13 Juillet 2016, Bretagne, Kerstin, 15h36


.


Cinq jours s'étaient écoulés depuis leur combat contre Velkan. Cinq jours que Bob n'avait plus aucune nouvelle de ses amis, et cinq jours qu'il avait atterri dans ce monde étrange, si différent du Cratère : la Terre.

Il était toujours hébergé sous le toit de Louise. Une fois ou deux, il avait voulu partir, ayant l'impression d'abuser de son hospitalité et mal à l'aise de côtoyer des personnes pour qui il était tout simplement invisible, inexistant. Mais à force de paroles, la vieille femme l'avait convaincu de demeurer parmi eux. Elle lui avait ensuite fait regarder un étrange rectangle noir, qui s'était illuminé et lui avait montré d'innombrables choses dont il ne savait rien. Bob était resté stupéfait, aussi bien à cause de leur technologie que de ce qu'il voyait. Aux courtes apparitions d'objets dont il ignorait tout de l'utilité succédaient des hommes et des femmes habillés de vêtements stricts, commentant des bagarres de rue, des explosions, des tremblements de terre, des combats où chaque opposant manipulait des fusils et d'autres armes aussi bruyantes que meurtrières.

« Ceci est notre monde. » avait déclaré Louise en pointant du doigt ce qu'elle avait appelé télévision. « Pensez-vous être capable de vous y retrouver ? »

Le pyromage avait admis qu'il était sans doute mieux avec eux.

Dès le départ, les règles avaient été simples : il était libre de faire ce qu'il voulait et devait seulement prendre garde aux autres occupants de la demeure, qui ignoraient tout de son existence. Quand il croisait par mégarde Lucille, Joël ou Michel au détour d'un couloir, Bob s'aplatissait contre le mur pour les laisser passer. Parfois, un pan de sa robe de mage voletait, leur frôlant les jambes, et alors la personne en face se retournait en plissant les yeux. Mais comme par magie, un chat surgissait d'entre ses pieds et l'humain poursuivait sa route, tranquillisé.

Honnêtement, même si ça n'avait rien à voir avec une auberge, Bob n'avait pas à se plaindre du logis de Kerstin. Il pouvait aller et venir à son gré dans la grande maison, se préparer à manger tout seul – il lui avait fallu plusieurs essais pour comprendre comment ouvrir ces boîtes métalliques qui contenaient de la nourriture – ou piocher à l'envi dans le grand plat que préparait Louise tous les jours pour leur repas de famille (elle avait la bonté de lui en mettre une part de côté à chaque fois), et même converser de temps à autre avec Louise ou Marina. La fillette l'évitait pourtant du mieux possible. Quant à Léa, il ne fallait même pas y songer c'était à peine s'il l'avait entraperçue depuis qu'il était là. Et pourtant, il occupait une chambre vide à l'étage, juste à côté de la sienne !

Un matin, Bob avait surpris une conversation dans la cuisine. Le père, Joël, faisait des reproches à la petite Marina :

« Tu as encore été jouer dans la chambre d'ami, hein ? Les draps sont tout froissés ! Mamie Louise t'a pourtant bien dit de faire attention ! »

« Dé-so-lé ! » avait murmuré Bob en articulant exagérément par-dessus l'épaule du père, à l'attention de la petite.

Marina avait dû se mordre les joues de toutes ses forces pour ne pas éclater de rire. Depuis cet instant, bien qu'il ne fît habituellement pas attention à ce genre de détails, Bob prenait le soin de faire correctement son lit tous les matins pour ne plus que Marina se fasse houspiller par sa faute. Théo s'en serait fichu comme de sa première chaussette et en aurait même jubilé, le connaissant, mais lui, malgré sa nature de demi-diable, il n'était pas comme ça.

Bob pouvait aussi sortir dans le jardin, et n'importe où ailleurs, même si Louise le lui avait déconseillé. Pour l'heure, il se contentait du grand terrain herbeux. Presque toujours entouré de la quinzaine de chats qu'avaient recueillis Louise et Michel au fil des années, le demi-diable s'asseyait sur l'herbe. Parfois, une vague de nostalgie le prenait et il devait lutter contre son envie d'allumer un feu de camp au milieu de la pelouse. Dire que ses amis ne lui manquaient pas était un mensonge. Il s'inquiétait toujours pour eux. Il en était sûr, ils avaient également dû être affectés par le sort de Velkan. Grunlek se l'était pris de plein fouet, après tout. Shin et lui n'étaient pas loin et Théo était un peu plus en retrait, sonné parce qu'il venait de valser dans les airs – pff, ces paladins, pas foutus de réussir un assaut correctement !

Il devait retrouver ses compagnons et retourner dans le Cratère. Qui savait ce que Velkan pouvait comploter pendant leur absence ! Mais c'était plus facile à dire qu'à faire. Régulièrement, Bob se mettait à déblatérer tout seul, assis dans l'herbe avec ses amis à quatre pattes. Mais lui qui était un as des stratégies ne voyait cette fois-ci aucune solution émerger.

« La télépathie ? Ouais mais non, s'ils sont à des kilomètres ça marchera pas, alors ça sert à rien. Merde. Hum… J'peux peut-être faire un truc avec Brasier ? Non plus, je sais même pas si je peux l'invoquer ici, et puis j'vais pas lui faire faire une rando à lui tout seul pour aller retrouver les autres. Tiens, ça me fait penser que j'ai pas balancé un seul sort depuis que je suis là, moi… Hey, reculez-vous, mes chatons ! Pschht ! Allez, du balai ! »

Le demi-diable agita les bras dans tous les sens, mais les chats revenaient toujours vers lui. Au bout d'un moment, il en eut assez et haussa les épaules.

« Bon, si vous voulez rester, c'est votre problème, hein, c'est vous qui voyez. »

Il attrapa son bâton, qu'il laissait ordinairement reposer à côté de lui dans l'herbe, et se concentra pour faire jaillir une flamme à son extrémité.


Enfermée dans sa chambre, travaillant sur le même dessin depuis plusieurs heures, Léa eut soudainement une brusque envie de prendre l'air. Pas trop longtemps, parce qu'elle devait finir ce boulot, mais elle voulait s'aérer la tête cinq minutes. Elle se leva de son bureau, étira ses bras, puis fit quelques pas et ouvrit la porte-fenêtre de sa chambre. Un léger courant d'air chaud entra dans la pièce. Elle plissa les yeux. Assis par terre dans le jardin, le fameux Bob tentait visiblement de repousser l'armée de chats qui l'avait adopté. Elle se demanda pourquoi il agissait ainsi, lui qui semblait adorer ces bestioles. Curieuse, elle s'avança et sortit sur le petit balcon de sa chambre.

Bob abandonna ses tentatives et saisit son bâton. Léa se raidit. Il n'allait pas les chasser en les frappant, tout de même ?! La jeune femme avait beau ne pas affectionner ces boules de poils autant que ses grands-parents, ce n'était pas une raison pour leur faire du mal. Mais non, l'homme se contenta de tendre son bâton devant lui. Et il ne bougea plus. Pendant un long moment. Léa cligna des yeux, une fois, deux fois, puis haussa les épaules en se disant qu'il était certainement un adepte du yoga, pour ne rien arranger. Elle s'apprêtait à tourner les talons lorsqu'une petite lueur lui fit plisser les yeux.

Le bout de son bâton rougeoyait.

Ok, en plus de garder son maquillage et son déguisement nuit et jour, le mec a des effets spéciaux sur son équipement. Tranquille.

Mais plus les jours passaient et moins Léa croyait à ses propres propos.

Une exclamation outrée lui parvint du jardin. Plus que de l'outrage… c'était peut-être même une certaine forme de déception qu'elle entendait dans la voix de Bob. De désappointement.

Et d'inquiétude.

« Hé, mais… Quoi ?! Ma magie… ? »

Elle le vit baisser la tête lentement. Il ramena ses bras à lui, déposa son bâton sur ses jambes. Est-ce qu'elle rêvait, ou elle venait de voir ses épaules trembler ? Il resta prostré une longue minute. Puis une deuxième. Mal à l'aise, Léa se retourna et rentra rapidement dans sa chambre avant de refermer la porte-fenêtre derrière elle, presque en la claquant. Elle y resta adossée, le regard perdu dans le vide.

Elle ne vit pas les épaules de Bob se contracter durement, puis s'affaisser. Elle ne le vit pas rejeter brusquement la tête en arrière. Mais malgré l'épaisseur de la vitre, elle entendit son hurlement. De colère. D'incompréhension.

Et d'inquiétude.

« MEEERDE ! »

Léa ferma douloureusement les yeux. Puis elle revint à son bureau et contempla longuement le croquis qu'elle esquissait depuis le matin même. Les longues vagues brunes. Le contour de la mâchoire, encore imparfait, sans cesse retracé. Pour les yeux, elle n'avait pas eu de problème, elle en avait l'habitude, depuis le temps. Mais l'éclat vif de ces écailles…

Rageusement, elle referma son calepin sur le visage de Bob, jeta le tout dans sa poubelle et sortit de sa chambre comme une furie. Elle n'avait plus qu'une seule envie : mettre la plus grande distance possible entre elle et ses dessins.

Entre elle et cet être.

Voilà.

Elle l'admettait enfin : Bob n'était pas comme eux.

Mais est-ce qu'il était comme lui pour autant ?

D'ordinaire, Léa ne croyait pas aux coïncidences. Cette fois non plus, ça ne pouvait pas en être une. Pourtant, elle l'espérait de tout son cœur.

Parce que si ce n'était pas une coïncidence, et que Bob était lui

Elle était désolée. Elle s'en voulait terriblement. Parce qu'elle n'avait jamais voulu ça. Elle n'aurait jamais pu imaginer qu'un jour…

Ça n'a toujours été qu'une histoire ! Une stupide histoire ! s'emporta-t-elle mentalement.

Malgré tout, elle sentait des larmes perler à ses yeux.


Malgré le tourbillon de sentiments qui l'avait envahi, Bob s'était senti observé. Et puisqu'il n'était pas sourd, il avait parfaitement entendu Léa claquer sa porte de verre, juste avant qu'il ne lâche son hurlement de dépit.

Il resta longtemps hébété. Il n'arrivait pas à y croire. Effrayés par son cri, les chats s'étaient éclipsés il était maintenant tout seul au milieu de l'herbe. Il réessaya plusieurs fois. Mais rien à faire.

Bob n'arrivait plus à manipuler la magie.

Il finit par se lever, épousseta sa robe par réflexe et leva les yeux en direction du balcon de la chambre de Léa. La porte de verre était fermée. Personne derrière la vitre. Le demi-diable prit sa décision. Depuis leur rencontre, il sentait que quelque chose clochait chez elle.

Il devait parler à la jeune femme.