Une semaine plus tard, Koki s'affala sur son canapé et alluma sa télévision avec excitation. C'était son jour de congé et il se réjouissait d'avoir la possibilité de regarder le match en direct. Quelques jours auparavant, Kazuya lui avait annoncé qu'il était sélectionné pour le match contre les Tigers qui se jouerait au Kōshien. Le jeune lanceur était à la fois impatient et inquiet de ce voyage, son premier en tant que joueur professionnel, et son premier tout court si loin de la capitale.

Koki l'avait laissé partir lui aussi légèrement préoccupé. Ils s'étaient vus quelques fois pendant cette semaine et jamais il ne lui avait parlé de l'attitude des autres joueurs. Il espérait que ceux-ci ce soient lassés et qu'ils le laissent désormais tranquille, mais il ne pouvait s'empêcher d'y penser tout de même, et d'être inquiet. Si jamais il lui arrivait quoi que ce soit pendant ce voyage…

Mais il ne put penser plus loin à cause de la sonnerie de sa porte qui retentit soudain.

- C'est ouvert ! lança-t-il sans se relever.

A peine quelques secondes plus tard, Eiji débarquait dans le salon, un pack de bières dans la main, une écharpe des Giants autour du cou.

- J'ai rien loupé ? demanda celui-ci en s'installant à côté de son ami.

- Non c'est pas encore commencé.

- Tant mieux, y'avais un monde fou au conbini. T'en veux une ? proposa-t-il en lui tendant une cannette.

Koki l'accepta et l'ouvrit. La retransmission débuta au moment où ils trinquèrent, les forçant à porter leur attention sur l'écran de télévision.

Après quelques minutes d'attente comblées par les explications des commentateurs, le match débuta enfin, les Giants commençant la première manche. Plusieurs batteurs se succédèrent réussissant quelques belles frappes mais ne débouchant sur aucun point marqué. Au bout de quelques temps, trouvant le silence de son ami plutôt étrange, Eiji jeta un regard en coin à Koki. Un sourire amusé se dessina sur ses lèvres.

- Tu sais c'est les batteurs qu'il faut regarder, pas le banc, plaisanta-t-il.

Mais au lieu du déni attendu, il fut surpris de reconnaitre de l'inquiétude dans la voix de son voisin lorsqu'il lui répondit.

- Je ne l'ai pas encore vu, j'espère que tout va bien.

- Mais oui, arrête de te faire du mouron pour lui, je suis sûr qu'il est derrière dans un bullpen en train de s'échauffer.

- Tu crois ?

- Evidemment.

Le voyant pas complètement rassuré, Eiji continua.

- Tu as eu des nouvelles depuis qu'il est partit ?

- Hm, il m'a envoyé un texto pour dire qu'il était bien arrivé.

- Tu vois, je suis sûr que tu t'inquiètes pour rien, s'il s'était passé quelque chose il t'aurait appelé.

- Désolé, c'est idiot mais je ne peux pas m'empêcher d'être préoccupé, surtout qu'il y a Sugiuchi.

- C'est pas idiot, tu tiens juste beaucoup à lui, remarqua doucement Eiji.

Koki ne répondit pas mais il le vit froncer les sourcils avant de continuer à scruter le banc à la recherche de son ami chaque fois qu'il apparaissait à l'image.

Finalement, ce fut au tour des Tigers d'attaquer, et il entendit le soupir de déception de Koki quand le lanceur qui se plaça sur le monticule ne fut pas Kazuya. Les manches s'enchainèrent lentement, le score était maintenant de 2 partout et la cinquième manche commença. Alors qu'Abe était à la batte, Koki laissa échapper une exclamation. Kazuya venait de faire son apparition près du banc. Il paraissait être en forme et d'après ce qu'il put voir, il était concentré sur le match. Il ne tarderait sûrement pas à entrer en scène, pour la plus grande joie du technicien.

Après une belle tentative manquée de justesse, les équipes intervertirent les rôles et Kazuya monta sur le monticule. Koki remarqua avec une pointe de fierté les acclamations qui accueillirent son entrée sur le terrain. Il retint son souffle, impatient de voir une nouvelle fois son ami à l'œuvre. Il sentait Eiji trépigner à côté de lui et il ne put s'empêcher de sourire.

Comme lors de la fois précédente, le premier lancer du jeune joueur plongea le stade dans le silence. Rares étaient les lanceurs qui avaient une telle précision, mais en même temps une telle force dans leurs mouvements. Koki n'avait encore jamais vu ça, et il en était soufflé à chaque fois. Kazuya faisait ressortir la grâce du geste, mais toujours avec cette impression de puissance extraordinaire. Il y avait constamment cet antagonisme dans ses lancers, et c'était peut-être ce qui impressionnait le plus et laissait sans voix.

Sitôt la balle dans le gant du receveur, le stade sembla se réanimer, et des encouragements fusèrent d'un peu partout. Koki repris également ses esprits et observa son ami se repositionner pour le prochain lancer. Un grand sourire ornait à présent ses lèvres. Il était fier de Kazuya. Fier de le voir applaudit et encouragé, fier de voir qu'il était aimé par le public. C'était l'être le plus exceptionnel qu'il lui avait été donné de rencontrer. Il était tellement différent sur un terrain, tellement plus impressionnant et imposant. Qui parmi le public pouvait ne serait-ce que soupçonner sa timidité, son mal-être persistant et son attitude si adorable que Koki fondait chaque fois qu'il lui était donné de la voir ? Il se sentait privilégié de si bien le connaitre. Même si une grande partie de sa vie restait un mystère. Ils ne parlaient jamais vraiment de lui, et Koki ne savait même pas comment il en était venu au baseball, ni comment il pouvait maîtriser une telle technique si jeune, alors qu'il ne comptait parmi les professionnels que depuis quelques mois.

Le deuxième lancer coupa court à ses réflexions. Une balle courbe à la rapidité incroyable avait laissé le batteur effaré. A la troisième balle, ce dernier tenta sa chance mais la manqua largement. La quatrième fut tout aussi rapide mais il réussit à l'intercepter, malheureusement pour lui elle fut hors-jeu. La dernière balle signa son retrait et il fut remplacé.

Pendant les quelques minutes de latence, Koki tourna son regard vers son voisin et se mit à rire. Les yeux écarquillés et la bouche entre-ouverte, Eiji fixait l'écran de télévision comme s'il venait de voir un ovni. Sentant le regard de son ami sur lui, il réussit tout de même à parler.

- Tu es sûr que c'est le même Kamenashi ? demanda-t-il d'une voix presque tremblante.

- Il est impressionnant hein ? s'amusa Koki.

- Tu rigoles ? Ce mec est génial ! s'exclama Eiji en retrouvant son animation habituelle. Putain et dire que je l'ai rencontré ! J'y crois pas !

Riant de bon cœur à cette réaction, le technicien reporta son attention sur la télévision. Le deuxième batteur était prêt et Kazuya se repositionnait sur le monticule. Il élimina celui-ci tout aussi facilement que le précédent. Les commentateurs ne tarissaient pas d'éloges, le comparant aux meilleurs lanceurs de l'histoire du baseball japonais. En attendant le positionnement du troisième et dernier batteur, l'un d'eux fit également remarquer que ses lancers étaient tous supérieurs à 150km/h.

- Comment il fait pour lancer aussi vite à chaque fois ? se demanda Eiji à voix haute. Sérieux, quand on le voit on a du mal à imaginer une telle puissance dans un corps pareil.

- Hm, c'est vrai. Il doit beaucoup s'entrainer, supposa Koki.

Les deux hommes se turent à nouveau le temps de voir le troisième batteur se faire éliminer et les équipes échanger les postes. Au cours de la phase attaquante, les Giants marquèrent un nouveau point grâce à une belle frappe de Sakamoto, mais la manche se termina en éliminant le joueur encore présent sur la deuxième base.

Le même scénario se renouvela au cours de la demi-manche suivante. Kazuya était une nouvelle fois le lanceur, empêchant l'équipe adverse de marquer le moindre point. A la fin de la sixième manche, le score était d pour les Giants. La septième manche signifia l'entrée en jeu de Sugiuchi, le lanceur le plus doué de l'équipe avant l'arrivée de Kazuya. Koki remarqua qu'il semblait perturbé par quelque chose. Ses lancers étaient certes eux aussi impressionnants, mais pas parfait. Le premier batteur réussit à frapper la balle et parvint à atteindre sauf la première base avant que les défenseurs ne puissent rattraper la balle. Le deuxième fit de même, et le troisième réussit un amorti permettant au coureur d'atteindre sauf le marbre, égalisant une nouvelle fois le score.

La demi-manche suivante n'apporta aucun changement au résultat, forçant Hara, l'entraineur des Giants, à revoir sa stratégie. Kazuya fut rappelé pour la prochaine manche. Ils devaient éviter à tout prix que les Tigers ne marquent, et il était le plus apte de ses hommes à réaliser cet exploit. Lorsque l'annonce fut faite, Koki sentit son cœur se serrer en voyant le visage crispé de Sugiuchi. Il eut soudain peur pour son ami, peur de ce que cet homme pourrait lui faire une fois le match terminé. Il ne laisserait sûrement pas cela passer. Se faire remplacer par Kamenashi devait être pour lui une atteinte à sa fierté.

- Merde, ne put-il s'empêcher de murmurer.

Eiji tourna son regard vers son ami et comprit son inquiétude en voyant son visage fermé. Il ne lui avait jamais dit qui s'en prenait à Kazuya au sein de l'équipe, mais ce Sugiuchi ne semblait pas clair.

- T'inquiète pas, il ne lui arrivera rien, tenta-t-il pour le réconforter.

- Ce type est capable de tout, répliqua Koki d'une voix sourde.

- Ça ira, continua Eiji en pressant son épaule de sa main.

Il ne savait pas vraiment quoi dire pour le rassurer, parce qu'il savait que de toute façon c'était peine perdue. Tant qu'il n'aurait pas Kamenashi sous les yeux il resterait inquiet. Il se reconcentra sur le match, regardant une nouvelle fois le jeune joueur éliminer un à un les batteurs. Il remplissait son rôle à la perfection et le coach le félicita d'une tape sur l'épaule à son retour au banc. Pourtant Kamenashi ne souriait pas. Il semblait complètement concentré mais Koki commençait à le connaître et il pouvait apercevoir de l'appréhension dans ses gestes, dans sa façon de replacer sa casquette ou encore dans son regard fuyant, résolument tourné vers le sol.

Les Giants réussirent à marquer un nouveau point grâce en partie à une faute d'inattention des défenseurs adverses, et Koki se prit à espérer qu'un autre lanceur prenne la place de Kazuya. Cependant ce fut bien celui-ci qui s'avança sur le monticule au début de la neuvième et dernière demi-manche. Si une nouvelle fois il empêchait les Tigers de marquer, son équipe remporterait le match. Tout reposait désormais sur lui.

Dès la première balle, l'état de Kazuya se confirma aux yeux de Koki. La balle fut lancée en dehors de la zone de prise, et sa vitesse était nettement moins importante que jusqu'à présent. Il put décerner de la nervosité dans son regard quand la caméra zooma sur son visage avant le deuxième lancer. Cependant, malgré cette petite baisse de régime, le jeune joueur parvint à éliminer un à un les batteurs, peut-être moins facilement qu'au cours des autres manches, mais le résultat était plus important que la forme et personne ne fit de remarques parmi les commentateurs. Finalement, la stratégie du coach Hara fut payante puisque les Tigers restèrent au score de deux. Les Giants avaient gagné le match, et Koki ne put s'empêcher de penser que c'était en grande partie grâce au talent de son ami.

La tension accumulée se dissipa alors que les grandes occasions du match furent repassées. Koki sentit Eiji se détendre à côté de lui et il aurait fait pareil s'il n'avait pas été si inquiet pour son ami. Cependant, il oublia un instant ses craintes quand on annonça que Kazuya avait été nommé homme du match. Koki ne put s'empêcher de le trouver mignon quand il monta sur la petite estrade improvisée et qu'il reçut une peluche mascotte. Il le vit répondre rapidement aux questions des journalistes, esquissant quelques sourires tendus pour remercier le public. Et puis il disparut et le programme se termina rapidement, laissant les deux hommes silencieux.

Après quelques instants, Eiji retrouva sa bonne humeur et se mit à commenter bruyamment le match et à glorifier la performance de Kamenashi. Koki envoya rapidement un texto à son ami pour le féliciter et ne put s'empêcher ensuite de participer à la conversation. Il essaya de mettre son appréhension de côté, se disant qu'ainsi, il allait certainement lui répondre et qu'il lui dirait sûrement à ce moment-là si quelque chose n'allait pas.

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Il regagna rapidement les coulisses du stade. Il se sentait encore complètement désorienté. Il ne s'était pas attendu à être nommé homme du match. Il avait cru mourir de peur quand il avait dû monter sur cette estrade, et que toutes ces personnes l'avaient regardé. Il espérait seulement avoir été assez courtois pour ne pas avoir déçu son public. Il avait entendu leurs acclamations, et cela lui avait fait chaud au cœur. Au cours de ce match, il avait retrouvé un peu la passion qui l'animait pour ce sport. Du moins jusqu'à ce qu'on lui dise de remplacer Sugiuchi. Pour cette raison, il se dépêcha de disparaitre dans le labyrinthe des terrains et bullpens intérieurs. Il devait éviter cet homme autant qu'il le pourrait. Serrant fortement la peluche dans ses bras, il retourna aux vestiaires et, le découvrant presque vide, il se dirigea vers ses affaires et chercha son portable dans son sac. Une fois en sa possession, il ressortit rapidement avant que les autres joueurs n'arrivent. Il se dirigea à nouveau dans le dédale des couloirs jusqu'à arriver à un espace d'entrainement désert. Il s'arrêta alors et ouvrit son portable. Il fut surpris d'y découvrir que Koki lui avait écrit un message. Il s'empressa de le lire par-dessus la peluche orange et sourit. Plus que tout, les félicitations de Koki étaient celles qui lui faisaient le plus plaisir. Il s'apprêtait à y répondre quand une voix s'éleva dans son dos et que son cœur s'arrêta de battre.

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- Te voilà enfin petite tortue, lança-t-il de sa voix sarcastique. Qu'est-ce que tu fais ici tout seul ? Tu te caches ?

Il le vit avec satisfaction se retourner vers lui, son visage exprimant sa peur. La pauvre petite chose tenait fermement sa peluche dans ses bras, et il aperçut même un téléphone portable dans sa main droite. Avec ses deux complices, il s'approcha du joueur. Il le vit trembler et il se demanda un instant s'il n'allait pas se faire dessus. Quel être abject !

Un geste de la main lui suffit pour que ses hommes le comprennent. Il croisa les bras sur son torse et regarda en souriant l'un d'entre eux lui arracher la peluche des bras et la lancer quelques mètres plus loin. L'autre fit de même avec le portable avant d'envoyer valser sa casquette en frappant la visière. Les premiers coups ne tardèrent pas à pleuvoir. Après quelques instants il les rappela à l'ordre, leur conseillant d'éviter le visage pour ne pas laisser de marques visibles.

Il regardait satisfait Kamenashi maintenant à terre. Dieu qu'il détestait cet homme, ou plutôt ce gamin. Depuis le premier regard il l'avait détesté. Même avant de connaître ses capacités. Il le détestait pour être aussi doué. Il le détestait pour être si distant et si prétentieux. Mais ce qu'il détestait par-dessus tout c'était ça. Il ne se défendait pas. Il ne s'était jamais défendu et avait simplement attendu lâchement qu'il se lasse et qu'il décide de le laisser tranquille.

Aujourd'hui il n'en pouvait plus. Aujourd'hui il ne s'arrêterait pas. Il avait été humilié quand le coach lui avait demandé de céder sa place à Kamenashi. Il ne laisserait pas cela se reproduire une deuxième fois. Comment un gamin pouvait être meilleur que lui ? Comment Hara pouvait-il choisir un rookie pour une mission aussi importante. C'était à lui qu'il aurait dû faire confiance. C'était lui qui aurait dû avoir tous les honneurs. Il n'allait pas laisser passer cette occasion. Personne ne serait là pour l'arrêter. Personne ne pourrait prouver qu'il y était pour quelque chose.

Il attendit encore quelques minutes. Il ne se lasserait jamais de le regarder se faire frapper ainsi. Les plaintes de douleurs qui s'échappaient de ses lèvres chaque fois qu'un poing ou qu'un pied le touchait étaient comme une mélodie divine à ses oreilles. Mais il se résolut finalement à les arrêter. Il voulait qu'il soit conscient. Il se réjouissait déjà de l'entendre crier sa douleur le moment venu.

Il combla les quelques mètres qui le séparait de sa victime puis attrapa une batte que l'un de ses hommes lui tendait. D'un regard, ils comprirent ce qu'ils devaient faire. Le premier força l'homme à terre à s'asseoir et s'appuya contre son dos, entourant son épaule droite de ses bras, tandis que le second lui attrapa la main et l'obligea à tendre son bras.

Un rictus déforma ses traits quand il comprit qu'il ne se débattrait pas. Ce type était vraiment le pire des hommes. Conforté dans sa haine, il leva lentement la batte au-dessus de sa tête. Après quelques instants où il fixa de son regard haineux sa forme prostrée au sol, il mit toute sa force dans son geste et amorça sa frappe.