08 Juillet 2016, Bretagne, Forêt de Brocéliande, 10h19


.


En ce début de vacances, la lourde chaleur ne pesait pas encore sur l'extrême-ouest de la France, où le climat marin faisait persister des températures agréables malgré le soleil éclatant. Son stage en atelier d'art terminé quelques jours plus tôt, la jeune Léa, âgée d'une vingtaine d'années, avait pu rejoindre ses proches dans la vaste demeure familiale bretonne de ses grands-parents, où ils venaient régulièrement passer leurs vacances. Ce jour-là, tous avaient décidé, pour fêter l'événement, d'aller se promener pour la journée, à la découverte (ou redécouverte, pour leurs aïeux) du lieu mythique et intemporel qu'était la forêt de Brocéliande.

Après une heure et demie de trajet au cours duquel Marina, la jeune sœur de Léa, n'avait cessé de bavarder avec enthousiasme, la famille était finalement arrivée sur les lieux et avait commencé à déambuler entre les arbres millénaires, témoins passifs de tant de siècles d'histoires et de légendes. Un petit groupe profitait d'une visite détaillée et des nombreuses anecdotes d'un guide souriant. Discrètement, la famille se joignit à eux et put également bénéficier des paroles de l'homme. Ils connaissaient déjà la majorité des récits et racontars qui concernaient cette forêt. Si Louise et Michel, les grands-parents, écoutaient attentivement les propos du guide en se tenant par la main, et si Lucille et Joël, les parents, prêtaient eux aussi attention à ce qu'il se racontait, ce n'était guère le cas de la petite Marina, qui avait bien du mal à rester en place.

Une dizaine d'années séparaient Léa et Marina la plus jeune n'avait encore que neuf ans et était incroyablement dynamique. Comme le reste de sa famille, elle aimait les légendes arthuriennes, et comme de nombreux enfants rêveurs, elle s'amusait à imaginer que les lutins, les fées, les elfes, les licornes, et tout le reste de ce bestiaire chimérique, existaient réellement. La fillette avait l'œil vif et les cheveux au vent tandis que le guide parlait, elle allait de droite à gauche, sans trop s'éloigner, mais en inspectant minutieusement chaque tronc d'arbre, chaque pierre moussue, chaque trace sur le chemin de terre, afin de s'assurer qu'il ne s'agissait pas là d'un signe indiquant la présence proche de ces êtres merveilleux. Un sourire béat était fixé en permanence sur ses lèvres depuis qu'ils avaient franchi le seuil de la forêt ancestrale et son énigmatique regard brumeux, hérité de sa mère et de sa grand-mère, scintillait.

Léa tentait d'écouter le guide elle aussi, tout en surveillant sa petite sœur adorée du coin de l'œil. Elle savait à quel point Marina pouvait être hyperactive par moments, et elle semblait particulièrement agitée depuis quelques minutes. Celle-ci finit d'ailleurs par lui tapoter le bras avec insistance tout en désignant du doigt un épais tronc noueux aux teintes olivâtres.

« Léa, Léa ! » chuchota-t-elle nerveusement. « Il y a une fée là-bas ! »

Par habitude, la jeune femme ne lui répondit pas immédiatement et leva les yeux vers l'endroit que lui indiquait sa sœur. Elle n'avait pas honte de l'avouer, elle aussi conservait dans son âme une part d'enfance qui croyait volontiers à tout cet ancien folklore. Après tout, Louise, leur grand-mère, n'avait jamais cessé de leur raconter toutes ces histoires merveilleuses lorsqu'elles étaient enfants… D'abord à elle, puis à Marina. Léa connaissait déjà par cœur ces récits, mais elle avait toujours aimé les entendre à nouveau lorsque leur grand-mère les répétait avec la même passion à sa seconde petite-fille.

Malheureusement, en grandissant, Léa avait appris à faire la part des choses entre le réel et ses rêves chimériques. Aussi joua-t-elle le jeu quelques instants, avant de secouer la tête et de répondre à sa sœur ce que tout adulte sensé lui aurait immédiatement répliqué :

« Je ne vois rien. »

Ce n'était pas un déni pur et dur à neuf ans, Léa savait que Marina avait encore besoin de croire à ces choses-là. Seulement, par ces mots, elle lui signifiait qu'un fossé s'était creusé entre elles, qu'elles n'aspiraient plus aux mêmes illusions. Marina fit la moue, déçue, et lui secoua le bras. Elle se souvenait d'une grande sœur complice, l'année précédente, et regrettait quelque part dans son cœur que ses études et l'âge adulte aient changé Léa ainsi. Pourtant elle voulait travailler dans l'art, cela ne devait-il pas ouvrir son esprit ? C'était ce dont la fillette était persuadée, mais peut-être s'était-elle trompée…

« Je te jure, regarde bien ! »

Pour faire plaisir à sa sœur, mais également parce que le guide se lançait dans une longue explication qui ne lui apprendrait rien de nouveau au sujet de la Dame du Lac censée habiter dans les environs, Léa leva brièvement les yeux au ciel et entreprit d'observer les alentours plus attentivement. Il n'y avait rien d'autre que des arbres et quelques broussailles inoffensives à leurs pieds – lierre et fougères. Plus haut, dans les feuillages, une légère brise soufflait et faisait trembloter les feuilles. Mais ici, au sol, ils n'en sentaient rien. Heureusement, l'ombre du sous-bois les rafraîchissaient.

« Il y a eu une lumière… »

Marina insistait, sûre d'elle, mais la déception s'entendit nettement dans sa voix quand elle comprit que sa sœur ne la croyait pas. Aussi se décida-t-elle à glisser sa main dans celle de Léa pour tenter de l'entraîner à sa suite.

« Viens, tu vas voir ! »

Mais Léa, qui s'était attendue à ce mouvement de la part de sa sœur, resta campée là où elle était, et Marina n'avait pas assez de forces pour la tirer contre son gré.

« Tu sais bien qu'il n'y a pas le droit de quitter le chemin. » lui murmura sa grande sœur en lui posant une main sur l'épaule. « Et puis… Tu ne voudrais pas lui faire peur, à cette petite fée, quand même ? »

« Non… » admit Marina en baissant les yeux, penaude.

Elle s'avoua vaincue et, résignée, se calma quelque peu. Pendant ce temps, le guide avait conclu ses explications et abandonnait désormais le groupe, leur souhaitant une bonne journée et les laissant aller et venir à leur guise dans le vaste domaine de la forêt, avec toujours bien sûr cette condition sine qua non : ne pas sortir des sentiers tracés, afin de préserver la nature et de respecter la faune et la flore locales. La famille quitta le groupe de visiteurs et reprit sa pérégrination à travers la forêt.

Louise et Michel connaissaient bien les lieux, et menèrent le reste de leur petite tribu aux abords du grand lac qu'avait évoqué le guide plus tôt, lorsqu'il avait parlé de la Dame du Lac. Plusieurs faibles lueurs voletaient au-dessus des eaux calmes, parmi les roseaux, et une fois de plus Marina s'émerveilla en frappant dans ses mains.

« Des fées ! »

« Non ma chérie, ce sont des lucioles. » la contredit son père avec nonchalance.

Joël, le seul non-Breton de leur famille, peinait parfois à comprendre l'admiration et les liens fusionnels qui unissaient ses beaux-parents, sa femme, et jusqu'à ses propres filles à ces créatures imaginaires. Mais il était malgré tout lui aussi un minimum intéressé par ces légendes, aussi les laissait-il croire en paix à ce qu'ils souhaitaient… du moment que cela demeurait dans les limites du raisonnable et ne frisait pas le ridicule. Le cinquantenaire tenait à demeurer convenable en public et était soucieux du regard des autres, même s'il ne l'aurait jamais avoué ouvertement. Marina afficha l'espace d'une seconde une expression abattue suite aux propos terre-à-terre de son père, mais bien vite l'éclat se raviva dans son regard gris.

« Là, ça bouge ! »

« Ce n'est sans doute qu'un canard dans les roseaux, ma chérie. »

« Mais… » soupira la fillette.

« Joël, laissez donc cette enfant croire à ce qu'elle veut… » intervint la voix un tantinet chevrotante de Louise, dont le regard pétillait à vrai dire autant que celui de sa plus jeune petite-fille.

« Tu crois que c'était un lutin, mamie ? » reprit Marina, pleine d'espoir.

« C'est fort possible, oui. » rit la grand-mère en passant une main dans les cheveux de la fillette, aux anges.

Tous esquissèrent un sourire devant cette scène de tendre complicité entre l'aïeule de leur famille et la plus jeune. Même Joël se laissa amadouer et cessa ses répliques désobligeantes et briseuses de rêves. La balade continua et ils se mirent en tête de faire le tour du célèbre lac avant de songer à s'en retourner chez eux. Chacun parla avec chacune, changeant tantôt d'interlocuteur, tantôt de conversation. À un moment où la discussion avait dérivé sur des sujets plus matérialistes, Léa s'était retirée. Sa grand-mère marchait en avant, d'un bon pas malgré ses quatre-vingts ans qu'elle ne faisait pas, paraissant en totale osmose avec ce milieu dont elle s'était toujours sentie si proche. Son grand-père Michel ainsi que ses parents la suivaient, conversant affaires et politique, ce qui ne l'intéressait guère. Les mains dans les poches, Léa se mit donc à traîner plus en arrière avec Marina, qui n'avait pas cessé une seconde de batifoler de droite à gauche, examinant le moindre brin d'herbe, s'extasiant au moindre roseau mouvant, s'émerveillant à la moindre ride venant troubler la surface de l'eau.

Léa souriait de tant de vie et de dynamisme chez sa petite sœur. Elles se ressemblaient de par leurs pensées et leurs croyances, mais toutes deux les vivaient bien différemment. À son âge, Léa croyait elle aussi dur comme fer à toutes ces histoires. Mais la première fois qu'elle en avait parlé avec ferveur à quelques filles de sa classe, celles-ci s'étaient moquées d'elle. Pour couronner le tout, un peu plus tard au cours de cette même journée maudite, sa maîtresse d'école lui avait répété que tout cela n'était que des sornettes, que les choses réelles s'apprenaient dans les livres et qu'elle devait cesser de raconter des bêtises. Léa avait donc passé une enfance solitaire, dissimulant à tous ses passions les plus sincères : les créatures fabuleuses, la magie, les héros et les princesses. Marina au contraire se fichait bien de ce que pensaient les autres – l'exact opposé de leur père – et clamait haut et fort au monde entier, à qui voulait l'entendre, son amour pour ces légendes et ces récits anciens qui en avaient sans doute émerveillé plus d'un avant elle.

Perdue dans ses pensées, Léa ne s'était pas rendue compte que Marina s'était arrêtée au beau milieu du chemin et la percuta. Aussitôt, elle reprit ses esprits et interrogea sa petite sœur, bien qu'elle se doutât déjà de sa réponse :

« Qu'est-ce qu'il y a ? »

« J'ai vu de la lumière par là… » indiqua la fillette en tendant le bras.

Léa suivit la direction du regard. Une langue d'herbes hautes, puis des roseaux. Un peu plus loin, on devinait les reflets du lac. Elle haussa les épaules, puis taquina sa sœur, se refusant obstinément à la contredire.

« Tu en vois des choses aujourd'hui, toi, dis donc… »

Avant de reprendre sa marche, Léa jeta tout de même, par acquis de conscience, un dernier coup d'œil entre les roseaux.

Et demeura hébétée.

Elle venait d'apercevoir, à son tour, une vive lueur en jaillit. Elle se frotta les yeux sans oser trop y croire. Peut-être qu'à force d'entendre sa sœur en parler, son cerveau se mettait à lui jouer des tours ? Mais non, elle en était pourtant certaine. Marina avait bel et bien raison.

« Moi aussi, je l'ai vu… » murmura-t-elle, stupéfaite.

« Ah ! Quand même ! » s'exclama Marina sans dissimuler son évidente satisfaction. « Alors, c'est quoi à ton avis ? »

Se demandant encore si elle n'avait pas rêvé, Léa cherchait quoi répondre à sa petite sœur et s'interrogeait si elle devait entrer dans son jeu ou non, lorsqu'un bruit les fit toutes les deux sursauter avec un bel ensemble, accompagné d'une nouvelle lueur encore plus aveuglante que la précédente. Un bruit familier, assez proche et assez sonore, qui ressemblait furieusement à un…

PLOUF !

Léa déglutit. Elle n'était pas encore effrayée, mais la situation commençait à devenir trop inhabituelle à son goût, et elle pressentait qu'elle ne tarderait pas à l'être.

« Quoi que ce soit, c'est assez gros. »

« Un gros lutin ? » suggéra innocemment Marina.

« Ça aime l'eau, les lutins ? » répliqua-t-elle sans réfléchir.

« Je sais pas… Faudrait demander à mamie, elle saurait. » répondit sa sœur en haussant les épaules.

Léa lança un regard sur le chemin. Le reste de la famille n'avait pas remarqué qu'elles s'étaient arrêtées et avait poursuivi son chemin. Ils étaient déjà à une dizaine de mètres et continuaient de s'éloigner. Elles pouvaient toujours les rejoindre en courant. Oui, ce serait peut-être mieux. Mais après tout, pourquoi commençait-elle à paniquer ainsi ? Il n'y avait absolument rien à craindre, leur père avait sûrement raison, ce n'était sans doute qu'un canard qui…

… Un canard qui venait de tomber dans l'eau ? C'était possible, ça ?

Une voix d'homme résonna soudain un peu plus loin, entre les roseaux, là d'où provenaient justement les lumières. Les deux sœurs sursautèrent de nouveau.

Non, ce n'était pas un canard. Aux dernières nouvelles, les canards ne parlaient pas… Et juraient encore moins comme ça.

« Argh, merde, j'aurais pu atterrir n'importe où, mais non, fallait que ce soit dans de la FLOTTE ! Tss, fait chier… »

« Léa ? Je crois qu'il y a un monsieur qui est tombé dans l'eau. »

La jeune femme secoua la tête, incrédule. Sa petite sœur avait un don pour faire remarquer l'évidence même. La situation n'en demeurait pas moins incongrue. Comment un homme pouvait-il se trouver parmi ces roseaux ? Sans que personne ne l'ait vu plus tôt ? Elles l'entendirent patauger entre les végétaux aquatiques, tout en continuant de maugréer :

« Pff, Shin serait plus à sa place que moi, tiens. Et puis d'abord je suis tombé où, là ? »

« Il a l'air perdu. » souligna de nouveau Marina avec innocence.

Léa nota néanmoins que sa petite sœur n'en menait pas large. Elle aussi avait bien conscience que ce qu'il venait de se passer était loin d'être normal. Pour être toute à fait honnête, la jeune femme commençait à se sentir mal à l'aise, et un instinct lui conseillait de rejoindre sa famille au plus vite en prenant dès à présent ses jambes à son cou avec sa sœur. Mais avant qu'elle n'ait pu souffler quoi que ce soit à Marina, les roseaux s'écartèrent soudain et une haute silhouette apparut entre les tiges.

Haute silhouette qui posa aussitôt son regard sur elles.