08 Juillet 2016, Bretagne, Forêt de Brocéliande, 11h07
.
Instinctivement, Léa agrippa sa sœur par les épaules pour la rapprocher d'elle et étudia l'inconnu. Il avait l'air tout aussi surpris qu'elles. C'était à se demander lequel d'eux trois était le plus stupéfait de se retrouver dans cette situation…
L'homme était assez grand, habillé d'une longue robe rouge avec des épaulières et une ceinture en cuir. Léa ne put s'empêcher de hausser un sourcil intrigué face à cet accoutrement, se demandant si l'étrange olibrius n'avait pas confondu la calme et paisible forêt de Brocéliande avec une convention de cosplayeurs. Et d'ailleurs, même si tel était le cas, pourquoi aurait-il été piquer une tête dans le lac ? Il tenait également à la main un bâton sculpté. Mais le plus étonnant n'était au final pas son habillement, mais son visage, vers lequel Léa se résigna finalement à lever les yeux. Ce qu'elle aperçut la cloua sur place. Ses mains se resserrèrent autour des épaules de Marina.
Sa tête était entourée de longs cheveux bruns ondulés, et une courte barbe ornait ses joues et son menton. C'était bien là tout ce qu'il y avait de banal chez cet homme. D'étranges marques rouges, comme des blessures, scintillaient par endroits sur ses joues, déchirant sa peau. En plissant les yeux, Léa comprit bientôt qu'il ne s'agissait pas de sang, mais d'écailles écarlates. Puis elle osa enfin aviser le regard de l'inconnu. Celui-ci n'avait rien d'humain : semblable à celui d'un chat, deux iris jaune et rouge se perdaient dans un océan de noir.
Cette fois, Léa commençait à avoir peur. Et elle ne savait pas exactement qui de Marina ou d'elle était la plus effrayée par cette étrange apparition. Des fées, des elfes, des lutins, pourquoi pas, à la limite. Mais jamais on n'avait parlé d'apparitions comme celle-là à proximité du lac de Brocéliande !
Aussi surprenant que cela puisse paraître, ce fut l'homme qui reprit ses esprits en premier. Maintenant les roseaux écartés avec le bras qui tenait son bâton, il rejeta ses cheveux en arrière de l'autre main d'un geste souple. Ce qui ne servit strictement à rien, puisque les nombreuses mèches brunes regagnèrent aussitôt leur place le long de sa tempe et de sa mâchoire. Puis il apostropha les deux filles sidérées :
« Bien le bonjour, jeunes demoiselles ! Serait-il, par le plus grand des hasards, possible que vous m'indiquiez le lieu où je me trouve, je vous prie ? »
En temps normal, la dynamique Marina lui aurait répondu sans hésiter, accordant facilement sa confiance à autrui et soucieuse d'aider les gens. Mais cette fois, suite à l'apparition étrange de cet homme, elle hésita, et la pression accentuée de Léa autour de ses épaules acheva de la persuader. Elle resta donc muette, tout en élevant des yeux inquiets et curieux vers sa grande sœur. Celle-ci jeta un regard en coin en direction du chemin. Le reste de leur famille avait disparu un peu plus loin après un virage derrière des roseaux. Elles étaient désespérément seules avec cet étrange inconnu sorti d'elles ne savaient où.
« Qui êtes-vous ? » finit-elle par lui demander à son tour d'une voix étranglée.
« Je suis le célèbre pyromage Balthazar Octavius Barnabé Lennon ! » annonça l'homme d'une voix grandiloquente en repoussant ses cheveux pour la seconde fois, toujours aussi inutilement. « Et vous êtes ? »
« Marina. » répondit la fillette avec innocence, avant qu'une nouvelle pression de la part de sa sœur lui fasse comprendre qu'elle aurait plutôt dû continuer à se taire.
« Enchanté, ma petite, enchanté. Et vous ? » s'enquit le fameux Balthazar Ocatvius Barnabé Lennon en relevant les yeux vers Léa.
La jeune femme déglutit en avisant de nouveau l'étrange faciès de l'homme. Elle tenta de se convaincre qu'il ne s'agissait de rien d'autre que de lentilles colorées et d'un peu de maquillage. Rudement bien réalisé, ceci dit. Elle consentit finalement à prononcer à son tour, avec méfiance, du bout des lèvres :
« Sa grande sœur. Léa. »
« Marina et Léa, parfait, je vois. » articula exagérément l'homme en hochant la tête, les dévisageant à tour de rôle, avant de reprendre : « Et donc, pourriez-vous avoir l'aimabilité de me renseigner sur ma localisation ? »
Marina hésita et ne dit rien. Léa s'interrogeait elle aussi. Outre son apparition inattendue et suspecte, elle n'accordait pas la moindre confiance à cet homme. Elle avait parfaitement entendu son langage crû et authentique lorsqu'il avait parlé seul avant d'émerger des roseaux, et voilà qu'il s'adressait à elles avec une politesse et un respect exagérés… À moins qu'il ne fasse cela dans l'unique but de se mettre dans la peau de son personnage, auquel cas c'était réussi. Et puis, après tout, ce devait être l'explication. Quelle personne normalement constituée se présentait à de parfaits inconnus en leur précisant ses deuxième et troisième prénoms, de nos jours ?
« Dans la forêt de Brocéliande. » finit-elle par lâcher, estimant que cette information ne pourrait pas vraiment leur nuire, à sa petite sœur et à elle.
En constatant le froncement de sourcils interrogateur de Balthazar Ocatvius Barnabé Lennon, elle précisa :
« En Bretagne. En France. En Europe. Sur la planète Terre ! » s'exclama-t-elle enfin.
Les yeux de l'homme s'écarquillèrent de plus en plus.
« Comment ça, sur la planète Terre ? » répéta-t-il, comme abasourdi.
C'en fut trop pour Léa, qui leva les yeux au ciel.
« Non mais je rêve. Bon, vous êtes sacrément doué en cosplay, honnêtement, bravo. Mais notre famille nous attend, faut qu'on y aille, je suis désolée. Au revoir ! » lui lança-t-elle par-dessus son épaule tout en entraînant Marina à sa suite.
Elles s'éloignèrent du pauvre homme déboussolé d'un pas rapide, main dans la main. Après avoir parcouru quelques mètres, Marina jeta un coup d'œil derrière elles pour constater que l'inconnu n'avait pas bougé d'un millimètre, puis murmure à Léa :
« C'était qui ce monsieur ? »
« Très bonne question. » soupira la jeune femme, qui se sentait mieux au fur et à mesure que la distance qui les séparait de l'étrange bonhomme augmentait. « On évite d'en parler à papa et maman, d'accord ? »
« D'accord. » souffla Marina en serrant un peu plus la main de sa grande sœur dans la sienne.
Elles accélérèrent l'allure afin de rattraper le reste de leur famille. Ceux-ci, ayant fini par remarquer leur absence, avaient justement rebroussé chemin et ils se retrouvèrent au niveau du virage, où ils faillirent se percuter, mutuellement dissimulés par les roseaux qui envahissaient légèrement le côté droit du chemin de promenade.
« Les filles ? Où étiez-vous passées ? » leur demanda aussitôt leur mère Lucille, inquiète.
« Euh… »
« Marina avait vu de la lumière, elle m'a supplié pour aller voir. C'était un petit nid de lucioles, c'était super beau ! » inventa rapidement Léa, avant d'ébouriffer les cheveux de la fillette d'un geste complice. « Pas vrai, sœurette ? »
« Oh, oui ! » enchaîna aussitôt Marina avec un enthousiasme parfaitement feint. « On s'est approchées sans faire de bruit, mais elles ont quand même eu peur, alors elles se sont toutes envolées en même temps ! »
« C'est bizarre qu'il y ait tant de lucioles en plein jour, quand même. » fit pensivement remarquer Michel, leur grand-père.
« L'endroit est magique. » fut la seule explication de Louise, accompagnée d'un petit haussement d'épaules.
« Bon, allons-y. » intervint Joël. « Les sandwichs nous attendent dans la voiture. »
« Chouette ! » s'exclama Marina en filant comme une fusée sur le sentier.
Lucille s'empressa de la suivre afin de garder un œil sur elle. Joël et Michel leur emboîtèrent le pas, reprenant leur conversation interrompue au sujet des matchs de football et de rugby. Louise secoua doucement la tête, rajusta quelques mèches grises et blanches échappées de son chignon, et adressa un regard moqueur à Léa. Celle-ci lui répondit d'un sourire gêné, consciente que sa grand-mère avait deviné son mensonge. Mais elle n'aurait tout de même pas pu révéler la vérité…
Soudain, alors que Louise allait se retourner pour reprendre sa marche, elle la vit s'interrompre dans son mouvement et hausser les sourcils, intriguée. Elle observait quelque chose situé dans son dos. Alors que Léa s'apprêtait à tourner la tête pour observer ce qui étonnait tant sa grand-mère, une voix s'éleva derrière elle. La même que quelques minutes plus tôt, à l'exception près qu'elle avait perdu un peu de son arrogance pour adopter un ton légèrement déconfit :
« Non, mais j'étais sérieux… J'ai vraiment débarqué sur une autre planète ? Je suis plus dans le Cratère ? »
Face au regard interrogateur et dubitatif de sa grand-mère, Léa poussa un long soupir et pivota sur elle-même, pour avoir à la fois Louise et le mystérieux Balthazar Octavius Barnabé Lennon dans son champ de vision. Les minutes qui allaient suivre allaient être bien longues.
