu'il s'était détendu. Il se releva avec difficulté, le tenant toujours dans ses bras. Dans sa semi-conscience, le châtain l'aida un peu, mais sitôt sur ses jambes, il vacilla et se raccrocha à lui. Koki le souleva alors, l'aidant à passer ses jambes autour de sa taille. Et le portant ainsi, il se dirigea vers chez lui.
Sitôt entré dans son salon, il l'assit sur une chaise et l'abandonna quelques instants pour aller chercher des serviettes. Là, comme s'il s'occupait d'une poupée de chiffon, il le déshabilla, le sécha, puis lui enfila un t-shirt et un jogging. Le jeune homme ne semblait pas conscient. Son regard était vide et ne s'accrochait à rien, et il tenait difficilement droit par lui-même. Koki disparut à nouveau, mais dans sa chambre cette fois-ci. Lui aussi se changea rapidement puis il défit son lit et retourna dans le salon. Il termina de lui sécher ses cheveux encore humides, puis revint devant lui et le prit à nouveau dans ses bras et le porta jusqu'à son lit. Il le coucha puis rabattit la couette sur lui et s'assit sur le rebord du matelas. Il l'observa un moment tout en caressant doucement ses cheveux. Les yeux fermés, il semblait déjà s'endormir. Quelques minutes plus tard, Koki éternua, et se rappelant qu'il était encore trempé même s'il avait mis des vêtements secs, qui ne l'étaient plus vraiment à présent, il se releva et partit prendre une douche pour se réchauffer. Quand il revint dans sa chambre, il s'allongea à son tour et se colla contre le dos de Kazuya, passant un bras protecteur autour de lui. Il ne voulait pas que même dans son sommeil il se sente seul.
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Quand il se réveilla le lendemain il comprit tout de suite que quelque chose n'allait pas. Il avait l'impression d'avoir des nuages dans le cerveau et que le monde tournait autour de lui. Et quand il essaya d'ouvrir les yeux, il les referma immédiatement sous la douleur. Il se retourna sur le dos, avec l'impression que son corps pesait une tonne. D'un geste difficile, il amena sa main à son front et la retira presque immédiatement après en soufflant. Comme attendu, il avait de la fièvre. C'est en essayant de se rappeler comment il en était arrivé là qu'il se souvint de la présence de Kazuya. Avec précaution, il ouvrit à nouveau les yeux, les plissant pour limiter la quantité de lumière aveuglante qui y arriverait. Il distingua une forme près de lui. Il semblait allongé sur le côté, et lui tourner le dos. Dans un effort qui lui parut surhumain, il se redressa un peu, essayant de voir son visage. Il avait les yeux fermés et semblait encore dormir. Il lui fit également le test du front et découvrit que lui aussi était fiévreux. Il lui paraissait même qu'il était encore plus chaud que lui, si cela était possible. Il se laissa à nouveau tomber sur le dos et chercha son portable du regard. Avec la chance qu'il avait, il devait l'avoir laissé dans le salon hier soir. Il s'apprêtait à se relever quand il le vit enfin sur sa table de nuit. Il ne devait vraiment pas avoir les yeux en face des trous pour ne pas l'avoir vu alors qu'il était autant en évidence sur le meuble. Il l'attrapa alors et appela son médecin, qui lui promit de venir dans l'heure qui suivait. Koki raccrocha et referma les yeux en soufflant à nouveau. Il n'aimait pas être malade. Il détestait ça. Se sentir si faible et si mal. Ça lui apprendra à sortir en t-shirt sous la pluie. Et puis il se rappela soudain pourquoi il était sorti si précipitamment et tourna la tête vers son voisin. Finalement, il valait peut être mieux être malade et l'avoir à ses côtés, que d'être en pleine forme et lui oublié dans le lit de la rivière. Il frissonna en chassant ses pensées morbides de sa tête et laissa la fièvre avoir raison de lui.
Il s'éveilla en sueur, des images horribles encore devant les yeux. La fièvre l'avait fait délirer, et il avait vu le corps désarticulé du châtain sur les rochers, du sang se mélangeant à l'eau qui tourbillonnait autour de lui. A travers les battements désordonnés de son cœur, il entendit frapper contre la porte avec insistance. Sûrement le toubib. Il reprit ses esprits et se releva avec difficulté. Dans le salon, il attrapa une couverture qui trainait sur le canapé et s'enroula dedans avant de finalement ouvrir la porte. C'était bien son médecin. Il s'effaça et le laissa entrer puis le précéda dans la chambre. Le praticien ausculta le jeune homme, qui ne se réveilla pas. Le visage fermé du vieil homme ne rassurait pas Koki. Après plusieurs minutes, il se tourna vers lui et insista pour l'examiner à son tour. Le technicien se laissa faire, assis sur le pied du lit. Son regard déviait parfois vers la forme allongée sous la couette. Il était inquiet qu'il ne se réveille toujours pas.
- Bien.
L'homme se redressa et s'assit sur le tabouret qui se trouvait près du lit.
- C'est simplement un coup de froid. Quelques jours de repos et des médicaments pour calmer la fièvre suffiront.
- Merci docteur…, commença Koki.
- Mais pour lui c'est différent, le coupa le vieil homme.
- Pardon ? s'étonna-t-il, de plus en plus inquiet.
- Il y a autre chose. Bien sûr il a un coup de froid, comme vous, même si sa fièvre est un peu plus importante que la vôtre. Mais il y a autre chose. Est-ce qu'il a eu un choc émotionnel ou psychologique ces derniers jours ?
Koki fronça les sourcils mais ne répondit pas. Il avait vu le médecin réagir en voyant le visage du châtain, il avait dû le reconnaitre. S'il lui parlait d'hier soir…
- Vous pouvez me faire confiance Tanaka-san, cela fait déjà quelques années que nous nous connaissons. Et puis comme tout médecin je suis soumis au secret professionnel.
- Hier soir je l'ai empêché de… de… enfin il a fait une…
- Tentative de suicide ? demanda le docteur voyant qu'il avait du mal à finir.
- Oui.
- Bien. Cela ne m'étonne pas vraiment. Connaissez-vous les raisons de son geste ?
- Non. Enfin pas précisément.
- Vous avait-il déjà dit vouloir mettre fin à ses jours ? Que ce soit directement ou non ?
- Oui, ça semblait être une évidence pour lui de faire ça.
- Vous a-t-il dit quelque chose depuis hier soir ?
- Non, en fait il… il ne s'est pas réveillé depuis.
Le médecin ne répondit pas mais ses sourcils se froncèrent un peu plus à cette réponse.
- Dernière question : que représente-t-il pour vous ?
- C'est un ami, répondit Koki sans hésiter.
- Bien. Il va avoir besoin de vous dans les prochains jours. Le fait qu'il ne se réveille pas est une réaction normale, une sorte de geste d'autodéfense pour ne pas avoir à affronter la réalité. Il devrait se réveiller dans les prochaines heures. Si dans 24h vous ne remarquez aucun changement appelez-moi. Quand il sera réveillé, assurez-vous qu'il prenne les médicaments que je vais vous prescrire contre la fièvre. Assurez-vous aussi qu'il boive suffisamment et essayez de le faire manger. Si vous sentez que la situation vous échappe, n'hésitez pas à faire appel à un psychologue. Si vous le désirez je peux vous donner quelques noms de personnes de confiance.
Koki hochait la tête régulièrement, montrant qu'il comprenait bien tout en essayant de se souvenir de tout. Le médecin continua tout en écrivant sur son bloc note.
- Voici l'ordonnance, assurez-vous de commencer le traitement rapidement, pour vous aussi. Et voici un arrêt de travail pour vous et votre ami…
- Est-ce nécessaire ? Pour moi je veux dire. Je ne travaille ni aujourd'hui ni demain…
- Oui c'est nécessaire. Je vous arrête deux jours supplémentaires. Et si vous ne le faites pas pour vous, faites-le pour lui. Quant à lui, quatre jours me semblent appropriés dans les conditions actuelles. J'aimerais le revoir passé ce délais avant de décider de la suite à apporter à son arrêt.
- Bien, merci, répondit Koki un peu assommé par la quantité d'informations que son cerveau nauséeux venait d'emmagasiner en si peu de temps.
- Concernant votre cas, il serait préférable de ne pas sortir, si quelqu'un pouvait s'occuper d'aller chercher vos médicaments ce serait l'idéal. Vous avez besoin de repos, même si elle n'est pas inquiétante, votre fièvre n'en est pas moins sérieuse, ménagez-vous.
- Bien, je demanderais à un ami d'y aller après son travail.
- Parfait. Je ne vais pas m'attarder plus longtemps dans ce cas, répondit le médecin en se relevant.
Il serra la main du technicien, qui le raccompagna jusqu'à la porte avant de refermer derrière lui après l'avoir remercié une dernière fois. Koki retourna dans la chambre et observa un moment son ami, appuyé contre le chambranle de la porte. Entre temps, il s'était retourné et faisait maintenant face à la fenêtre. Il s'approcha doucement du lit et s'assis sur le rebord du matelas. Il se pencha au-dessus de lui, se retenant de sa main gauche de l'autre côté du corps du jeune joueur. Il le contempla encore un moment, puis d'un geste machinal, il lui caressa les cheveux, les replaçant derrière son oreille pour dégager une partie de son visage, l'autre étant cachée de sa vue car enfouie dans l'oreiller.
- Je suis là Kazuya, murmura-t-il. Je peux t'appeler Kazuya n'est-ce pas ? Entre amis on s'appelle par son prénom non ?
Un petit sourire se dessina sur ses lèvres en pensant qu'il devait sûrement parler tout seul. C'était peut-être bête, mais il voulait croire qu'il l'entendait. Un peu comme dans ces histoires qu'on voyait dans les dramas où des personnes dans le coma entendait ce qui se passait autour d'elles.
- Je ne te laisserais pas tomber tu sais. Je te le promets.
Il caressa encore un moment ses cheveux avec des gestes tendres et apaisants, puis il attrapa son portable qu'il avait laissé sur son lit et sortit de la pièce avant de refermer la porte. Il n'avait pas vu la larme qui avait perlé des yeux résolument fermés du châtain avant de tracer un sillon humide sur son visage et de venir s'échouer sur le coton blanc de l'oreiller. Pas plus que toutes les autres qui avaient suivi.
