08 Juillet 2016, Bretagne, Route menant à Kerstin, 11h42


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La bande noire qui traversait son thorax le gênait, mais Bob avait cru comprendre que sans cela, l'engin ne pouvait pas démarrer, il n'osait donc ni s'en plaindre ni la retirer. N'empêche, c'était d'un incommodant !

La machine vrombissait sous ses pieds, et Bob pensa que ce tas de ferraille roulant aurait sûrement intéressé Grunlek. Ils étaient tous les quatre assis sur des sièges en cuir, enfermés dans un habitacle étroit, sans aucun contact avec l'air extérieur. La chaleur qui commençait à régner ne dérangeait pas particulièrement Bob, au contraire il s'y sentait plutôt à l'aise. Il tourna la tête et observa le paysage défiler à travers la vitre, rapidement – bien trop à son goût, et il ne tarda pas à sentir un début de nausée arriver, aussi reporta-t-il son attention sur l'intérieur de ce que Louise avait appelé voiture, ainsi que ses occupants.

Il vit la petite fille – Marina, si sa mémoire était bonne – l'observer par-dessus son épaule. Elle se retourna vivement, les joues roses, quand elle réalisa qu'il l'avait remarquée. D'une main, Louise bougea un petit miroir rectangulaire suspendu près de sa tête, puis prononça :

« Bien. Mes enfants, monsieur Bob, je pense que nous nous devons quelques explications mutuelles, vous ne pensez pas ? »

« Mais certainement, madame. » s'empressa-t-il d'accepter, ne tenant pas à froisser la femme qui proposait de l'héberger.

« Bonne idée ! » renchérit Léa. « Vous êtes qui, sérieusement ?! »

« Je vous l'ai dit, je suis un pyromage. » répéta Bob d'un ton boudeur, vexé que personne ne l'écoute.

« Mais oui bien sûr. » soupira la jeune femme avec agacement.

« Et pourquoi y'a que nous qui pouvons vous voir ? » demanda à son tour la petite voix curieuse de Marina.

Le cerveau de Bob débordait de théories, mais pour une fois il préféra ne pas toutes les déballer en même temps comme il le faisait avec ses amis et laissa donc la parole à la vieille femme, qui avait visiblement elle aussi son avis sur la question.

« La réponse est simple, ma chérie. »

Marina tourna ses grands yeux gris emplis d'interrogations vers sa grand-mère.

« Mamie ? »

« Michel et vos parents ne croient pas au merveilleux. Nous, si. Monsieur Bob n'a rien d'un être humain. Seuls peuvent le voir ceux qui accordent du crédit aux vieilles légendes d'autrefois… »

« Mais Léa elle arrête pas de râler ! » souligna Marina avec innocence.

« Hé ! »

« Tu vois ? »

« Au fond de son cœur, elle croit encore à tout cela. Vous avez toujours été d'éternelles rêveuses, vous deux… Tout comme moi. » ajouta Louise dans un murmure en souriant.

« Ok, et si vous êtes pas humain, alors qu'est-ce que vous êtes exactement ? » grogna Léa à l'intention de Bob d'un ton agressif, les bras croisés et les poings serrés.

Le pyromage hésita. Il n'avait pas trop l'habitude de révéler ses origines particulières au tout-venant. Mais à situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles… Et puis, honnêtement, la vieille ne pouvait lui faire aucun mal, la gamine non plus, et la jolie demoiselle assise avec lui à l'arrière ne le croirait pas, quoi qu'il dise, alors au point où il en était…

« J'ai une part d'humain en moi, tout de même ! » tint-il à préciser, l'index levé. « Mais Louise a raison, je ne suis pas que cela. Je suis aussi un demi-diable. D'où mon affinité avec le feu, pyromancie, et tout et tout. » ajouta-t-il d'un ton badin, puisque pour lui de telles choses étaient tout à fait naturelles.

Comme il s'y était attendu, un « pff » dédaigneux et dubitatif s'éleva à sa droite. Cependant, à l'avant, la petite Marina l'observait avec des yeux ronds, un peu effrayée, à vrai dire, tandis que la grand-mère qui dirigeait la machine en mouvement hochait la tête sans un mot.

« Et comment vous êtes arrivés là-bas dans les roseaux, monsieur le Diable ? » bégaya la fillette.

« DEMI-diable. » répéta-t-il en roulant des yeux et en se demandant si tous les habitants de cet endroit étaient à moitié sourds.

Il adressa à l'enfant un grand sourire charmeur et lui lança de sa voix de stentor :

« Appelle-moi Bob, petite. »

« Comment vous êtes arrivé dans les roseaux monsieur Bob ? » demanda encore une fois Marina, dont la voix tremblait un peu moins qu'à sa première tentative.

« Ah, ça, c'est une longue histoire… »

« Ça tombe bien, il nous reste environ une heure de route avant d'arriver à la maison. » annonça Louise avec malice. « Racontez-nous tout, monsieur Bob. »

Regrettant de ne pas avoir emporté avec elle ses écouteurs pour se les fourrer dans les oreilles avec le son à fond, Léa se concentra sur son portable. Ce qui ne l'empêcha pas d'entendre vaguement le récit de Bob, aussi interminable qu'improbable. Marina et Louise paraissaient suspendues à ses lèvres tandis qu'il parlait. Elle, non. Parce qu'elle avait décrété qu'elle n'appréciait pas cet homme, qu'elle ne lui faisait pas confiance, que ce n'était qu'une histoire à dormir debout et qu'elle ne croyait pas à tout ça.

Et pourtant… Pourtant, elle pouvait le voir de ses propres yeux. Comme Marina, comme Louise. Pourquoi n'était-elle pas comme ses parents, comme son grand-père Michel ? Une personne normale, qui ne VOIT PAS des prétendus demi-diables surgir d'entre les roseaux puis squatter la voiture de sa grand-mère ? Pourquoi fallait-elle que, quelque part dans son cœur, elle garde encore l'espoir ridicule et infantile que toutes ces choses soient vraies ?

Léa avait envie de se prendre la tête entre les mains et de se mettre à hurler. Tout cela n'avait aucun sens ! Ni ce qu'elle vivait à présent, ni l'histoire de Bob, qui parlait de monstres, de paladins, de nains, d'élémentaires, et d'un ennemi surpuissant qui manipulait une magie inconnue jouant avec l'inter-espace et qui l'avait expédié ici, dans leur monde. Ça ressemblait bien trop à une légende pour que ce soit réel !

« Vous pensez que vos amis ont subi le même sort ? » le questionna doucement Louise lorsqu'il en eut terminé.

« Je l'ignore. Mais le sortilège avait une grande portée et nous étions tous réunis à cet instant, alors je le crains. » avoua Bob en baissant la tête.

Avachie au fond de son siège et accoudée à la portière, Léa haussa un sourcil. C'était l'une des premières fois où son air insolent le quittait. Elle croyait presque à la vague expression de tristesse qui prenait place à présent sur son visage. Après tout, s'il ne savait rien du sort de ses amis, une telle réaction était normale…

Elle se reprit dans un soupir dédaigneux et détourna le regard pour observer à l'extérieur. Elle n'allait pas compatir, quand même ! Comme si elle commençait elle aussi à croire à toutes les salades qu'il venait de raconter. Elle grimaça devant la vitre. Mais son reflet ne lui renvoya que l'image d'une jeune femme brune rongée par le doute. Et la solitude.

« Je suis désolée pour vous. » souffle Louise, émue.

« C'est triste. » approuva Marina d'une petite voix, touchée elle aussi.

Léa retint un grognement. Le demi-diable avait même réussi à amadouer sa sœur ! Il était doué. Mais elle, elle ne se laisserait pas faire aussi facilement. Elle n'était pas dupe. D'ailleurs, sa tristesse feinte n'avait pas duré très longtemps, puisqu'il reprit d'une voix forte et déterminée :

« Il y a forcément un moyen de les retrouver et de rentrer. Je le découvrirai. »

Balthazar Octavius Barnabé Lennon le Prétentieux, le retour.

Sitôt cette pensée échappée dans son esprit, elle s'étonna d'être parvenue à retenir si bien les divers prénoms qui composaient l'identité du prétendu pyromage et demi-diable. Elle qui d'ordinaire peinait à remettre un nom sur un visage connu et qui devait attendre plusieurs semaines de cours chaque année avant de parvenir enfin à reconnaître la majorité de ses camarades…

Bof, un simple coup de chance.

Si Léa n'avait pas vraiment écouté Bob lorsqu'il parlait, elle ne prêta pas plus d'attention à sa grand-mère lorsque celle-ci, suite à une demande de l'homme, se mit à lui raconter à son tour quelques légendes et à lui décrire certaines créatures fantastiques, aidée par Marina. Bob hochait régulièrement la tête et lâchait parfois quelques mots à son tour, révélant que dans le monde d'où il provenait, le Cratère, certains de ces êtres existaient. Il avait même déjà eu l'occasion d'en croiser quelques-uns. Après tout, ses propres compagnons faisaient eux aussi partie de ces peuples considérés sur Terre comme mythiques : l'un était un nain, l'autre un demi-élémentaire d'eau.

Pendant une heure, la discussion s'éternisa, et pendant une heure, Léa fit la tête dans son coin, une expression maussade sur le visage et son attention rivée à son téléphone portable. Lorsque celui-ci lui fit défaut en s'éteignant brusquement, déchargé, elle poussa un grognement de frustration et observa par la fenêtre en tournant résolument le dos à l'homme en robe rouge, les bras croisés.

Quand ils arrivèrent enfin à Kerstin devant la villa de ses grands-parents, Léa sauta presque de la voiture et prit Louise à part une dernière fois, laissant Bob se débrouiller seul pour descendre du véhicule. Et tant mieux pour lui s'il restait coincé dedans !

« Mamie, allez, dis-moi que c'était une plaisanterie, maintenant… »

Mais le regard inflexible – et presque déçu – que son aïeule posa sur elle lui confirma malheureusement que ce n'était ni un rêve, ni une farce. Peu importe qu'elles soient les trois seules à pouvoir le voir : elles s'apprêtaient tout de même à accueillir un parfait inconnu dans leur maison ! Et ça, c'en était plus que Léa ne pouvait le supporter. Elle baissa les yeux en poussant un soupir excédé, puis, les poings serrés, passa en trombe devant Marina et Bob sans leur accorder un seul regard et fila en direction de la maison. Elle monta les quelques marches du perron et, dans sa colère, ouvrit la porte à la volée.

Celle-ci resta ouverte quelques secondes de trop, et une dizaine de boules de poils en profitèrent pour s'élancer toutes pattes dehors. Léa grommela un juron bien senti en levant les yeux au ciel, puis se résigna à faire demi-tour pour rattraper les bestioles. Celui qui les faisait sortir devait les rentrer : c'était la règle de la maison. Et avec pas moins de neuf chats qui venaient de prendre la poudre d'escampette, elle allait en avoir, du boulot…

Léa s'apprêtait déjà à contourner la maison pour se diriger vers l'abri de jardin et récupérer des appâts (vive les croquettes !), mais elle s'arrêta bien vite.

C'était sans compter sur le fameux Balthazar Octavius Barnabé qu'ils avaient ramené de leur balade.

Les chats s'étaient stoppés dans leur fuite victorieuse et observaient d'un œil intrigué le nouveau venu. Ils devaient être capables de le voir, eux aussi. Sur la figure maquillée de l'homme s'étala un sourire ravi. Ses yeux se mirent à briller derrière ses lentilles colorées.

« Oh ! Mais vous avez des chats ?! »

« Vous êtes allergique ? » s'inquiéta Louise.

Le sourire de Bob s'élargit alors qu'il se retenait pour ne pas éclater de rire à cette question ridicule. Il s'avança vers les félins qui ne bougeaient toujours pas, posa un genou à terre et écarta les bras.

« Non, pas du tout ! Ha, ha, mais c'est GÉNIAL ! Ils sont trop choux ! Venez les petits, venez dire bonjour à tonton Bob ! Allez, allez ! »

Sa voix niaise montait à présent dans les aigus. C'était presque pire que son ton arrogant et imbu de lui-même. Mais Léa n'eut pas le temps de lever à nouveau les yeux au ciel, et se contenta de les écarquiller.

Tous les chats de ses grand-parents venaient de se mettre à galoper en direction de Bob et lui sautaient dessus en ronronnant !

Et le pyromage, un chat sur chaque épaule, trois dans les bras, un autre sur la tête en train de s'emmêler les pattes dans ses longs cheveux bruns impeccables et le reste de la ménagerie agrippée à ses genoux, s'écroula par terre en riant et en fourrageant ses mains avec délice dans les fourrures ornant les petits corps chauds et souples.