13 Juillet 2016, Bretagne, Kerstin, 20h54


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Les pages défilaient sous ses doigts. Et avec les pages, les dates qui les accompagnaient, invariablement.

Tout avait débuté en 2006. Dix ans plus tôt, donc. Alors que Léa n'était qu'une gamine, pas plus grande que Marina.

Le petit personnage n'avait d'abord été qu'un gribouillis informe. Dessiné au crayon noir, c'était simplement des cheveux ébouriffés posés sur un corps en bâtons. Peu à peu, Léa lui avait donné forme, l'avait doté de la parole, et d'un humour particulièrement sarcastique.

Comme lui, le petit personnage aimait parler, tant et si bien que son texte était parfois incomplet, ou dépassait des bulles prévues à cet effet.

Comme lui, le petit personnage avait fini par trouver son style : de longs cheveux noirs, une robe de mage rouge.

Comme lui, le petit personnage jouait avec le feu.

Les pages défilaient, les dates se rapprochaient du présent. Au fur et à mesure, le trait gagnait en finesse, en précision. Léa savait certainement le dessiner les yeux fermés, depuis dix ans qu'elle l'avait créé.

L'avant-dernier dessin, précis et détaillé, datait de 2012.

Le dernier dessin était signé du jour même, et ne représentait qu'une tête et des épaules. Léa avait apparemment eu quelques hésitations sur ses coups de crayon. Mais ce furent surtout certains détails qui frappèrent Bob.

Le petit personnage n'avait plus les cheveux noirs, mais bruns.

Le petit personnage avait désormais des écailles sur ses joues.

Le petit personnage portait une barbe qu'il n'avait jamais vue jusque-là. Parce qu'elle était inexistante.

Bob glissa lentement ses doigts sur la feuille, suivant les contours de ses propres épaules, de son propre cou, de sa propre mâchoire.

Aujourd'hui, il était devenu le petit personnage que dessinait Léa depuis son enfance.

Voilà donc ce qui n'allait pas chez elle…

Il était lui.


Léa entra dans sa chambre la tête basse. Encore tourneboulée, elle avait l'estomac si serré qu'elle n'avait rien pu avaler du repas. Tout le monde s'était inquiété pour elle. Elle avait prétexté un coup de fatigue passager pour pouvoir rejoindre sa chambre au plus vite, mais elle avait quand même dû attendre cinq bonnes minutes au pied des escaliers, que Louise lui prépare une infusion qui l'aiderait à trouver le sommeil. Même si elle savait très bien qu'elle ne toucherait pas à une seule goutte de ce truc, Léa n'avait pas voulu lutter. Elle avait patienté, avait remercié sa grand-mère à demi-mot lorsqu'elle lui avait fourré la tasse chaude entre les mains, puis était montée sans demander son reste.

Elle remarqua aussitôt, en posant la tasse sur son bureau, que son éternel carnet à croquis avait disparu de la poubelle. Oh, bien sûr, avec ses études d'art, elle en avait désormais plusieurs, de supports pareils. Mais celui-ci était unique et particulier. C'était là qu'elle avait fait la connaissance de son meilleur ami, dix ans plus tôt.

Son meilleur ami qu'elle avait trahi. Son meilleur ami qu'elle n'avait plus revu depuis quatre ans.

Son meilleur ami qui aujourd'hui était devenu un homme bien vivant qu'elle seule ainsi que Louise et Marina pouvaient voir.

C'était impossible. Encore une mauvaise farce de ceux qui avaient brisé leur amitié, quatre ans plus tôt. C'était pour ça qu'elle se refusait d'y croire depuis le début. Mais à force de l'observer à la dérobée, en catimini, depuis qu'il squattait leur maison, Léa avait dû se résoudre à accepter la vérité, la mort dans l'âme. Tout correspondait. Son physique, des bribes de son caractère… sa perte de magie.

Ce n'était pas une coïncidence.

Bob était lui.

Et elle en pleurait de rage, parce qu'elle ne connaissait que trop bien la suite et la fin de l'histoire.

Cette stupide et maudite histoire que jamais elle n'aurait dû écrire, et encore moins laisser traîner à la portée de tous…


Inutile de chercher partout son carnet à croquis pendant des heures. Elle se doutait bien de qui pouvait l'avoir emporté. Ce à quoi Léa s'attendait moins, en revanche, ce fut de trouver sa porte vitrée entrouverte et d'apercevoir une haute silhouette assise sur la rambarde de son balcon, les jambes pendantes dans le vide.

Ce type est fou, se dit-elle pour au moins la millième fois depuis leur rencontre – mais ce soir-là il n'y avait pas la moindre trace de mépris dans ses pensées, si tant était que quelqu'un pouvait les entendre.

La jeune femme s'approcha à pas lents, s'appuyant contre le mur sans sortir dehors sur le balcon. De là où elle se trouvait, elle pouvait apercevoir son carnet à dessin entre les mains de l'homme, qui en tournait lentement les pages, apparemment fasciné par ce qu'il voyait. Il avait certainement perçu sa présence depuis un moment. Il s'arrêta finalement sur la dernière feuille. Son dessin du jour. Lui. Elle dut se retenir de ne pas détourner le regard et partir – fuir.

« Vous avez un sacré coup de crayon, demoiselle. »

Elle tressaillit. Sa voix. Ce n'était plus l'éternel ton assuré et arrogant. Pas non plus de respect exagéré. Et encore moins de petit piaillement d'excitation aigu, comme ce jour où il avait rencontré les chats. Non. Bob lui avait juste parlé. C'était seulement… sa voix, sans mise en scène ni arrangement. Sa voix, basse et grave, à peine murmurée, qui résonnait dans la chaude soirée d'été.

« Merci. » se contenta-t-elle de balbutier en réponse.

Il se posait des questions, elle s'en doutait. Elle aussi. Elle pouvait lui apporter des explications… mais pas les réponses qu'il recherchait. Qu'ils recherchaient, tous les deux…

« Quelle étrange coïncidence. » souffla-t-il à nouveau sans se retourner vers elle. « Vos dessins antérieurs ne me représentent pas, n'est-ce pas ? »

Il avait repris ce ton un peu théâtral, mais sans trop en abuser, et Léa réalisa confusément qu'au final, lorsqu'il ne partait pas dans de grands délires d'exagération, ce n'était pas si désagréable que ça à écouter.

« Non. »

« Et pourtant… Je ressemble bizarrement à ce petit personnage. »

Une légère allure comique dans sa voix, cette fois, sur les derniers mots. Mais la jeune femme n'y prêta aucune attention.

« Nova. »

À cette réponse, Bob daigna enfin lui adresser un coup d'œil par-dessus son épaule, le sourcil arqué, tenant toujours entre les mains son carnet de croquis ouvert sur la page qui le représentait.

« Je vous demande pardon ? »

« Le… Ce petit personnage, comme vous l'appelez. C'est Nova. » soupira-t-elle en s'avançant enfin sur le balcon dans la tiédeur étouffante du soir.

« Vous avez commencé à le dessiner il y a dix ans… »

« Le 1er mai 2006. » acquiesça Léa en hochant la tête, s'en souvenant comme si c'était hier. « Oui, c'était notre première rencontre. Il a bien changé, depuis… » rit-elle doucement.

Elle s'avança encore, appuya ses avant-bras contre la rambarde, et osa couler un regard en coin dans la direction de Bob, qui l'observait lui aussi à la dérobée.

« C'est vrai que vous lui ressemblez. »

« Ce petit personnage est devenu… comme une sorte de signature, pour vous ? » tenta de deviner le pyromage en feuilletant à nouveau le carnet d'un air désintéressé parfaitement crédible.

Léa sourit. Un sourire empreint de nostalgie.

« Bien plus que ça. C'était mon meilleur ami. »

Pour le coup, elle avait réussi à intriguer sérieusement Bob, qui la dévisagea carrément en fronçant les sourcils, se demandant s'il avait bien entendu et ne commençait pas à être atteint de surdité partielle, lui aussi.

« C'est-à-dire ? »

« C'est une longue histoire… »

Longue histoire bien trop personnelle, bien trop intime, bien trop douloureuse, aussi, que Léa n'avait jamais partagé avec quiconque. Ni avec ses parents, ni avec ses grands-parents, ni avec sa sœur, et encore moins aux trop rares amies qui parvenaient à s'attacher à elle. Pour peu qu'elles aient été complices de ce qui s'était passé ! Suite au drame, la jeune Léa avait pansé ses blessures seule, loin de tous, loin du monde et des autres enfants trop cruels, et s'était peu à peu repliée sur elle-même. Elle continuait à s'attacher aux histoires et aux légendes – ses seuls échappatoires, là où elle parvenait à peu près à croire que le monde pouvait encore être beau quelque part, que l'humanité pouvait encore être bonne chez quelqu'un.

Bob respecta un instant son silence, puis esquissa un petit sourire malicieux.

« Ça tombe bien, il nous reste environ une heure à ne rien faire avant que votre mère Lucille ne courre après Marina pour l'envoyer au lit ! »

Léa secoua doucement la tête, amusée. Puis elle hésita et fit signe à Bob de la suivre à l'intérieur de sa chambre, dont elle lui avait toujours interdit l'accès depuis cinq jours qu'ils habitaient sous le même toit. Bon, il ne s'était pas gêné, quelques minutes plus tôt, pour y entrer et fouiner délibérément dans ses affaires jusqu'à mettre la main sur son carnet à croquis qui traînait au fond de la poubelle, mais elle ne semblait pas trop lui en vouloir.

La jeune femme ne tenait pas à lui raconter ça sur le balcon. Elle savait que certains membres de la famille aimaient mettre le nez dehors le soir après manger, pour profiter de la fraîcheur de la nuit qui tombait peu à peu, et elle ne voulait pas qu'ils aient vent de cette histoire.

Ah, et elle ne tenait pas trop non plus à ce qu'ils la voient parler apparemment toute seule, aussi. Elle s'était déjà suffisamment ridiculisée comme ça à leur retour de Brocéliande…

N'importe quel être humain normalement constitué aurait demandé à rester sur le balcon, vu la température étouffante qu'il faisait à l'intérieur de la pièce. Mais Bob était tout sauf un être humain normalement constitué, et cette chaleur ne le dérangeait en rien. Il hocha donc la tête, descendit de la rambarde et suivit Léa. Elle referma la porte vitrée derrière eux, avant de se retourner vers le demi-diable et de tendre la main.

« Est-ce que je peux récupérer mes dessins ? »

Bob les lui remit sans problème. Il avait vu ce qu'il voulait voir. Maintenant, il n'attendait plus que de comprendre.

« Ne les jetez pas. » demanda-t-il gravement. « Ils sont magnifiques. »

Elle hocha la tête. Satisfait de voir qu'elle déposait le carnet dans son armoire, il se permit d'ajouter d'un ton plus léger :

« Surtout le dernier ! »

Léa lui tournait le dos, mais il aurait juré l'avoir entendu pouffer. Ou bien n'était-ce encore qu'un énième soupir…