Koki resta un instant sur le seuil de la porte, incapable de bouger. La chambre ressemblait à un champ de bataille. Des vêtements, des livres et divers objets jonchaient le sol et les quelques meubles encore debout. Une nausée l'envahit quand il pensa à l'état d'esprit que son ami avait dû avoir quand il avait craqué et mis tout sens dessus dessous. Mais à première vue, rien n'était irréparable, et ce qui l'inquiétait le plus était la forme qu'il distinguait dans la pénombre de la pièce. Il fit quelque pas vers la silhouette prostrée au milieu du matelas. Il ne savait pas s'il était conscient, il ne savait même pas s'il s'était rendu compte de sa présence. Il appela doucement son nom tout en se rapprochant de lui. Il était assis, ses genoux ramenés vers lui, sa tête enfouie dedans, et ses bras repliés au-dessus de sa tête et de son dos formaient comme une sorte d'abri qui l'isolait du reste du monde.

Il grimpa sur le matelas et termina de combler la distance entre eux. Il le vit soudain commencer à trembler, et son corps entama des mouvements répétitifs d'avant en arrière. Ses mains se crispèrent dans ses cheveux et le cœur de Koki se serra encore plus. Il avait l'impression de ressentir sa douleur, comme si elle faisait partie de lui. Sans oser le toucher de peur qu'il ne réagisse violement, il se pencha vers lui et l'appela une nouvelle fois doucement.

- Kazuya ?

Un reniflement se fit entendre et Koki comprit qu'il devait pleurer.

- Pardon, réussit-il à distinguer parmi les sanglots du jeune homme.

- Pourquoi tu t'excuses, idiot, répondit-il en osant enfin poser ses mains sur lui.

Il entoura ses bras autour de lui et l'attira vers lui. Kazuya se laissa faire et se jeta dans ses bras. Koki sentit ses larmes s'écouler dans son cou et il se sentit soudain lui aussi sur le point de pleurer. Il resserra son étreinte et caressa tendrement ses cheveux, essayant de le calmer.

- Pardon, ne cessait de répéter son ami. J'ai tout cassé, je suis désolé.

- Ce n'est rien ça, ne t'en fais pas pour ça. De toute façon cette pièce avait besoin d'un bon rangement.

Tout en rassurant son ami, ses yeux se posèrent sur une feuille posée sur la couette. Il tendit le bras et l'attrapa. Il s'agissait de l'accord du médecin pour qu'il reprenne le travail. Est-ce que c'était cela qui l'avait mis dans un tel état ?

- Je ne veux pas y retourner, sanglota Kazuya dans son cou. Je ne veux pas qu'ils…

De nouveaux pleurs l'empêchèrent de continuer. Le premier réflexe de Koki avait été d'envisager de rappeler le médecin pour lui demander de l'arrêter encore au moins demain, mais après réflexion, le plus tôt serait le mieux. Non seulement plus il attendrait plus il serait difficile pour lui de reprendre le travail, mais également l'attente de ce jour pèserait bien trop lourd sur son esprit. Il ne cesserait de vivre dans l'angoisse de voir arriver ce moment.

- Ecoute Kazuya, je sais que c'est dur, je peux comprendre ce que tu ressens, mais tu dois y retourner. Ne les laisse pas gagner. Montre leur que ça ne t'atteint pas, montre leur que tu es meilleur qu'eux.

- Mais c'est si dur…

- Je sais, mais je suis là maintenant. Je t'aiderais. Et puis s'ils voient que ça ne t'affecte pas ils se lasseront et te laisseront tranquille.

- Tu crois ?

- J'en suis sûr, certifia Koki.

Cependant, malgré ce qu'il venait de dire, il n'en n'était pas aussi certain. Si encore ils le maltraitaient sans raison, mais là ils voulaient clairement l'évincer de l'équipe, parce qu'il représentait une menace pour eux de par son talent. Et Koki redoutait qu'ils soient prêts à toutes les bassesses pour arriver à ce résultat. Mais il savait aussi que fuir ne mènerait à rien. Kazuya était lié à l'équipe par un contrat, il avait sa carrière en jeu, il ne pouvait pas abandonner.

- Je te protégerais Kazuya, murmura-t-il. Tu me fais confiance ?

Il le sentit acquiescer timidement.

- Alors vas-y, retourne-y la tête haute. Peu importe ce qu'ils t'ont fait, montre-leur que tu es fort.

- Mais je ne suis pas fort, je ne suis pas comme toi Koki…

- Tout est une question de volonté, tu peux être aussi fort que moi si tu le veux. Parce que la vraie force c'est de faire face à ses peurs, et de les surmonter. Je sais que tu as ce courage, je sais que tu en es capable. Et encore une fois tu n'es plus seul. Je serais là pour toi.

Un silence se fit, pendant lequel Koki put presque sentir la détermination envahir petit à petit le corps de Kazuya.

- D'accord, je vais essayer, acquiesça-t-il finalement.

Rassuré et fier de lui, Koki le repoussa doucement. Il releva son visage de ses deux mains sur ses joues et planta son regard dans le sien.

- Tu vas y arriver, certifia-t-il.

Un timide sourire déforma les traits de son ami. Il lui sourit en retour et essuya tendrement les traces de larmes sur ses joues. Il déposa ensuite un baiser sur son front avant de le ramener une nouvelle fois vers lui et de le serrer fort contre lui.

Kazuya se laissa envelopper par sa présence. Il avait beau lui avoir dit qu'il essaierait, il était effrayé d'y retourner. Au fond, il ne savait pas si c'était une bonne chose de l'avoir rencontré. Avant, il avait toujours la possibilité de sauter du haut de ce pont. Il pouvait toujours se dire que quand il arriverait à bout, que lorsque tout ce qu'il subissait ne serait plus supportable, il n'aurait qu'à sauter. Mais maintenant qu'il était là il ne pouvait plus. Il ne voulait pas lui faire de peine, et puis il lui avait plus ou moins promis de ne jamais recommencer. Alors il se sentait comme prit au piège. Il allait devoir subir tout ça sans n'avoir plus aucune porte de secours. Il était tiraillé entre deux sentiments : celui d'être heureux qu'il soit là pour lui, et celui de le détester de l'avoir empêché de s'envoler.

Il laissa les larmes s'écouler de ses yeux, comme pour essayer d'éliminer ce poison qui malmenait son âme. Il revit quelques images de cette journée qu'ils avaient passée à la campagne. Comment avait-il pu être heureux à ce moment-là ? Ce n'était rien de plus qu'une illusion. L'illusion que tout allait bien alors que ce n'était qu'un bref répit au milieu de la bataille que constituait sa vie. Aujourd'hui encore il ressentait l'envie que cette guerre prenne fin. L'envie de pouvoir enfin reposer en paix, sans avoir toutes ces choses qui le blessaient continuellement et le retenaient prisonnier dans ce monde où il n'avait pas sa place.

Et pourtant. Pourtant ces bras autour de lui, cette main dans ses cheveux, et cette voix douce qui lui murmurait toujours les mêmes mots rassurants à l'oreille, tout cela était là pour lui. Pour lui donner du courage et pour lui faire comprendre qu'il avait quelqu'un sur qui compter. Alors une infime lueur d'espoir s'alluma en lui. Lui faire confiance… oui, peut être que son salut reposait sur ses larges épaules. Peut-être que Koki était son ange, celui qui sauverait sa vie et ferait enfin rire son cœur. Dans une dernière tentative de s'en sortir, il décida de tout miser sur Koki. De le laisser l'aider et lui montrer la voie. Lui confier sa vie. Parce qu'il savait qu'il en prendrait bien plus soin que lui-même.

Ses mains tremblantes enserrèrent sa taille et agrippèrent fortement son t-shirt. Il se resserra contre lui, et ses pleurs redoublèrent quand il l'entendit murmurer une nouvelle fois ces mots contre son oreille. Je suis là. Comme une litanie. Une douce litanie qui venait enfin toucher son cœur et s'y blottir. Trois petits mots qui allumèrent quelque chose de nouveau en lui.

Au bout d'un temps qui lui parut une éternité, Koki le repoussa doucement et il se rendit compte que ses pleurs avaient cessés. Il osa croiser son regard et ce qu'il y vit ne fit que renforcer sa détermination. Oui, il allait y retourner, et se battre. Pour lui. Il lui rendit timidement son sourire et il discerna clairement le soulagement dans ses beaux yeux bruns. Leurs regards ne se quittèrent pas pendant quelques minutes, puis, comme s'il comprenait ce qu'il était en train de faire, Koki détourna les yeux, embarrassé. Kazuya sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine, et son sourire s'élargit.

- Tu as faim ? Je vais aller préparer quelque chose à manger, lui demanda Koki comme pour éloigner la gêne.

- Il reste du curry, répondit simplement Kazuya.

- Bien, je vais aller le réchauffer alors.

Kazuya le regarda se relever et sortir de la chambre en évitant les divers objets répandus au sol. Il perdit son sourire en voyant l'état de la pièce. Il lui avait dit que ce n'était pas grave mais il s'en voulait quand même. Il se releva alors à son tour, alluma la lumière et commença à remettre en place les meubles et les vêtements. Après un moment, Koki revint lui disant que tout était prêt. Il laissa alors retomber sur le lit le t-shirt qu'il tenait dans les mains et qu'il s'apprêtait à plier et le suivit dans la cuisine.

Ils n'échangèrent que peu de paroles pendant le dîner, la plupart portant sur la petite chatte qui s'amusait avec sa souris en peluche un peu plus loin. Quand ils eurent fini de ranger la cuisine, ils retournèrent dans la chambre et terminèrent de tout remettre en ordre. Et quand ils se couchèrent enfin, Koki fut heureux de voir que Kazuya reprenait ses habitudes lorsqu'il vint se coller contre lui. Une nouvelle fois, il l'entoura de son bras en le resserrant contre lui, et ils ne tardèrent pas tous deux à s'endormir.

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Après être passé aux vestiaires pour récupérer son bento ainsi que celui de Kazuya, Koki se dirigea vers les tribunes du terrain principal où ils avaient convenus de se retrouver. Il appréhendait de voir l'état dans lequel le jeune joueur reviendrait vers lui. Ce matin, il était nerveux, mais tout de même souriant. Il avait compris qu'il faisait des efforts, sûrement pour ne pas l'inquiéter plus que ce qu'il n'était. Il l'avait amené en moto, et Kazuya l'avait regardé travailler jusqu'à ce que l'heure arrive pour lui de se rendre à l'entrainement.

En soupirant pour essayer de dissiper son appréhension, Koki monta quelques marches puis s'installa sur l'un des sièges en plastique. Son ami n'était pas encore arrivé, mais ne tarderait sûrement plus. Et en effet, quelques minutes plus tard, il vit sa silhouette passer la porte grillagée du terrain. Il le regarda tourner la tête vers lui puis monter le rejoindre en souriant. Koki souffla de soulagement, tout avait l'air d'aller bien. Quand il arriva à son niveau et s'assit à côté de lui, il lui rendit son sourire. Il lui tendit ensuite son bento, tout en lui posant la question, pour la forme.

- Ça va ?

- Hm, répondit Kazuya sans perdre son sourire. Il n'est pas là aujourd'hui.

- Qui ?

- Sugiuchi.

Koki n'en demanda pas plus. Il avait remarqué que c'était le joueur qui s'en prenait le plus souvent à Kazuya. Un très bon lanceur qui avait l'habitude d'avoir la vedette avant l'arrivée de son ami.

- Apparemment il s'est un peu blessé hier alors il ne sera pas là de la journée, continua Kazuya.

- C'est bien, tu vas être tranquille.

- Hm, j'espère. Bon appétit ! souhaita le jeune homme en ouvrant son bento.

- Bon appétit, lui rendit Koki en faisant de même.

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En fin d'après-midi, Koki avait vu revenir Kazuya. Il avait terminé son entrainement et s'était déjà changé. Il s'en voulut un peu de devoir lui imposer de rester au centre jusqu'à ce que lui ait terminé, mais c'était obligatoire s'il voulait le ramener en moto. Il continua donc son travail, espérant pouvoir finir plus tôt s'il se dépêchait.

De temps en temps, il jetait un coup d'œil dans la direction du jeune homme et à chaque fois il constatait qu'il le regardait. Un peu plus tard il le vit échanger quelques mots avec Miura-san, et un sourire se dessina sur ses lèvres quand il l'aperçut rougir et détourner le regard du vieil homme. Il était vraiment mignon quand il était gêné comme ça.

Réalisant ce qu'il venait de penser, il se figea un instant dans son geste. Ce n'était pas la première fois qu'il pensait ça. Une partie de lui lui disait que c'était normal, mais une autre partie ne cessait de lui murmurer que ce genre de réaction n'était pas habituel concernant un ami. Il se rappela les paroles d'Eiji l'autre jour, et il se demanda vaguement si son ami n'avait pas raison. Est-ce qu'il ne commencerait pas à avoir des sentiments pour Kazuya ? Honnêtement il n'en savait rien. Il n'avait jamais vu un autre homme de cette façon, et il n'aurait jamais pensé s'être ne serait-ce que posé la question. Mais Kazuya n'était pas comme les autres, il était particulier, attachant. Alors peut être que c'était possible. Peut-être qu'il allait devoir sérieusement y réfléchir.

Il termina de passer un coup de râteau pour égaliser le terrain avec ses collègues et le chef annonça enfin la fin de journée. Avec un sourire, Koki invita Kazuya à l'attendre près de la moto pendant qu'il rangeait les outils et se changeait, puis il s'éloigna rapidement.

Kazuya resta encore quelques minutes aux abords du terrain, puis il se dirigea lentement vers le parking. Sa journée s'était bien mieux passée que ce qu'il avait craint. Avec Sugiuchi absent, les autres ne lui avaient prêté aucune attention, certains l'avaient même salué à son arrivée ce matin. Il avait suivi les entrainements avec un peu plus d'entrain que d'habitude et son moral était remonté en flèche. Avant de partir, le coach l'avait appelé dans son bureau et l'avait informé que s'il continuait ainsi, il serait sélectionné pour le prochain match malgré son absence. Il ne savait pas trop s'il devait s'en réjouir ou pas. La rencontre se déroulerait au stade Kōshien de Nishinomiya et l'idée de faire ce voyage avec l'équipe ne l'enchantait guère. Mais il devait bien avouer que la perspective de jouer à l'extérieur le faisait frémir et cela faisait longtemps qu'il n'avait pas ressenti ça. Cela l'amena à une autre pensée. Il y réfléchissait depuis ces deux derniers jours, et finalement, le temps était venu.

Il arrêta ses réflexions quand il vit son ami arriver vers lui et il l'accueillit avec le sourire. Sans attendre, il enfila son casque et ils partirent bientôt, Kazuya bien accroché à la taille de Koki.

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Le lendemain matin, Koki préparait le petit déjeuner en sifflotant. Aucun des deux ne travaillait et ils avaient dormis assez tard. En repensant à la veille, il sentit son cœur chauffer doucement. Finalement, tout s'était bien passé et Kazuya semblait à nouveau heureux. Sa petite baisse de forme des deux jours précédents semblait être oubliée. Cependant le jeune technicien pouvait encore voir cette ombre dans son regard, mais il se disait qu'elle ne pourrait pas partir si rapidement. Alors malgré tout il n'était pas vraiment inquiet concernant l'avenir. Sa surprise fut ainsi encore plus grande quand la voix de son ami s'éleva soudain derrière lui.

- Koki ?

Il entendit son ami sortir de la chambre et tout en continuant sa préparation, il lui fit comprendre qu'il l'écoutait. Après quelques secondes de silence, sa voix s'éleva à nouveau.

- Merci pour tout.