Il boit.

Il souffre trop. Ça fait des jours maintenant, et il souffre toujours autant, sinon plus.

Il boit. Peut-être que quand il sera trop saoul, il s'endormira enfin et ne souffrira plus. Au moins pendant un temps.

Il se lève, prend sa bouteille et marche dans l'appartement, revisitant chaque pièce comme si c'était la première fois. Il arrive dans la chambre.

Et toujours ce manque : leur complicité, leur intimité, ses caresses, ses mots doux, ses mimiques, son regard, son sourire, sa main posée sur lui, le rythme de sa respiration la nuit, la chaleur de son corps dans ce lit devenu trop grand, sa présence rassurante et protectrice…

Il voudrait pouvoir revenir en arrière, recommencer autrement, mais c'est trop tard. Il passe et repasse en revue les derniers instants, les dernières semaines, toute leur histoire et se culpabilise pour les gestes qu'il n'a pas fait ou les paroles qu'il n'a pas osé dire et qui auraient pu changer le destin.

Il attrape une de ses chemises et plonge son visage dans le tissu, simplement pour retrouver son odeur.

Il s'écroule sur le lit.

Trois silhouettes viennent d'entrer dans l'appartement. Elles ont demandé au gardien de leur ouvrir. Elles sont inquiètes pour leur ami. Elles tâtonnent dans le noir. Enfin, l'une d'elles trouvent l'interrupteur. La pièce s'éclaire. Il y a des cadavres de bouteilles un peu partout. Les vestes de Beckett sont déposées un peu partout dans le salon.

Elles se dirigent en suivant les gémissements. Elles arrivent dans la chambre. Des vêtements jonchent le sol. Il est sur le lit, serrant un oreiller contre lui.

- Castle ?

Il ne réagit pas

- Castle ?

- Laisse-moi tranquille

- Castle, il faut que tu viennes avec nous. Tu ne peux pas rester ici, tout seul

- Lanie, dit-il en se redressant, pourquoi ? Pourquoi le destin s'acharne-t-il sur elle ? Sur nous ?

- Je ne sais pas Castle

- Elle me manque tellement… Elle était tout ce que j'attendais…

- Viens avec nous Castle

- Je dois rester ici, près d'elle. Je lui ai promis…

- Castle, on te ramène chez toi. Elle ne voudrait pas que tu te mettes dans cet état là…

- Non, je ne partirais pas d'ici.

Il ne bougerait pas. Elle le savait.

- Javier !

- Lanie ?

- Assomme-le !

- Quoi ?

- On doit le ramener chez lui. Il ne va pas coopérer. Alors assomme-le !

- Mais…

- Dans l'état où il est, il ne s'en rappellera pas. Je le ferai bien moi-même…

- Ok

Il décocha un coup de poing dans la mâchoire de Castle. Il n'eut pas besoin de frapper très fort pour le sonner.

- Avec Ryan, amenez-le dans la voiture. Je vous rejoins dès que j'ai refermé la porte.

Les gars sortirent. Elle regarda une dernière fois l'appartement et ne put s'empêcher de laisser échapper quelques larmes en repensant à toutes les discussions qu'elles avaient eues assises devant le canapé, ou devant le comptoir. Toutes ces fois où elle lui avait dit de laisser parler son cœur et de tenter l'aventure avec Castle. Et finalement elle avait découvert qu'elle l'avait fait. Bien sûr, elle aurait préférée qu'elle le lui dise, plutôt que de l'apprendre quand il avait été accusé de meurtre. Mais sans ça, elle n'aurait jamais pu imaginer la profondeur des sentiments qu'elle avait pour lui. Malgré toutes les preuves qui s'accumulaient, elle était persuadée de son innocence, alors que même eux commençaient à douter.

Elle aurait dû s'en douter. Depuis l'histoire du sniper, Kate avait changé. D'abord pendant sa suspension. Elle ne l'avait pratiquement pas vu. Puis à son retour. Elle l'avait trouvé changé, plus épanouie, plus souriante, plus mystérieuse. Elle avait bien pensé à un petit ami, et elle n'avait pas démenti. Mais comme Castle avait fait l'innocent, elle n'avait pas pensé à lui.

Puis quand ils l'avaient su, ils avaient été contents pour eux. Ils savaient tous que si Gates venait à l'apprendre, ce serait la fin de leur collaboration. Aussi n'avaient-ils rien dit. Alors au travail, ils agissaient comme si de rien n'était. Mais quand ils se retrouvaient autour d'un verre le soir, la frontière qu'ils s'imposaient la journée au bureau disparaissait. Il pouvait la prendre dans ses bras et elle aimait se blottir contre lui. Ce n'était plus Beckett et Castle c'était Kate et Castle.

- Tu crois qu'un jour, elle t'appellera autrement ?... En privé, je veux dire.

- Lanie, tu la connais. Tu sais bien qu'elle n'aime pas les surnoms !

- Je ne parle pas de ça... Mais Richard, ou Rick.

- Ça fait quatre ans, qu'elle m'appelle comme ça. Alors je ne pense pas.

- Mais vous êtes ensemble maintenant, elle pourrait…

- Ma mère m'appelle Richard, mes ex m'appelaient Richard ou Rick

- Ou « chaton »

- Oui, ça aussi... Kate est la seule à m'appeler Castle

- Nous aussi !

-
Pas de la même façon que Kate… Je suis capable de te dire ce qu'elle ressent, rien qu'au timbre de sa voix !... J'aime la façon dont elle prononce mon nom !

Quand ils pénétrèrent dans le loft, il reprenait ses esprits. Il grommela quelques mots incompréhensibles quand Esposito et Ryan l'installèrent dans le canapé

- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? demanda Martha

- On a dû utiliser la manière forte. Je suis désolée. Mais on n'avait pas le choix

- Je comprends

- Comment
va monsieur Beckett ? demanda Lanie

- Il s'est endormi. Enfin !… Et Richard ?... Il ne va jamais vouloir rester…

- On va le faire dormir et on va le surveiller.

Lanie fit avaler des somnifères à Castle et demanda aux gars d'aller le coucher dans sa chambre. Il délira encore un bon moment, puis finit par s'endormir.

- Lanie… Il s'est endormi

- Merci, Javier

- On fait quoi maintenant ?

- On attend. Espérons qu'avec ce qu'il a bu et les somnifères, il dormira un bon moment

- Et après ? demanda Ryan

- Je ne suis pas d'astreinte ce week-end, je vais rester là et essayer de lui faire remonter la pente… Si ça ne vous dérange pas Madame…

- Martha… Vous pouvez tous rester ici. Il n'y a aucun problème

- On va rester avec toi

- Kevin, ta femme…

- Elle comprendra.

Ils s'installèrent dans le salon. Martha ramena du café. La nuit allait être longue

- Vous avez des nouvelles ?

- Aucune, dit Esposito. On n'a rien trouvé dans la voiture et l'autopsie…Non plus. On n'a pas de témoin. On ne sait pas qui a appelé. On ne sait pas comment elle est arrivée là. On ne sait pas ce qu'elle a fait quand elle a quitté le poste…

- Kate, elle s'appelait Kate, Javier. Ce n'est pas parce que tu ne dis pas son nom que tu ne souffriras plus.

- Lanie…

- C'était ma meilleure amie, Javier. Je ne veux pas l'oublier. Je ne veux pas qu'on l'oublie, qu'on l'efface comme une gomme efface un coup de crayon.

- Je sais. Mais ce n'est pas facile de se dire qu'on ne la verra plus… Et quand je vois son père et Castle…

- On va les aider.

Il dormait, serrant son oreiller contre lui. Il pouvait encore en sentir les effluves de son shampoing à la cerise. Par moment, il souriait. Sûrement un joli souvenir !

Il se retourna et posa sa main sur la place qu'elle occupait. La froideur du drap le réveilla

- Kate ? demanda-t-il en murmurant

Il regarda la pièce, puis la place vide à côté de lui, puis l'oreiller dans ses bras.

La dure réalité le rattrapa. Elle n'était pas là... Elle ne serait plus jamais là.

Il s'assit et regarda autour de lui. C'était sa chambre. Comment était-il arrivé là ?

Il allait se lever, quand il remarqua à la place qu'occupait Kate, quand elle venait au loft, se trouvait sa nuisette. Il s'en saisit et la plaqua contre son visage. Les larmes jaillirent de plus belle.

Il finit par se lever. Il entra dans son bureau et commença à fouiller dans les bouteilles qui s'y trouvaient. Il avait besoin de quelque chose de fort.

Dans le salon, ils s'étaient finalement endormis. C'est Lanie qui entendit la première les bruits qui venaient du bureau. Elle regarda sa montre. 2H du matin. Il n'avait dormi que trois heures. Et elle, peut-être une demi-heure. Elle soupira et se leva pour aller le voir.

- Qu'est-ce tu fais, Castle ? Tu devrais dormir ?

- J'en ai besoin…

- Besoin pour quoi faire ? Tu crois que tu ça va t'aider ?

- Lanie… Quand je dors, je nous vois ensemble, on est bien, on est heureux…Et dès que je me réveille, c'est le cauchemar qui recommence, qui tourne en boucle. Chaque pièce, chaque lieu… Je la vois partout…

- Et tu crois que c'est en te mettant dans un état pareil… Castle, je sais ce que…

- Non, Lanie, tu ne sais pas. Personne ne sait. Je l'aimais. Je voulais faire ma vie avec elle… C'est vrai, au début, après notre première enquête, quand je l'ai invité, je voulais la mettre dans mon lit. Pour moi c'était une fan parmi tant d'autres. Mais contrairement à ces femmes, elle a refusé. Et ça m'a intrigué. Je n'étais pas habitué… Et puis j'ai eu cette idée de roman, cette idée d'une détective suivie par un journaliste. Je savais qu'elle ne voudrait jamais que je la suive, mais elle ne refuserait pas si ça venait du maire. Je m'étais dit qu'après quelques enquêtes, elle finirait par céder. Mais non. C'est tout le contraire qui s'est passé. Elle ne s'intéressait pas à moi. Et moi, je tombais amoureux. Quand j'ai failli ne plus la revoir quand j'ai ouvert le dossier de sa mère, je me suis senti perdu…

- Mais elle t'a laissé revenir ?

- Oui, et tu ne peux pas imaginer comme j'en ai été heureux… Même quand elle était avec Demming ou Davidson. Ca me faisait mal de la voir avec eux, mais ce qui importait pour moi, c'était qu'elle soit heureuse… Même quand j'ai découvert qu'elle m'avait menti et que j'ai pensé qu'elle n'éprouvait pas les mêmes sentiments que moi.

- Comment ça elle t'a menti ? A quel sujet ?

- Je lui avais dit que je l'aimais le jour où le sniper lui a tiré dessus. Et elle m'avait dit qu'elle ne se souvenait de rien. Mais c'était faux.

- C'est à cette époque que tu as fait ta petite virée à Las Vegas.

- Je sais, je me suis conduit comme un imbécile avec cette hôtesse de l'air.

- Et Slaughter !

- Oui, avec lui aussi… Et puis je me suis dit que le mieux c'était de partir…Mais elle m'a appris qu'elle suivait une thérapie depuis un an et qu'elle aimerait que je sois là quand elle en aurait terminée… J'aurai pu attendre encore des mois s'il avait fallu…

- Au final, vous vous êtes fait souffrir autant l'un que l'autre…

- Et puis il y a eu cette nuit… Cette fameuse nuit où elle a décidé qu'elle serait à moi… Oh, Lanie… Elle a fait de moi le plus heureux des hommes… Jamais une femme ne m'a donné autant que ce qu'elle m'a donné. Son corps, son âme… Si tu savais comme j'aimerai pouvoir la serrer dans mes bras…. Rien qu'une fois…

- Tu te fais du mal, Castle…

- Non, c'est sa mort qui me fait mal…

Il se servit un verre et l'avala d'un trait

- Ne fait pas ça, Castle… Elle ne voudrait pas te voir comme ça, te voir te détruire… Tu sais ce qu'elle pensait de ceux qui noyaient leur chagrin dans l'alcool…

- Eh, bien, qu'elle vienne me le dire, hurla-t-il en jetant son verre contre la bibliothèque… Je suis même prêt à affronter son regard, sa colère… Mais qu'elle vienne…

Il s'écroula au sol, en larmes.