08 Juillet 2016, Bretagne, Forêt de Brocéliande, 11h21
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Coincée entre sa grand-mère et le cosplayeur un peu dérangé, Léa se demandait comment elle allait bien pouvoir se tirer de là. Louise prit la parole la première, posant à l'homme la même question que sa petite-fille lui avait adressé un quart d'heure plus tôt.
« Qui êtes-vous ? »
« Mon nom est Balthazar Octavius Barnabé Lennon, madame. » répondit-il avec un respect de nouveau exagéré tout en prenant l'initiative de s'incliner bien bas (de manière ridicule, jugea Léa). « Pyromage de mon état. Mais vous pouvez m'appeler Bob si vous le souhaitez. » précisa-t-il.
Dans le même temps, il adressa un regard en coin à Léa, qui l'ignora royalement. Est-ce qu'elle rêvait, ou bien ce taré commençait déjà à essayer de la draguer alors même qu'ils ne s'étaient rencontrés que depuis vingt minutes à peine ? Elle était de plus en plus persuadée que cet homme n'avait plus toute sa raison.
« Très bien, monsieur Bob. » dit calmement Louise en hochant la tête, apparemment peu perturbée par cette situation pour le moins inédite. « Pour répondre à votre question, j'ignore quel est ce lieu que vous appelez le Cratère, mais je vous confirme que vous ne vous y trouvez plus. Vous êtes actuellement sur notre planète, la Terre. »
Léa ne put s'empêcher de dévisager sa grand-mère avec des yeux ronds. Elle entrait dans le jeu de cet individu ? Elle remarqua le regard brumeux de son aïeule, aussi scintillant en cet instant que pouvait l'être celui de Marina, et crut comprendre. Bien sûr, Louise faisait partie d'une autre génération, de tous ces enfants élevés dans le respect des rites anciens et des créatures fantastiques. Elle y croyait dur comme fer… et elle avait sans doute remarqué elle aussi les écailles peintes sur les joues de l'homme, ainsi que ses lentilles colorées. Pour sa grand-mère, cet homme n'était pas un cosplayeur déguisé en un personnage quelconque. À ses yeux, il incarnait un véritable esprit. Sans doute démoniaque, d'ailleurs, en y réfléchissant bien. Ses yeux étaient rouges et jaunes, et il avait des écailles. Peut-être une filiation du côté des dragons… ?
Réalisant ce à quoi elle était en train de songer, Léa se reprit brusquement et secoua la tête, consternée. N'importe quoi. Voilà qu'elle aussi se laissait entraîner dans ces délires ! Elle avait toujours voulu y croire, oui… mais l'âge adulte l'avait fait se résigner. Elle en rêvait, mais ce n'était pas possible. Ça ne POUVAIT PAS exister.
Pourtant… Cet homme ?
Non, ce n'était rien qu'un peu de maquillage accompagnant un joli déguisement. Un farceur, très certainement, échappé d'une animation quelconque. Il y en avait beaucoup à travers la forêt légendaire, lorsque les beaux jours arrivaient. Cet animateur avait sans doute voulu continuer à s'amuser un peu…
Tout comme elle ne voulait pas dévoiler la dure réalité à sa petite sœur, Léa n'avait pas le cœur d'avouer à sa grand-mère ce qui était pour elle la vérité. Aussi n'intervint-elle pas pour le moment et se résigna-t-elle, les mains dans les poches, à écouter d'une oreille distraite les déblatérations de Louise et de l'excentrique Bob surgi d'entre les roseaux. Celui-ci parla tout seul un instant avant de s'adresser de nouveau à sa grand-mère.
« Ouais, bon. J'espère être le seul concerné, parce que si les autres se sont bouffé le sort aussi… Aïe, aïe, aïe, Théo va être complètement fou. Et puis même, comment est-ce qu'ils rentreraient ? Faudrait peut-être que je me pose quelque part pour réfléchir à tout ça au calme. Madame, connaîtriez-vous une auberge proche ? » reprit-il de son ton grandiloquent et exagérément respectueux.
Léa leva les yeux au ciel. Mais c'était qu'il s'y croyait vraiment, le mec ! Et pour ne rien arranger, sa grand-mère enchaîna avec un naturel déconcertant, un petit sourire au coin des lèvres :
« Non, je suis désolée. Mais si vous cherchez un lieu où vous reposer, je peux vous héberger chez moi. »
À ces mots, et avant même que le fameux Bob n'ait pu répondre quoi que ce soit, Léa s'insurgea. D'accord pour jouer le jeu, mais quand même, là c'était la goutte d'eau qui faisait déborder le vase !
« Quoi ?! Mamie, ça va pas la tête ?! » s'exclama-t-elle. « Tu ne viens pas de proposer à un parfait inconnu de venir dormir à la maison cette nuit, quand même ?! »
« Euh… »
« Léa, tu sais bien qu'il faut être respectueux envers les esprits et les aider de notre mieux. Surtout avec ce qu'est devenu notre monde. Ils ne s'y repèrent plus aussi bien qu'autrefois. »
« Hum… »
« Mamie ! Ce mec n'est pas un esprit, c'est juste un gars déguisé ! Et en plus il ne respecte pas le règlement de la forêt, il a surgi des roseaux sans prévenir, il nous a foutu la trouille, à Marina et à moi ! »
« Dites, je… »
Bob essayait vainement d'en placer une, mais sa nouvelle tentative fut vouée à l'échec.
« Voyons, Léa. Regarde un peu mieux son visage. C'est un esprit, à n'en pas douter. Démoniaque ou reptilien, je dirais ce sont ceux qu'il est le plus imprudent d'offenser. Si nous pouvons lui être d'une aide quelconque… »
« HEY ! »
Les deux femmes sursautèrent et tournèrent la tête en direction de Bob dans un même mouvement.
« Excusez-moi ? » rajouta le pyromage d'une petite voix, avant de se racler la gorge et de poursuivre d'un ton plus affirmé : « Bon, mesdames, je n'ai aucune idée de l'endroit où je suis. Mais je ne tiens pas à vous déranger, je trouverai bien abri dans quelque ville proche… »
« Allez, mamie, laisse-le dans son délire et rentrons. » demanda Léa en commençant doucement à tirer son aïeule par le bras. « Les autres vont râler si on reste encore derrière. »
Mais Louise, encore vigoureuse pour son âge, se dégagea et plutôt que de suivre sa petite-fille, s'avança en direction de l'homme, plissant les yeux pour mieux détailler les écailles rougeoyantes qui lui striaient les joues. Bob ne réagit pas, attendant que la vieille conclue son inspection – assez vite, il l'espérait.
« Ma petite-fille a raison. » finit-elle par murmurer.
Bob haussa nonchalamment les épaules, affichant une moue désabusée.
« Ce n'est pas gra… »
« Vous n'êtes pas un simple esprit. » reprit Louise en soutenant son regard de braise. « Mais bien plus que cela… N'est-ce pas ? »
Sans attendre de réponse ni de confirmation particulière de sa part, la vieille femme s'écarta et l'invita d'un signe à poursuivre sa route sur le chemin à leurs côtés.
« Peu importe votre nature. Ma maison est ouverte à tous les peuples qui acceptent son hospitalité. »
« Mamie… » gémit Léa. « T'en fais vraiment trop, là… »
Après un instant d'hésitation, Bob inclina finalement la tête en direction de Louise.
« Je vous remercie, madame. »
« Je vous en prie, appelez-moi Louise. »
« Comme vous voudrez, Louise. » accepta Bob en emboîtant le pas à la vieille dame.
Il lança au passage une nouvelle œillade en direction de Léa, qui l'ignora tout autant que la première fois. L'homme avançait à la droite de sa grand-mère, plantant régulièrement son bâton dans la terre et observant autour de lui avec attention. Il paraissait constamment sur ses gardes, comme s'il craignait un danger quelconque.
Que des gars de la sécurité lui tombent dessus et le renvoient à l'asile, certainement, songea Léa avec ironie.
De son côté, bien que sachant pertinemment que rien ne pouvait arrêter sa grand-mère une fois que celle-ci avait décidé de quelque chose, la jeune femme continuait de se lamenter, et lui rappelait régulièrement à voix basse, afin que le dénommé Bob ne l'entende pas trop émettre ses protestations :
« Mais mamie, on ne le connaît même pas ! Et que va dire papi ? Et papa et maman ? Ce n'est pas un esprit, c'est juste un gars normal qui s'est foutu en robe, qui s'est collé des lentilles dans les yeux et qui a un maquillage hyper réaliste, c'est tout ! On ne peut pas l'amener à la maison, comme ça ! C'est un inconnu ! »
« Léa, Léa. Tu ne ressens rien à son approche ? Cet homme n'est pas comme nous, c'est évident. » chercha à l'apaiser Louise. « Il n'est pas seulement humain, il y a autre chose en lui. S'il est désorienté, nous devons l'aider. Le respect des créatures fantastiques et des légendes passe aussi par là : il faut savoir reconnaître leur existence lorsqu'elles surgissent devant soi… »
« Moi je dis que ce mec est dérangé du ciboulot. » s'obstina Léa en croisant les bras, tout en jetant un regard d'avertissement à son aïeule. « Et que t'es en train de faire une belle connerie, mamie. »
« Eh bien si c'est le cas, j'en assumerai l'entière responsabilité. » répondit Louise assez sèchement.
N'étant pas sourd, Bob entendait tout de même très bien que les deux femmes à sa gauche se disputaient, et n'étant pas bête non plus, il se doutait que ça le concernait. Mais il ne dit rien et continua d'étudier les alentours. Tout paraissait calme, semblable pour le moment aux paysages qu'il pouvait trouver dans le Cratère. Quand la fameuse Léa lui adressa un regard aussi noir que méfiant dans le dos de sa grand-mère, Bob fit à son tour mine de l'ignorer et sifflota innocemment en avisant le lac comme si l'immense étendue d'eau était soudainement devenue la chose la plus intéressante de l'univers.
Ce qui était absolument faux, bien sûr. Un tel truc, ça attirerait peut-être Shin, mais certainement pas lui ! De l'eau, beurk, mais quelle horreur !
« Je dois vous prévenir que notre moyen de transport va sûrement vous paraître étrange au premier abord. » l'avertit Louise alors qu'ils venaient de dépasser un large panneau fléché en bois sur lequel était inscrit un mot qui lui était inconnu : Parking.
Bob hocha la tête sans rien dire, à la fois curieux et intrigué. De son côté, Léa ne cessait pas de lever les yeux au ciel et de soupirer, sidérée du comportement de sa grand-mère. Elle commençait même à s'inquiéter de la santé mentale de cette dernière, c'était pour dire !
Ils entrèrent tous les trois sur le parking. Léa faisait toujours la tête, la mine renfrognée et ses poings serrés au fond de ses poches. Bob se dévissait le cou pour observer les voitures garées tout autour de lui et écoutait dans le même temps les explications évasives de Louise à ce sujet. Enfin, la vieille femme tendit le bras en direction de deux véhicules, l'un gris et l'autre beige.
« Le reste de notre famille est là-bas. »
« Très bien, très bien. » acquiesça Bob de ce petit ton satisfait et hautain que Léa trouvait absolument insupportable.
« Vous monterez à bord derrière moi, je vous ouvrirai. » lui indiqua de nouveau Louise.
« Parfait, je vous remercie. »
Léa serra les dents. C'était bien simple, à chaque fois que l'autre taré parlait de cette manière, elle avait envie de le cogner. Ils s'approchèrent des voitures sous les yeux ronds des quatre autres, qui se demandaient ce qu'elles avaient bien pu fabriquer, et sous le regard plus étonné encore de Marina lorsqu'elle avait aperçu l'homme étrange avec eux. Quand ils ne furent plus qu'à quelques mètres, Léa accéléra le pas et se planta auprès de ses parents et de son grand-père.
« Vous voulez bien dire à mamie qu'elle est folle ? Non, parce que moi je n'arrive pas à la convaincre ! »
Tous l'observèrent avec encore plus de stupéfaction, si c'était possible.
« Mais enfin Léa… Pourquoi dis-tu ça ? » demanda Michel le premier.
La jeune femme s'emporta tout en tendant le bras dans la direction de Bob.
« Mais parce qu'elle veut embarquer ce type avec nous à la maison alors que c'est un parfait inconnu ! »
Michel, Joël et Lucille levèrent les yeux vers l'homme, qui leur adressa poliment un salut de la tête, puis échangèrent tous les trois un long regard sans qu'aucun ne réponde à Bob.
« De qui parles-tu, Léa ? »
« Hein ? Mais… De ce mec, là, juste à côté d'elle ! »
« Je crois que tu aurais dû prendre une casquette, ma chérie. » soupira son père avec inquiétude en posant une main sur son front. « Le soleil t'a un peu trop tapé sur la tête. »
« Il n'y a personne à côté de maman. » confirma Lucille en pinçant les lèvres.
« Vous êtes aveugles ou quoi ? » s'écria Léa en s'écartant de la main tendue de son père.
En désespoir de cause, et bien qu'elle ne soit pas l'alliée la plus crédible dans cette circonstance, elle se tourna vers sa petite sœur :
« Marina ! Dis-leur qu'il est là, tu le vois, toi aussi !? »
Hébétée, ne comprenant pas très bien ce qu'il se passait, la fillette ne fit qu'hocher vigoureusement la tête, demeurant muette. Cette simple réaction ne provoqua qu'un éclat de rire chez leur père.
« Décidément, mes chéries, vous devriez faire du théâtre toutes les deux. Vous êtes d'excellentes comédiennes… Mais allez, le spectacle est fini. Rentrons. »
« Mais je vous jure que… »
Constatant que plus personne ne lui prêtait attention, désormais, Léa tourna son regard vers sa grand-mère. Elle ignora l'air dubitatif de Bob, toujours bien présent, debout à côté d'elle, qui lui non plus ne semblait pas tout comprendre. Le tout était mêlé à une grimace maussade, car ça ne lui avait pas vraiment plu que le reste de leur famille se montre impolie en ne lui retournant pas son salut et en l'ignorant purement et simplement, faisant comme s'il n'existait pas. Les regards des deux femmes se croisèrent un bref instant seulement, avant que Louise ne tourne la tête pour interpeller son mari, qui s'apprêtait à se mettre au volant.
« Michel ? »
Il interrompit son action pour adresser par-dessus le toit de la voiture un regard interrogateur à sa femme. Celle-ci lui adressa un doux sourire.
« Je vais conduire. Est-ce que tu pourrais monter avec ta fille et ton beau-fils s'il-te-plaît ? J'ai quelques petits secrets à dire à Marina et à Léa pendant le trajet. »
Michel fut bien évidemment surpris de cette demande, mais il avait l'habitude des excentricités de son épouse, ainsi accepta-t-il sans problème et lui confia-t-il les clés avant de monter à l'arrière dans la voiture du second couple. Alors qu'ils quittaient déjà le parking tous les trois, la grand-mère, Bob et les deux petites-filles grimpaient à bord du second véhicule. Suivant les directives de Louise, Marina monta devant et Léa s'installa derrière aux côtés de Bob. Les trois filles attachèrent leurs ceintures, et après un instant de perplexité, Bob comprit au regard menaçant de Léa qu'il ferait mieux d'agir de même. Après s'être débattu pendant plusieurs minutes avec la ceinture et le dispositif, il y eut enfin un quatrième déclic. Louise démarra et quitta le parking. Une fois sur la route, elle régla d'une main son rétroviseur pour avoir en visuel à la fois sa petite Léa devenue grande et l'étrange Bob qu'elle avait accepté d'héberger. À côté d'elle, elle sentait Marina bouillonner de curiosité. La fillette se retournait régulièrement pour dévisager l'homme à la robe rouge.
« Bien. Mes enfants, monsieur Bob, je pense que nous nous devons quelques explications mutuelles, vous ne pensez pas ? »
Ils hochèrent la tête, certains avec plus d'impatience que d'autres. Pour la première fois, ils se retrouvaient tous d'accord.
