Une semaine passa sans que Koki n'ait de nouvelles d'Hideo. Sans grande surprise, les Giants avaient remportés les playoff et commenceraient dans quelques jours les six matches de demi-finale face aux Chunichi Dragons. Kazuya allait encore devoir se déplacer, cette fois-ci à Nagoya, pour disputer la moitié de ces rencontres. Koki ne le voyait pas souvent et il lui manquait. C'est ainsi que ce soir-là, alors qu'ils s'apprêtaient à se séparer devant le garage, il lui proposa de venir dîner chez lui. A son grand soulagement, Kazuya ne réfléchit pas même une seconde avant d'acquiescer, un large sourire aux lèvres.
Sitôt rentrés, ils avaient commencé à préparer leur repas, Kazuya insistant pour aider Koki. Ils passèrent un bon moment à s'amuser et discuter tout en cuisinant, et ensuite en mangeant. Lorsqu'ils eurent terminé et abandonné la vaisselle sale dans l'évier, ils s'installèrent devant la télévision. Les jambes ramenées contre son corps sur le siège, Kazuya penchait de plus en plus sur le torse de Koki. Ce dernier commençait tout juste à penser qu'il serait bientôt l'heure de renvoyer son petit ami chez lui pour qu'il se repose convenablement quand son téléphone sonna.
En soupirant, il s'extirpa du canapé puis s'isola dans la cuisine en remarquant le nom affiché sur son écran.
- Allô ?
- Ah Koki, je ne te dérange pas ? demanda la voix d'Hideo à l'autre bout du fil.
- Non c'est bon.
- Désolé ça a pris un peu de temps mais j'ai réussi à t'avoir un rendez-vous.
- Super, merci mec, je te revaudrais ça ! s'exclama Koki, rassuré que cela ait marché.
- T'inquiète pas pour ça, rigola Hideo. Ça te va après-demain 11h ? Il me semble que tu ne travailles pas.
- Non c'est bon, c'est parfait.
- Ok, je lui ai dit de venir à notre bar habituel, ça ira ?
- Pour moi oui mais lui ça ne le gêne pas ?
- Non apparemment il a affaire dans le coin ce jour-là.
- Ok alors… vraiment merci je t'en dois une bonne là.
- Idiot, tu me remercieras si ça aura été utile, comme je te l'ai déjà dit, tu risques de ne rien apprendre de neuf.
- Je sais, mais je préfère quand même essayer …
- Hm, je comprends. Bon allez, je ne vais pas te déranger plus longtemps. Kazuya est là ?
- Oui, il regarde la télé.
- Raison de plus alors, s'amusa Hideo, dis-lui bonjour de ma part et ne le fatigue pas trop hein.
- Hideo… tu ne vas pas t'y mettre toi aussi…, se lamenta Koki.
- Pardon mais c'était trop tentant. Allez, je te laisse. A plus !
- A la prochaine mec.
Il raccrocha et reposa son téléphone sur le plan de travail. Il était vraiment soulagé d'avoir réussi à obtenir ce rendez-vous. Mais il était maintenant un peu plus nerveux. Est-ce qu'il réussirait à le faire parler ? Ou du moins à en apprendre suffisamment pour être totalement rassuré sur l'avenir de Kazuya ? Il soupira en entendant son homme l'appeler depuis le canapé avant d'aller le rejoindre. A peine assis, Kazuya reprit sa place contre lui et Koki passa un bras protecteur autour de ses épaules.
- Tu as le bonjour d'Hideo, lui apprit-il alors.
- Oh, c'est gentil. Bonjour à toi aussi Hideo-kun.
Oubliant ses soucis, Koki s'esclaffa de rire à cette remarque.
- Tu sais qu'il ne t'entend pas hein ?
- C'est bon, je ne suis pas idiot, se renfrogna Kazuya. N'empêche que je suis sûr qu'il a senti que je lui répondais.
- Bien sûr, ça a été dit de façon si gentille et trognonne que ça a dû l'atteindre.
Kazuya le fixa un instant avec des yeux qu'il voulait noirs, cherchant probablement à savoir s'il se moquait encore de lui.
- Tu es trop mignon, craqua Koki en écrasant le bout de son nez de son doigt.
Kazuya tenta d'écarter sa main avec la sienne tout en fronçant le nez. Mais Koki ne se laissa pas faire et l'entraina dans une séance de chatouilles qui le fit éclater de rire. Kazuya le suppliait d'arrêter entre deux rires, mais ne semblait pour autant pas pressé que cela se termine. Après de longues minutes de bagarre de mains, Koki se retrouva allongé de tout son poids sur Kazuya. La proximité entre leurs deux visages les stoppèrent nets et ils se fixèrent de longs instants, tout en reprenant leur souffle.
Réalisant soudain que la situation ne devait pas être très confortable pour son ami, Koki se redressa sur ses coudes, soulageant Kazuya de son poids. Mais il ne parvint pourtant pas à s'écarter plus de lui, son corps et sa tête se livrant une bataille sans merci. Il avait d'un côté tellement envie de retrouver cette intimité avec Kazuya qu'il avait du mal à se retenir, mais d'un autre côté, il se disait qu'il devait être fatigué, et qu'il devait économiser ses forces pour les jours à venir. Mais finalement, c'est Kazuya lui-même qui mit fin à son dilemme.
- Dis Koki, est-ce que je peux rester ici ce soir ? demanda-t-il, son regard alternant entre ses yeux et ses lèvres.
Il ne fallait pas être sorcier pour comprendre le sous-entendu, mais Koki hésitait encore. Ce n'est que lorsque des lèvres chaudes et douces se posèrent contre les siennes qu'il perdit toute retenue et toute bonne résolution. Il se laissa entraîner dans ce baiser retrouvant petit à petit toutes les sensations qu'il avait ressenties ce soir-là à l'hôtel.
Impatient, il se redressa, entrainant Kazuya avec lui, puis se releva. Il le porta jusqu'à la chambre tout en s'occupant de ses lèvres et de la peau de son cou. Sitôt Kazuya allongé sur le lit, il l'entendit soupirer quand leurs deux corps se retrouvèrent. Encouragé, il plongea à nouveau dans cette bouche qui n'attendait que lui. Il sentit les mains de Kazuya se faufiler dans son t-shirt pour redessiner les lignes de son dos. Il l'imita et laissa les siennes vagabonder sur la peau douce de son ventre. La sensation devait être agréable car il récolta un gémissement, qui se perdit dans sa bouche.
Il s'appliqua alors ensuite à retrouver tous ces endroits qu'il savait sensibles, appréciant chaque nouvelle initiative que Kazuya prenait. Leurs deux actions combinées et complémentaires ne tardèrent pas à les emmener une nouvelle fois dans les sommets du plaisir.
Au jour et à l'heure dite du rendez-vous, Koki entra dans le bar, presque désert à cette heure-là. L'homme l'attendait déjà, assis à une petite table isolée. Il était facilement repérable avec l'arme et l'insigne que sa veste de costume ouverte laissait entrevoir. Il ne semblait pas avoir changé depuis la dernière fois où il l'avait vu il y avait de cela presque trois ans, à part peut-être quelques cheveux blancs qui étaient apparus sur ses tempes.
- Ah Tanaka ! appela le policier en remarquant sa présence.
Koki se dirigea vers lui rapidement, et le salua avant de s'asseoir.
- Hasegawa-san, comment allez-vous ? s'enquit-il par politesse.
- On fait aller, on a pas mal de travail en ce moment, répondit l'homme.
- Je suis désolé de vous avoir demandé de me rencontrer alors que vous êtes si occupé, s'excusa Koki, soudain mal à l'aise.
- Oublie ça, balaya l'homme d'un revers de la main. Si tu l'as fait c'est que tu as des problèmes non ?
- Plus ou moins, reconnut Koki, un peu prit de court.
- J'espère que tu n'as pas recommencé les conneries, menaça Hasegawa-san.
- Non non, je n'ai rien fait, s'empressa de le rassurer Koki.
Il repensa brièvement à sa première rencontre avec l'homme. Plusieurs années auparavant, il s'était retrouvé avec quelques-uns de ses amis en cellule de dégrisement après une soirée un peu trop arrosée. Après cela, ils avaient été amenés à se voir quelques fois pour des délits mineurs du même type. Koki lui était vraiment reconnaissant parce qu'il avait toujours fait en sorte que son casier judiciaire reste vierge. Et c'était également lui qui lui avait parlé de ce travail de technicien chez les Yomiuri.
- Alors, qu'est-ce qu'il se passe ? Takajima n'a rien voulu me dire.
- En fait, j'aurais juste voulu savoir ce que vous pouviez me dire sur les Sugiyama, répondit Koki, risquant le tout pour le tout.
- Les Sugiyama ? Pourquoi tu t'intéresses à eux ?
- Disons que… qu'un ami a affaire à eux et que j'aimerais pouvoir l'aider.
- Ne te frotte pas à eux Tanaka, ils sont dangereux.
- Ah je sais, je n'ai pas prévu de faire quoi que ce soit contre eux mais… je voulais juste savoir s'il y avait une chance que la police soit après eux.
- On l'est depuis des années, mais on n'a jamais rien eu de sérieux contre eux. Rien de suffisamment compromettant pour mettre un terme à leurs actions. Quel genre de problème a ton ami ?
L'homme semblait soudain intéressé, comme s'il voyait peut être une occasion concrète de les faire tomber.
- Il a hérité d'une dette, répondit simplement Koki.
Hasegawa-san sembla réfléchir quelques instants avant de poursuivre.
- Je suppose que tu ne voudras pas me dire le nom de ton ami ?
- Non, désolé, ça pourrait lui attirer des ennuis, et il m'en voudrait sûrement d'en avoir parlé.
- C'est bon je comprends. Mais tu ne me dit pas tout là.
Devant l'expression d'incompréhension sur le visage de son interlocuteur, le policier s'expliqua.
- Tu ne serais pas venu me voir pour si peu. Alors qu'est-ce qu'il y a ? Ton ami ne peut pas payer ?
- Non, ce n'est pas vraiment ça le problème…
Sous le regard insistant de l'homme, Koki se résolut à tout lui expliquer. Une fois qu'il eut terminé son récit, en passant bien évidemment sous silence le nom de Kazuya de même que son métier, il se tut et observa son voisin. Une nouvelle fois, celui-ci semblait réfléchir.
- Ecoute Tanaka, ce que je vais te dire maintenant je suis censé n'en parler à personne. Je comprends tes inquiétudes, et je peux confirmer le fait qu'ils ne le laisseraient jamais quitter ce métier si rémunérateur pour eux.
Il baissa ensuite d'un ton et s'assura que personne ne pouvait les entendre avant de poursuivre.
- Depuis presque deux ans maintenant, on met tout en œuvre pour les faire tomber. On a quelques hommes sûrs dans la place, et grâce à eux on a pu récolter quelques preuves intéressantes. Il y a quelques mois, ils nous ont parlé d'un gros coup, qui aura lui très prochainement. Ce que je peux te dire c'est que si tout se passe comme on le souhaite, ton ami n'aura bientôt plus à s'inquiéter de sa dette.
Koki regarda l'homme se reculer et reprendre sa place contre le dossier de sa chaise. S'il comprenait bien, la police tenterait très bientôt de prendre les Sugiyama en fragrant délit. Il n'en espérait pas tant, et surtout pas si vite.
- Et si certains s'échappent ?
- Je ne pense pas qu'ils auront l'occasion de continuer à embêter ton ami, mais si c'est le cas, alors il faudra que tu reviennes me voir avec lui. Je n'aime pas aller trop vite en besogne, mais on a resserré les mailles du filet autour d'eux, on aura beaucoup de renforts aussi. Ils ne devraient pas s'échapper. Même si bien sûr dans ce genre d'opération on n'est jamais sûr de rien.
Koki resta encore une fois silencieux. Il n'arrivait pas encore à réaliser que les ennuis de Kazuya toucheraient probablement bientôt à leur fin.
- Tanaka, je te demande de ne rien faire, et surtout de n'en parler à personne, la réussite de l'opération en dépend.
- Hm, bien sûr, répondit Koki. Vous n'avez rien à craindre, maintenant que je suis rassuré je vais simplement attendre que tout se finisse.
- On dirait que j'ai bien fait de t'en parler, sinon tu serais allé fourrer ton nez là où il ne faut pas, remarqua Hasegawa-san en souriant.
- Je ne sais pas moi-même ce que j'aurais fait, mais je ne serais certainement pas resté les bras croisés, reconnut Koki.
- Bien, si tu es rassuré je vais te laisser, il va être temps que j'y retourne.
Hasegawa-san se releva et posa quelques billets sur la table pour sa consommation. Koki se leva à son tour et le remercia une nouvelle fois de s'être déplacé pour lui et d'avoir répondu à ses questions.
Une fois le policier partit, il se rassit et commanda un autre café. Il repensa à tout ce qu'il venait d'apprendre et ne pouvait s'empêcher de se sentir heureux. Kazuya serait bientôt libre, il allait peut-être même pouvoir arrêter le baseball et poursuivre ses rêves. A cette pensée, son cœur se serra en pensant que si Kazuya quittait les Giants, il ne pourrait plus le voir aussi souvent. Il n'aurait plus à le conduire en moto pour aller au travail, et il devrait également retourner avec ses collègues pour manger le midi. C'était triste mais en même temps il ne pouvait pas empêcher Kazuya de partir. Il voulait qu'il soit heureux plus que tout et était prêt à tous les sacrifices pour ça.
Le lendemain, Kazuya était partit avec le reste de l'équipe pour Nagoya, les trois premiers matches se jouant dans le stade des Dragons. Koki avait suivi avec attention chacun d'entre eux. Le premier avait été largement gagné par les Chunichi, mais les Giants avaient inversé la tendance la rencontre suivante. Malheureusement, ils perdirent à nouveau le lendemain, ne leur laissant plus aucun droit à l'erreur. S'ils voulaient remporter ces demi-finales et avoir le droit de rencontrer leurs homologues de la Ligue Pacifique, ils devaient absolument gagner les trois prochains matches. Ils auraient l'avantage de jouer à domicile, mais la tâche n'en resterait pas moins rude.
Après presque une semaine de séparation, Koki retrouva enfin Kazuya avec joie. Malgré l'heure tardive à laquelle l'équipe rentrait au centre, il avait attendu patiemment leur retour. Un peu à l'écart, il se tenait sur le parking baigné dans la pénombre, assistant à la descente des joueurs du bus. Il avait prévenu Kazuya qu'il serait là, alors il ne fut pas surpris de voir le jeune lanceur le chercher du regard sitôt descendu du véhicule. Il lui fit signe de la main et quelques secondes plus tard, il pouvait enfin voir son visage autre que sur l'écran de télévision.
Malgré son large sourire, il pouvait voir des cernes sous ses yeux. Il semblait fatigué et somnolent et Koki supposa qu'il devait avoir dormi dans le bus. N'osant rien tenter de déplacé devant les autres, il se contenta de lui faire signe de la tête et ils se dirigèrent côte à côte vers la moto de Koki qui les attendait un peu plus loin.
Pendant tout le temps où il rangeait les affaires de Kazuya dans les sacoches, s'assurant que les poids soient bien équilibrés de chaque côté, Koki sentit le regard de son ami sur lui. Il se tenait juste derrière lui mais restait silencieux, et il se demandait ce qu'il pouvait bien penser. Mais quand il se redressa et se retourna vers lui, de douces lèvres l'assaillirent et se posèrent sur les siennes, lui vidant totalement l'esprit. Il mit plusieurs secondes à réaliser l'endroit où ils se trouvaient et à repousser Kazuya. Il voulut protester et rappeler à Kazuya qu'ils risquaient d'être vus, mais il fut plus rapide que lui.
- Tu m'as manqué, lui dit-il pour expliquer son geste.
Koki soupira. Comment pouvait-il le réprimander après ça ?
- Toi aussi tu m'as manqué, reconnut-il alors en lui souriant. Allez viens, on rentre.
Kazuya acquiesça et ils enfilèrent tous deux leurs casques avant de monter sur la moto, pressés d'être de retour chez Koki pour pouvoir se retrouver pleinement.
Trois jours plus tard, Koki regardait le match depuis un coin du terrain du Tokyo Dôme avec ses collègues. Il fixait le monticule où un lanceur de leur équipe était à l'œuvre. Kazuya serait le suivant, et Koki avait hâte de le revoir jouer. En effet, la veille le coach ne l'avait pas sélectionné, probablement pour le garder en réserve pour les deux dernières rencontres. Ils avaient gagné haut la main, mais le match d'aujourd'hui allait être plus dur à remporter. Les Chunichi avaient déjà quatre points d'avance, et la cinquième manche était entamée. Les Giants devaient éviter à tous prix que l'équipe adverse ne marque de nouveaux points, et Kazuya était particulièrement doué à ce jeu. Le coach Hara devait certainement tout miser sur les dernières manches pour rafler la victoire au dernier moment.
Lorsque les hauts parleurs annoncèrent enfin l'entrée de Kazuya, Miura-san vint se placer à côté de lui. D'où ils étaient, ils pouvaient voir le regard concentré du jeune lanceur. Quand il était sur le terrain, Koki avait l'impression de voir une toute autre personne que son ange. Il se transformait en adversaire impitoyable et il était déjà connu pour sa capacité à éliminer les batteurs parmi les fans et les médias. Koki était vraiment fier de lui. Il se demanda un instant comment les fans réagiraient quand ils apprendraient qu'il quitterait l'équipe à la fin de la saison. Mais ses pensées furent rapidement détournées, Kazuya se préparait à effectuer son premier lancer.
D'un geste fluide et assuré, il envoya cette première balle directement dans le gant du receveur. Le batteur n'avait rien vu venir. Le même schéma se répéta plusieurs fois, jusqu'à ce que le frappeur soit éliminé. Kazuya changeait quasiment à chaque fois la trajectoire de sa balle et il le faisait de manière aléatoire, rendant impossible pour le batteur de prévoir la trajectoire de la suivante. Koki était chaque fois un peu plus fasciné par ce jeu particulier et diablement efficace.
Kazuya se replaçait pour affronter son nouvel adversaire quand une remarque de Miura-san attira l'oreille de Koki.
- J'ai l'impression de revoir son père, marmonna le vieil homme comme pour lui-même.
- Son père ? s'étonna Koki.
- Hm, il ne t'en a pas parlé ?
- Si, mais il m'a dit qu'il ne l'avait jamais vu travailler.
- C'est vrai qu'il était jeune, il ne doit pas s'en souvenir, remarqua Miura-san.
- Alors il était joueur de baseball aussi ? demanda Koki.
Il n'en revenait pas de cette découverte. Le talent inné de Kazuya semblait tout à coup un peu moins mystérieux.
- Oui, il faisait partie des Giants.
- Je ne me souviens pas de ce nom pourtant…, réfléchit Koki tout en observant Kazuya continuer à lancer.
- C'est parce qu'il a été ce que j'appelle une étoile filante.
- Une étoile filante ?
- Oui, un joueur qui ne fait qu'une seule saison en tant que pro.
- Pourquoi est-ce qu'il a arrêté ? demanda Koki en pensant au fait que Kazuya allait certainement devenir lui aussi une étoile filante.
- Oh il n'a pas arrêté parce qu'il le voulait. Le malheureux a été blessé au bras pendant un entrainement. Une vilaine fracture dont il ne s'est jamais vraiment remis. Le baseball était fini pour lui.
- C'est pour ça qu'il est devenu alcoolique, compris Koki.
- Non, du moins pas immédiatement, le repris Miura-san.
Koki tourna un instant le regard vers son chef qui semblait perdu dans les souvenirs du passé.
- Vous semblez bien le connaitre...
- En effet, je pense qu'on peut dire qu'on était amis. On était dans le même lycée, il était mon kohai. Et ensuite on s'est retrouvé quand il est entré dans l'équipe. Ton Kazuya devait avoir deux ou trois ans. Après sa blessure, il tenait le coup parce qu'il avait sa famille qui le supportait. Sa femme, la mère de Kazuya, était quelqu'un d'exceptionnel. Je ne l'ai pas tellement connue mais elle était d'un énorme soutien pour son mari.
Koki resta silencieux, ne souhaitant pas interrompre son chef. C'était la première fois qu'il entendait véritablement parler de la mère de Kazuya, et il se demandait si son petit ami savait quel genre de femme elle était. Il se promit de lui en parler rapidement avant de reporter son attention sur Miura-san qui reprenait son récit.
- Quand elle est décédée, il a été dévasté. Je suis allé à ses funérailles, et c'est là que j'ai rencontré Kazuya pour la première fois. Je ne sais pas s'il comprenait ce qu'il se passait, mais son petit visage était tellement triste et sérieux, je m'en souviens encore malgré toutes ces années. Après ça, je suis un peu resté en contact avec son père, j'essayais de le soutenir dans cette nouvelle épreuve, mais il a bientôt commencé à se faire plus distant et à refuser l'aide qu'on pouvait lui proposer. Et à nouveau j'ai perdu tout contact avec lui. J'ai entendu uniquement parler de lui quand j'ai appris sa mort.
- Pourquoi vous ne m'en avez-vous pas parlé plus tôt ? demanda Koki d'une voix douce.
- Parce que je m'en veux de ne pas avoir insisté pour être auprès de lui. Si je l'avais fait, la vie de Kazuya aurait peut-être été moins pénible. Avoir un père alcoolique ne devait pas être facile quand il était enfant.
Koki acquiesça silencieusement, repensant à tout ce que Kazuya lui avait raconté de son enfance. Mais malgré tout, il était persuadé que même si son chef avait insisté, rien n'aurait changé. Il s'empressa de le lui dire pour tenter de le réconforter un peu. Il n'aimait pas voir cet air triste sur le visage de cet homme qu'il considérait comme un père.
- Vous devriez lui en parler, remarqua-t-il après un silence.
- Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, objecta Miura-san. Fais confiance au jugement d'un vieil homme Koki. Parle-lui toi, et si jamais il veut en apprendre plus, alors seulement là je lui parlerais.
Koki n'insista pas. Il comprenait ce que pouvait ressentir son chef. Lorsqu'il reporta son attention sur le terrain, il vit Kazuya descendre du monticule et les joueurs changer de place. Une nouvelle manche commençait.
A la septième manche, les Giants rattrapèrent leurs adversaires de deux points. A la huitième un home run avec deux bases pleines leur rapporta trois points, leur faisant prendre la tête du jeu. Kazuya entra une nouvelle fois au cours de la dernière manche, et grâce à son travail et à celui de toute l'équipe, le match se termina sur un score d en faveur de Giants. Ils n'étaient désormais plus qu'à un jeu de la victoire et Koki était confiant.
Ce soir-là, malgré sa fatigue évidente, Kazuya insista pour aller chez Koki. Celui-ci abdiqua devant son regard de chien battu trop craquant et tenta de se refaire une bonne conscience en le forçant à s'installer dans le canapé avec interdiction d'y bouger pendant qu'il préparait le repas. Quand tout fut fin prêt, ils mangèrent rapidement puis se préparèrent pour aller se coucher.
Lorsque Koki sortit de la salle de bain, il retrouva Kazuya allongé de tout son long à plat ventre sur le lit. Il sourit un instant à cette vision avant de grimper à son tour sur le matelas. Son ami ne réagit pas quand il s'installa à califourchon au-dessus de lui, le faisant se demander s'il s'était endormi. Mais un sursaut lui répondit que non quand il posa ses mains sur son dos. Il commença à masser doucement ses muscles et il entendit rapidement Kazuya soupirer de bien-être. Ayant remarqué qu'il n'avait que très peu utilisé son bras droit dans la soirée, il s'attarda ensuite sur ces muscles et les sentit se détendre petit à petit sous ses doigts. La respiration de Kazuya s'était faite plus lente et plus régulière, et après plusieurs minutes de massage, Koki arrêta ses gestes. Un grognement réprobateur se fit entendre et il vit Kazuya relever la tête pour voir pourquoi il avait arrêté.
- C'est tout pour aujourd'hui, s'amusa Koki.
Kazuya bougonna encore un peu mais se laissa faire quand il l'aida à s'installer sous la couette. Sitôt allongés, Kazuya se pressa contre lui et posa sa tête contre son épaule. Koki éteignit la lumière avant de le serrer dans ses bras, et à peine quelques secondes plus tard, Kazuya dormait déjà. Retrouvé seul avec ses pensées, Koki réalisa à quel point il aimerait pouvoir l'avoir ainsi dans ses bras chaque soir. Peut-être était-il temps qu'il lui propose d'emménager ensemble ? Mais il se doutait que Kazuya refuserait tant que le problème de sa dette ne serait pas réglé. Il se promit alors d'attendre encore un peu, et de le lui proposer sitôt cette question fixée. Il espérait simplement que cela ne prendrait pas trop de temps. Il ne s'était vraiment pas attendu à ce que ce soit résolu si rapidement, mais maintenant qu'il savait que les serres de la police se refermeraient bientôt sur les Sugiyama, il était impatient. Finalement, ce n'est que presque une heure après Kazuya qu'il réussit à s'endormir à son tour.
Le match du lendemain avait été plus facile à remporter. Devant la promesse de la victoire, l'équipe avait redoublé d'efforts et de motivation. Ils gagnèrent ces demi-finales par quatre victoires à deux et connaîtraient le lendemain leur adversaire pour la finale. Pourtant, ils ne furent pas autorisés à fêter ce succès. Les matches commenceraient dès la semaine suivante et le coach tenait absolument à ce que ses joueurs restent concentrés. Les Giants n'avaient pas remporté les Japan Series depuis deux ans et l'occasion de renverser cette tendance était juste devant eux, augmentant la pression sur leurs épaules.
Le jour suivant, la dernière rencontre des demi-finales de la Ligue Pacifique se termina sur la victoire des Fukuoka Softbank Hawks face aux Nippon-Ham Figthers d'Hokkaido. Les Giants allaient donc affronter les Hawks pour les six prochains et derniers matches de la saison.
Ce soir-là, Kazuya vint une nouvelle fois chez Koki. Ce dernier en profita pour lui parler de son père et lui relater tout ce que Miura-san lui avait appris. La surprise s'était d'abord lue sur son visage, puis Koki y avait vu de la tristesse. Kazuya ne lui en parla pas, mais il se doutait bien qu'il devait regretter d'avoir traité son père si durement. Il ne savait pas lui-même comment il aurait réagi s'il apprenait que son père qu'il détestait avait eu tant de souffrances. Bien sûr, cela ne l'excusait pas complètement, mais Koki se sentait tout de même triste pour cet homme qui était mort seul. Finalement, ils se couchèrent sans trop en parler plus, mais Kazuya mit plus de temps que d'habitude à s'endormir, faisant comprendre à Koki qu'il était perturbé par ces nouvelles. Il le serra alors fort contre lui pour lui faire comprendre qu'il était là et qu'il le soutenait.
