Une fois rentrés à l'hôtel, Koki laissa Kazuya se préparer dans la salle de bain et se rendit à l'accueil afin de récupérer quelques renseignements et commander leur dîner. Quand il revint dans la chambre, il trouva Kazuya debout au milieu de la pièce et il se figea à cette vision. Il avait enfilé l'un des yukatas mis à leur disposition et il était absolument magnifique. Le tissu bleu lâchement noué autour de sa taille laissait voir suffisamment de peau blanche sur son torse pour qu'il se sente rougir. Mais il dû se reprendre rapidement car Kazuya s'aperçut de sa présence et se tourna vers lui.
- Il n'est pas trop grand ? demanda-t-il d'un air sceptique en tirant sur les pans de tissus, dévoilant encore un peu plus de peau.
- Non… non c'est bien, réussit à répondre Koki en déglutissant.
Ils se regardèrent un instant sans rien dire, puis Koki reprit la parole pour retrouver un peu de contenance.
- Vas-y je te rejoins, l'invita-t-il avant de disparaitre dans la salle de bain.
Une fois la porte refermée, il respira un grand coup avant de se traiter d'imbécile et de commencer à se déshabiller pour prendre une douche. Il enfila ensuite à son tour un yukata et ressortit dans leur chambre.
Cependant, il fut surpris de retrouver Kazuya debout au bord du petit bassin. Il s'arrêta un instant pour l'observer. Complètement immobile, le regard droit devant lui, il semblait profiter simplement du moment. Koki porta son regard là où Kazuya semblait lui-même regarder. On pouvait apercevoir l'ombre de la montagne malgré la nuit, juste devant eux. Il sourit doucement en se laissant lui aussi prendre par l'atmosphère du moment. Mais il la brisa rapidement en sentant la fraîcheur s'insinuer sous son yukata.
Il se rapprocha de Kazuya et entoura sa taille de ses bras, posant son menton sur son épaule.
- Il faudra penser à prendre une photo demain, dit-il d'une voix douce contre son oreille.
Détournant son regard de l'horizon, il enfouit son nez dans les mèches châtaines du cou de Kazuya. Il aimait tellement cette odeur et cette chaleur qu'il passerait des heures ainsi. Il déposa un baiser sur la peau fine et chaude et sourit en le sentant se détendre et appuyer son dos contre son torse. Encouragé, il suivit la ligne de son cou, la couvrant de baisers papillon, puis remonta sur sa mâchoire. De lui-même, Kazuya tourna légèrement la tête pour permettre à leurs lèvres de se toucher tendrement.
- On devrait rentrer dans l'eau, remarqua Koki après quelques secondes.
Il ne voulait pas vraiment se séparer de Kazuya, mais s'ils restaient ainsi plus longtemps, ils allaient vraiment finir par tomber malade.
Kazuya acquiesça doucement. Le voyant hésiter, Koki prit les devants et enleva son yukata avant de se glisser dans l'eau chaude. La sensation était incroyablement agréable. Il sentait la brise fraîche sur ses joues, mais la chaleur de l'eau réchauffait le reste de son corps, le protégeant du froid.
Kazuya le regarda un instant bouger doucement dans le bassin à ses pieds. Il avait cru rougir quand il l'avait senti se déshabiller dans son dos, mais à présent qu'il était dans l'eau, il se sentit touché. Koki semblait regarder obstinément ailleurs que dans sa direction, lui laissant toute l'intimité qu'il désirait pour enlever à son tour son yukata et plonger dans le bassin.
En peu de temps, il se retrouva assis à côté de lui. Une étrange sensation grandissait en lui. De se savoir si proche de lui, entièrement nu, ne le laissait pas indifférent. Il avait redouté cet instant depuis qu'ils avaient commencé à parler de ce voyage. Mais maintenant qu'il y était, il ne se sentait pas gêné. Au contraire, cela semblait naturel. Il se laissa alors aller et se détendit. Il se rapprocha légèrement de Koki jusqu'à ce que leurs épaules mouillées se touchent puis laissa s'échapper d'entre ses lèvres un soupir de bien-être.
Il sentit enfin le regard de Koki sur lui et tourna la tête pour croiser ses prunelles chocolat. Il semblait aussi heureux que lui à cet instant. Une envie soudaine le fit se pencher vers lui et déposer ses lèvres sur les siennes. C'était une sensation dont il ne se lasserait jamais. Il posa ensuite sa tête sur son épaule, souriant quand Koki passa son bras autour de lui pour le rapprocher encore plus. Il se laissa faire et s'amusa à remuer doucement ses jambes, sentant ses muscles se détendre les uns après les autres.
Aucun des deux ne brisa le silence. Les mots étaient inutiles à cet instant.
L'esprit de Koki s'égara. Il repensa à tout ce qui s'était passé entre eux depuis que Kazuya était arrivé dans l'équipe. Ce n'était pas la première fois qu'il se le disait, mais il se demandait encore comment il avait pu le détester. Heureusement que les choses avaient changées entre eux. Il serait passé à côté de tant de choses… Il tourna la tête pour voir le visage de son ami non… de son petit ami à présent. Son estomac se tordit un peu en pensant à quel point Kazuya lui était devenu indispensable. Il n'avait jamais éprouvé cela auparavant. Et de se dire que c'était un homme qui lui faisait ressentir tout ça… il ne savait pas vraiment quoi penser.
Sans un mot, il observa longuement son profil. Il le regarda s'amuser à faire des vaguelettes dans l'eau avec ses mains, regarder le Mont à l'horizon, ou tout simplement fermer les yeux de contentement. Son cœur était rempli d'amour pour cet homme. Sans réfléchir, il se pencha vers lui et embrassa tendrement sa tempe. Il le sentit sursauter doucement à ce geste et ouvrir les yeux. Il se recula alors légèrement pour permettre à leurs regards de se croiser. Il y vit à la fois de la surprise, mais aussi quelque chose d'autre. Il était incapable de mettre un nom sur cette petite lueur, mais elle lui fit chaud au cœur et réveilla quelques papillons dans le creux de son ventre. Subjugué par ses yeux, il remarqua à peine leurs deux visages se rapprocher, mais quand il sentit ses douces lèvres se poser contre les siennes, il sembla se réveiller et clama cette bouche sienne.
L'échange gagna rapidement en intensité et il sentit Kazuya se rapprocher et se tourner vers lui pour faciliter le baiser. Il sentit ses jambes effleurer les siennes dans l'eau chaude. Instinctivement il posa sa main gauche sur sa hanche, l'attirant à lui. L'une de ses jambes commençait à passer au-dessus de lui quand un coup discret à la porte les arrêta net. Il vit les yeux de Kazuya s'écarquiller et ses joues rougir rapidement alors qu'il reprenait presque brutalement sa place à côté de lui, laissant un large espace entre leurs deux corps.
Koki ne put s'empêcher de soupirer à cette perte. Il se retourna pour voir qui les dérangeait ainsi, mais il fut forcé de rester poli en voyant deux employées de l'hôtel entrer discrètement dans leur chambre et disposer sur la table basse leur dîner. Lorsqu'elles furent sur le point de partir à peine quelques instants plus tard, il les remercia avant de reprendre sa place initiale dans le bain.
Ils restèrent silencieux un long moment, ne sachant certainement pas comment réagir, avant que Koki ne rompe la gêne.
- On devrait sortir et aller manger, remarqua-t-il gentiment.
Il ne laissa pas le temps à Kazuya de répondre qu'il sortit rapidement du bain. L'eau se mit à remuer fortement autour de Kazuya qui resta immobile. Il essayait de reprendre ses esprits, se demandant jusqu'où ils auraient été si on ne les avait pas dérangés. Il se surprit à regretter cette interruption, se disant qu'il aurait aimé aller plus loin. Toute peur ou appréhension semblait l'avoir quitté à cet instant, et il ne savait pas si ce genre de chose se reproduirait à nouveau. La magie du lieu et le fait qu'il soit seul avec Koki dans cet endroit inconnu devait certainement aider. Et s'il devait sauter le pas avec lui, pourquoi ne pas le faire ici où tout semblait plus facile ?
Se disant qu'il avait encore un peu de temps devant lui et qu'il ferait tout pour parvenir à ses fins si une autre occasion comme celle-ci se présentait, il sortit à son tour du bain et s'enveloppa dans un peignoir qui l'attendait. Il ramassa son yukata et rentra rapidement dans la chambre en prenant bien soin de refermer la fenêtre derrière lui. Après la chaleur de l'eau, l'air de la nuit était incroyablement froid. Tremblant à moitié, il se rendit dans la salle de bain que Koki venait de quitter pour se sécher et se rhabiller.
Le ventre plein, ils étaient chacun allongé sur leur futon. Sur le ventre, en appui sur ses coudes, Koki lisait ce qui ressemblait à un prospectus touristique. Etendu sur le dos, les mains derrière la nuque, Kazuya le regardait discrètement. Il avait laissé ses cheveux détachés, chose qu'il ne faisait pas souvent, et ses mèches brunes retombant de chaque côté de son visage rendaient celui-ci plus doux, mais à la fois plus attirant. Les sourcils froncés, concentré sur sa lecture, accentuaient le charme. Kazuya se retenait presque de lui sauter dessus. Il détourna le regard et fixa le plafond. Quand il était avec Koki, il ne se reconnaissait plus. Sa timidité maladive semblait disparaitre, et son assurance au contraire semblait plus forte que jamais.
Il ramena ses bras contre lui et posa ses mains sur son ventre. Il ferma les yeux, cherchant quelque chose pour lui occuper l'esprit. Il ne voulait plus réfléchir. Il tourna à nouveau la tête vers son voisin et faillit laisser échapper une exclamation quand il vit ses yeux chocolat fixés sur lui.
- Tu es fatigué ? Tu veux dormir ? demanda-t-il d'une voix douce.
Il avança sa main vers son visage et Kazuya tendit la joue sous la caresse. Son geste était incroyablement doux et attentionné. Et une trainée chaude persista sur sa peau même après qu'il l'eut retirée.
Sans réfléchir, comme en transe, Kazuya se tourna sur le côté et combla la distance entre leurs corps. Koki sembla surpris mais répondit immédiatement quand leurs lèvres se retrouvèrent une nouvelle fois. Comme tout à l'heure dans le bain, la chaleur monta rapidement. Leurs bouches se dévoraient et leurs langues s'affrontaient puis se charmaient, en une succession constante et excitante.
Sans rompre l'échange, Kazuya fit pression sur l'épaule de Koki, le déstabilisant. Perdant lui aussi l'équilibre, il tomba sur son corps mais ne perdit pas un instant pour s'installer à califourchon au-dessus de lui. Les mains de Koki se refermèrent sur ses hanches, celles de Kazuya se perdirent dans sa tignasse brune.
Aucun d'eux ne réfléchissait, et aucun d'eux n'avait envie de réfléchir. Ils laissaient les choses venir d'elles-mêmes, les gestes se faire automatiquement. Kazuya sentit bientôt les paumes chaudes de Koki remonter sur son dos. L'une d'entre elle se referma sur sa nuque, accentuant le baiser et réduisant à néant le moindre espace entre leurs bouches. L'autre reprit sa route et redescendit vers ses reins. Elle se glissa ensuite sur son flanc avant de trouver son chemin sur la peau douce de son torse que dévoilait l'encolure largement ouverte de son yukata. A cette initiative, Kazuya gémit contre la bouche de son homme et rompit le baiser. Il était essoufflé et pantelant.
Le laissant reprendre sa respiration, Koki reporta son attention sur son cou. Il l'embrassa, le lécha, le racla même avec ses dents, cherchant à graver cette odeur dans ses papilles et dans sa tête. Sa main gauche se retrouva à nouveau sur sa hanche et d'une pression, il inversa les rôles et domina le corps ivoirin étendu sous lui.
Il s'arrêta un instant dans ses administrations et observa le visage de Kazuya. Les yeux fermés, il semblait perdu dans le plaisir qu'il lui procurait. S'ils continuaient ainsi, Koki savait qu'il ne pourrait plus se retenir. Il n'y aurait plus de retour en arrière possible. Réalisant l'absence de contact, Kazuya rouvrit les yeux et tomba sur son regard hésitant.
- Tu es sûr ? demanda Koki dans un murmure.
Comprenant son hésitation et son incertitude, il s'empressa de lui sourire.
- Hm, j'en ai envie, répondit-il d'une voix douce.
Il voulait rassurer Koki, lui dire que tout irait bien, mais les mots se perdirent dans sa gorge. Il avait tout autant peur qu'avant mais pourtant, maintenant qu'ils étaient allés si loin, il ne voulait plus reculer. Dans son esprit, c'était maintenant ou jamais.
- Apprend-moi, chuchota-t-il contre la bouche de son amant.
Un grognement lui répondit avant qu'un nouveau baiser ne les occupe. Il s'était attendu à une passion dévorante mais son cœur se compressa dans sa poitrine. Koki mettait une incroyable douceur dans ses gestes. Kazuya pouvait y sentir l'ampleur de ses sentiments pour lui. Il pouvait sentir l'amour, l'affection, la tendresse. Il tenta de lui répondre avec autant de ferveur, essayant de transmettre ses propres sentiments en retour.
Il sentit les mains de Koki défaire lentement la ceinture de son yukata, comme pour lui laisser encore le temps de changer d'avis. Mais il ne voulait pas changer d'avis. Il mima ses gestes et repoussa bientôt le tissu encombrant de ses épaules brunes. Ils se retrouvèrent nus l'un contre l'autre et les sensations se décuplèrent. L'esprit totalement blanc, Kazuya ne sentit plus que ses mains et sa bouche sur son corps. Il essayait de rendre chaque geste, mais bientôt l'ampleur des émotions qu'il ressentait sembla le paralyser. Il le laissa diriger son corps dans une euphorie nouvelle et insoupçonnée. Un éclair de lucidité lui fit comprendre qu'il en serait désormais dépendant.
Et quand leurs deux corps s'unirent enfin, il se sentit entier et vivant pour la première fois de sa vie. Toutes les peines et les difficultés qu'il avait eues jusqu'à présent ne signifiaient plus rien. Comme si tout ce qu'il avait vécu avait construit pierre après pierre un chemin qui le conduisait à Koki, qui le conduisait à cet instant précis où il n'était plus seul. Perdu dans les brumes du plaisir, il s'accrocha à Koki comme un coquillage à son rocher. Leurs deux formes s'emboitant parfaitement, se protégeant l'un l'autre, et se perdant l'un sans l'autre.
Lorsqu'il reprit conscience il se laissa bercer par les caresses de Koki sur son visage. Et quand il ouvrit finalement les yeux, un sourire rayonnant répondit au sien. Il sentit son amant le recouvrir de la couette chaude, et il se laissa attirer contre son torse. Déposant sa tête contre son épaule, il soupira sous la légèreté d'un baiser sur sa tempe avant de retomber dans une douce torpeur qui le conduisit au sommeil.
Une caresse aérienne sur sa joue le réveilla doucement. Tout d'abord perdu dans un brouillard épais et sombre, ses sens se réveillèrent petit à petit. Il perçut une présence chaude dans son dos, un poids sur sa hanche. Il sentit un souffle chaud et régulier contre sa nuque.
- Désolé, je ne voulais pas te réveiller, murmura une voix contre son cou.
La sensation de lèvres douces contre sa peau remplaça le souffle qui la caressait auparavant. Il se sentait tellement bien qu'il n'avait pas envie de bouger. Au bout de quelques instants au cours desquels il pouvait sentir les doigts de Koki dessiner des courbes sur son ventre, il se décida enfin à ouvrir les yeux. Il fut déçu de ne voir que les draps devant lui. Il entreprit alors de se retourner, mais son corps protesta à cet effort. Il découvrit qu'il avait mal un peu partout, la douleur dans ses reins étant la plus forte.
- Ça va ? demanda Koki, inquiet de la grimace qui pouvait se lire sur ses traits.
- Hm, ça ira, répondit-il en se retrouvant enfin face à Koki.
Il lui sourit pour le rassurer avant de passer ses bras autour de la taille de son amant et de se coller à lui.
- Ça fait longtemps que tu es réveillé ? demanda-t-il pour changer de sujet.
- Juste quelques minutes.
Il se tendit légèrement quand il sentit la main de Koki descendre le long de son dos, mais elle ne tarda pas à effectuer des cercles sur ses reins, en y mettant la pression idéale pour apaiser ses élancements. Il ne put s'empêcher de soupirer à cette aide appréciable.
Encore une fois, Koki était là pour lui. Et il avait la désagréable impression de ne pas lui rendre suffisamment toutes ses attentions. Que lui avait-il apporté depuis qu'ils se connaissaient ? A son avis même pas une fraction de ce qu'il avait reçu. Il en éprouva du remords et chercha dans sa tête ce qu'il pourrait bien faire en retour.
Est-ce que l'aimer était suffisant ? Est-ce qu'il était heureux avec lui ? Il ne s'était jamais vraiment livré, il n'avait fait que mentionner ses parents l'autre fois, sans vraiment aller plus loin. Est-ce que Koki ne voudrait pas connaitre son histoire. Est-ce qu'il pouvait continuer à lui mentir comme ça ? Lui dire que tout allait bien alors que ce n'était pas vraiment le cas ? Même si c'était peu, peut-être devait-il tout lui raconter. Pour le remercier. Et pour lui dire qu'il lui faisait confiance. Oui, il devait lui dire.
Il se décala légèrement et chercha son regard. Mais avant de prendre la parole, il se pencha vers ses lèvres et l'embrassa tendrement pour se donner du courage. Peut-être que Koki n'allait pas apprécier ce qu'il s'apprêtait à dire, peut-être même qu'il le perdrait, mais il devait le faire.
- Tout va bien ? demanda son amant.
Il avait sûrement perçu sa nervosité.
- Tu te rappelles l'autre jour quand je t'ai parlé de ma famille ? commença-t-il alors d'une voix légèrement tremblante.
Koki acquiesça doucement, soudain lui aussi nerveux. Est-ce que Kazuya allait lui parler comme il avait promis de le faire ? Patiemment, il attendit qu'il continue de lui-même, jugeant préférable de ne pas l'interrompre.
- Ce jour-là je t'ai dit que je ne voulais pas devenir pro… et je… je crois qu'il est temps que je te dise pourquoi.
A nouveau, Koki le laissa prendre son temps. Mais comme rien ne semblait vouloir sortir de sa bouche, il essaya de l'encourager.
- Kazuya ?
- Désolé, je ne sais pas par où commencer, répondit-il avec un petit sourire contrit.
- Alors commence par le début, ou ce qui te semble être le début.
- Mais ça risque d'être long…
- On a tout notre temps, le rassura Koki en déposant un baiser sur son front.
Après un nouveau silence, Kazuya commença son histoire.
- Je t'ai dit que ma mère était morte quand j'avais 5 ans. Je ne me souviens plus vraiment de cette période, mais je me suis retrouvé seul avec mon père. Au début je pense que ça allait, il s'occupait bien de moi. Je me souviens qu'il venait me chercher à l'école, et il cuisinait pour moi. Son curry était délicieux.
Koki sourit brièvement à ce souvenir. Mais il retrouva rapidement son sérieux, se doutant que la suite serait certainement moins agréable à entendre.
- Mais après, plus je grandissais et moins il semblait s'intéresser à moi. Un jour j'ai compris qu'il buvait beaucoup, et que ce n'était pas vraiment une bonne chose. Quand je rentrais de l'école le soir, je devais préparer mon dîner. Il a commencé à rentrer de plus en plus tard, parfois même il ne rentrait pas du tout. A l'époque je ne le savais pas encore, mais ça devait être à ce moment qu'il a commencé à jouer.
De plus en plus inquiet pour la suite, Koki resta silencieux, se contentant de resserrer son étreinte autour de Kazuya.
- Je faisais tout à la maison, je cuisinais, je faisais le ménage, je m'occupais même des comptes. Très vite on est devenu de plus en plus pauvre. L'argent qu'il ne buvait pas, il s'en servait pour jouer.
- Il ne travaillait pas ?
- Non, je ne l'ai jamais vu travailler. Je crois qu'il avait une sorte de pension, et il avait hérité aussi d'un peu d'argent à la mort de ma mère. Enfin bref, pour en revenir au baseball, depuis tout petit je me rappelle avoir regardé les matches à la télé, et je les trouvais tellement cool que j'avais envie de faire pareil. Alors quand je suis entré au collège, j'ai voulu faire partie du club de baseball. Mais ils n'ont pas voulu de moi.
- Comment ça se fait ? demanda doucement Koki.
- J'étais timide, encore pire que quand on s'est rencontrés. Je ne parlais à personne, j'étais distant, je n'avais pas d'amis. Alors selon eux quelqu'un comme moi ne pouvait pas faire partie du club.
- C'est horrible…
- Mais c'est comme ça. Ce n'est pas les premiers à avoir fait cette remarque, et ça n'a pas été les derniers, répondit Kazuya amèrement. Les gens différents sont toujours mis à l'écart.
Un lourd silence plana au-dessus d'eux quelques secondes avant que Kazuya ne reprenne son histoire.
- Quand j'ai compris que je ne pouvais compter que sur moi, j'ai commencé à détourner un peu d'argent tous les mois.
Il vit Koki sourire.
- Oui je sais ce n'est pas bien, s'amusa-t-il. Mais c'était toujours des petites sommes, et comme c'est moi qui m'occupais des comptes, mon père n'en a jamais rien su. Avec cet argent, j'ai pu m'acheter une balle. Je n'avais pas assez pour acheter un gant, alors j'ai commencé à m'entrainer à lancer. J'allais dans un petit terrain vague derrière chez moi, et tous les jours en rentrant de l'école je m'entrainais, j'essayais d'imiter les joueurs que je voyais à la télé.
Koki sourit à nouveau, essayant de s'imaginer Kazuya en plus jeune, tentant de faire de son mieux pour copier les pros. Il devait être adorable et regrettait de ne pas avoir vu ça.
- Les années ont passées, et je suis finalement entré au lycée. Rien n'avait vraiment changé. Je ne voyais quasiment jamais mon père, et quand il rentrait il était bien trop saoul pour s'occuper de moi ou s'intéresser à ce que je faisais. Parfois des types louches venaient à la maison mais j'avais décidé de ne pas m'en occuper. Mon père n'a jamais eu un rôle de père avec moi, du moins pas à ce que je me souvienne. Donc j'ai appris à ne plus m'occuper de lui. Pour moi il était seulement le propriétaire de l'endroit où je vivais.
Koki ne répondit rien. Il trouvait Kazuya un peu dur, mais après tout ce n'était pas lui qui avait dû grandir dans ce genre d'environnement. Il pouvait voir tellement de solitude et de tristesse dans ses mots. Il avait grandi sans amour, sans attention de la part de sa famille. Et il se demandait comment lui aurait réagi dans la même situation.
- Un jour, pendant que je m'amusais à lancer des balles, deux garçons sont venus me voir. Ils m'ont parlés du club de baseball du quartier, disant que je devrais venir jouer avec eux. Au début j'étais heureux. Pour la première fois on s'intéressait à moi. Pour la première fois on m'invitait à faire quelque chose en groupe. J'y suis allé dès le lendemain, et j'ai retrouvé cette passion pour le baseball que j'avais commencé à perdre. Mais c'était trop beau pour être vrai…
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? demanda Koki d'une voix douce.
- Un jour, je suis arrivé en avance, et je les ai entendus parler. Ils disaient que j'étais vraiment bon au poste de lanceur, et j'étais fier de moi. Mais après ils ont commencé à dire que c'était la seule chose que je savais faire. Que si je n'avais pas été bon, il y aurait longtemps qu'ils m'auraient demandé de partir. Ce jour-là j'ai compris que ce n'était pas pour moi qu'ils m'avaient invité, mais parce que je pouvais les aider à gagner.
- Qu'est-ce que tu as fait ?
- Rien. J'ai continué à y aller. Peut-être moins souvent que d'habitude, mais chaque fois qu'il y avait un match j'y allais. Je ne le faisais pas pour eux mais pour moi. C'était le seul endroit où je pouvais faire du baseball.
Koki déposa un nouveau baiser sur son front pour le réconforter. Il entendait les sanglots contenus dans sa voix, et les larmes qu'il retenait. Cette période avait dû être bien difficile.
- Mais d'une manière ou d'une autre, le lycée s'est terminé. J'ai arrêté mes études. Je n'avais pas les moyens d'aller à l'université, et de toute façon je n'étais pas assez bon. J'ai commencé à faire des petits travails un peu partout. Et quand j'ai eu suffisamment d'argent, j'ai pris mon propre appartement. Mon père a essayé de me retenir mais je n'en pouvais plus de vivre là-bas. Cette période a peut-être été la plus agréable de ma vie. J'étais libre de faire ce que je voulais et je ne m'en sortais pas trop mal. J'ai perdu tout contact avec mon père et je ne jouais au baseball plus que de temps en temps, quand il y avait un match.
- Tu ne voulais plus en faire ?
- Disons qu'il avait perdu de l'intérêt à mes yeux. Et puis j'ai découvert la photographie quand j'ai pu m'acheter un appareil photo. A ce moment, j'ai commencé à rêver de vivre de mes photos. J'ai travaillé dur et je mettais de l'argent de côté... Mais un jour, on m'a appris la mort de mon père. Ils ont dit qu'il était mort à cause d'un ulcère à l'estomac, et qu'un jour ils l'avaient retrouvé chez lui sans vie. A ce moment, je m'en suis un peu voulu de ne pas m'être assuré qu'il allait bien, au moins de temps en temps. Mais de toute façon il était trop tard, alors j'ai pris une partie de l'argent que j'avais réussi à économiser jusque-là et je lui ai offert des funérailles convenables.
Kazuya marqua une nouvelle pause, et Koki sentit que le cœur du problème arrivait.
- Mais à peine une semaine après les funérailles, ces types sont venus me voir. Ils m'ont dit que mon père avait une dette, et que comme j'étais son fils, c'était maintenant à moi de payer. A ce moment-là j'ai paniqué. Je ne pouvais pas payer et je ne voulais pas le faire non plus. Pourquoi devais-je payer pour mon père ? Le peu de sympathie que j'ai eu pour lui à sa mort s'est évaporée. Alors j'ai fui. J'ai déménagé mais ils ont fini par me retrouver, et j'ai dû commencer à payer. Je n'avais plus le choix. Mon rêve de devenir photographe s'est écroulé. Tout mon argent allait dans leurs poches, et je savais que ma vie entière ne suffirait pas à les rembourser.
- La dette est si énorme que ça ? s'étonna Koki.
- 130.
- Mille ?
- Non, million.
- Quoi ?! 130 millions de yens* ?!
- Hm, c'est énorme, mais il a passé la plus grande partie de sa vie à l'accumuler, alors dans un sens ce n'est pas vraiment étonnant. Je les payais un peu chaque mois, mais ils ont commencé à devenir impatients, à m'en demander toujours plus. Et un jour, l'un d'entre eux m'a vu jouer au baseball dans le club de mon ancien quartier où j'allais toujours.
- C'est là qu'ils t'ont demandé de passer les sélections ? comprit Koki.
- Hm, ils ont compris que si je devenais pro, il y aurait beaucoup d'argent pour eux. Ils m'ont forcé à y aller, et j'ai été surpris quand j'ai appris que j'avais été pris. La suite tu la connais.
- Et donc, tu continues encore aujourd'hui à les rembourser ?
- Oui, les types louches que tu as vu l'autre fois, c'était eux. Je suis désolé de t'avoir menti.
- Ce n'est rien ça, ne t'inquiète pas pour ça. Je comprends pourquoi tu l'as fait, le rassura Koki.
Honnêtement, il était secoué et ne savait pas trop comment réagir. Jamais il n'aurait cru que Kazuya avait un tel passé. Et finalement sa propre histoire paraissait bien heureuse comparée à la sienne.
- Il te reste combien à rembourser ? demanda-t-il.
- Je ne sais pas.
- Comment ça tu ne sais pas ? s'étonna Koki.
- Je n'ai pas calculé tout ce que je leur ai donné, ça ne sers à rien de toute façon.
- Mais comment tu sauras quand tu auras terminé ?
- Ça ne sera jamais terminé Koki. Il y a les intérêts en plus de la dette initiale et puis de toute façon ils ne me laisseront jamais tranquille. C'est tellement d'argent pour eux, ils ne laisseront jamais tomber. C'est ce que j'ai compris ce jour-là quand… quand tu m'as empêché de sauter.
A ce souvenir, Koki resserra encore son étreinte. Les larmes de Kazuya s'écoulaient maintenant librement sur son visage. Il n'aimait pas le voir comme ça, mais il fallait bien avouer que la situation semblait assez désespérée. Il savait parfaitement que ce genre de personne ne risquerait pas de perdre une source de revenu facile si importante.
- Mais, tu as dit que tu voulais arrêter à la fin de la saison.
- Hm, c'est ce que je voudrais, mais je ne pourrais pas, ils ne me laisseront jamais faire ça.
- Et tu as pensé à aller voir la police, risqua Koki.
- C'est impossible, tu ne les connais pas Koki, ils sont dangereux et intouchables, ils ont peut-être même des accords avec la police pour être tranquille. On ne peut rien contre eux.
- C'est vrai que les Sugiyama sont puissants, mais il devrait y avoir un moyen quand même, s'exclama Koki en élevant la voix.
Cette situation l'énervait. Il aimerait tellement pouvoir faire quelque chose pour Kazuya. Le libérer de tout ça.
- Comment tu connais leur nom ? s'étonna soudain Kazuya.
Il porta son regard sur son visage et sa colère s'atténua un peu.
- Je t'ai vu un jour à Shibuya, j'ai vu ces types t'accoster, et Eiji les a reconnus.
Kazuya sembla satisfait de cette explication car il ne répondit rien. Il se contenta d'enfouir son visage contre le torse de Koki, cherchant un peu de réconfort. Étonnamment, il se sentait mieux de lui avoir parlé, même s'il avait toujours peur de sa réaction. Peut-être qu'au début il s'y ferait, mais il avait peur qu'à force il ne supporte plus cette situation et qu'il l'abandonne. Mais la voix de Koki le sortit de ces sombres pensées.
- Tu devrais quand même vérifier combien tu leur as déjà donné, conseilla-t-il. Tu crois que tu pourrais tout retrouver ?
- Hm, je pense que oui, répondit Kazuya.
Il voulait bien le faire, mais à quoi cela servirait-il de toute façon ?
- Et la prochaine fois je viendrais avec toi et on leur demandera combien tu leur dois exactement.
Kazuya se recula vivement pour croiser son regard.
- Non, je ne veux pas qu'ils te voient, répondit-il. S'ils apprennent ton existence, ils risquent de s'en prendre à toi.
- Ils s'en prendront à moi uniquement si tu ne fais pas ce qu'ils veulent. Tant que tu ne fais rien, ils ne feront rien, le rassura Koki.
Il paraissait sûr de lui, et déterminé, et quelque chose dans son regard fit peur à Kazuya.
- Koki, s'il-te-plait ne fait rien d'imprudent.
Son amant lui sourit, mais cela ne le rassura pas vraiment.
- Ne t'inquiète pas, je ne ferais rien de dangereux. Mais je viens d'avoir une idée et je veux la tenter.
- Mais…
- Ne t'inquiète pas, répéta-t-il, tout ira bien. Peut-être que ça ne marchera pas, mais ça vaut le coup d'essayer.
Mais malgré ses questions Koki ne voulut pas en dire plus, prétextant que c'était mieux qu'il ne sache rien. Kazuya abandonna alors finalement.
Ils restèrent ensuite silencieux pendant un long moment, et la tristesse et la peur finirent par quitter leurs cœurs. Koki profita une dernière fois des lèvres de Kazuya et de sa peau douce avant qu'ils ne se lèvent. Koki avait une surprise pour lui, et ils n'avaient que trop tardé. Ils se préparèrent alors rapidement et quittèrent l'hôtel en moto. Kazuya ne savait pas où Koki l'emmenait ainsi, mais son torse collé contre son dos, ses bras entourant sa taille, il se disait qu'il irait n'importe où avec lui.
* Environ 1,25 million d'euros
