16 Juillet 2016, Bretagne, Route menant à la pointe du Raz, 09h16


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Le plan avait été élaboré un peu à la va-vite, en un quart d'heure top chrono après leur lecture de l'article sur les meurtres de la pointe du Raz, mais au volant de la voiture familiale, Léa se sentait désormais soulagée. Le plus dur avait été accompli : quitter seule la maison. Enfin, pas tout à fait, puisque Bob était installé à ses côtés. D'ailleurs, elle espérait très fort ne pas se faire contrôler par les flics sur la route. Elle avait son permis et ses papiers, pas de souci là-dessus, mais s'ils lui posaient la question, ce serait compliqué de leur expliquer pourquoi la ceinture passager était soigneusement bouclée alors que personne ne semblait occuper le siège.

La veille au soir, pendant le repas qu'elle n'avait cette fois pas tenté d'éviter, Léa avait parlé un peu des dessins qu'elle avait à faire. En tournant habilement la chose – ce qui n'avait pas été si compliqué en soi, vu qu'elle ne racontait jamais rien de ses cours à sa famille – elle leur avait fait croire qu'elle avait un travail à rendre à la rentrée. Une grosse œuvre, censée être assez détaillée, portant sur les arbres, les feuilles, le mouvement naturel, et tout le tralala. Il lui avait suffi de sortir quelques noms techniques auxquels ils n'avaient rien compris pour qu'ils la croient. Ça n'avait pas été compliqué. Elle avait négocié l'emprunt de la voiture afin de pouvoir prétendument retourner dans la forêt de Brocéliande pour y travailler, étudier les nuances de couleurs, les formes, et tout et tout. Ses parents avaient un peu réfléchi à la question et avaient fini par accepter sans trop hésiter, lui faisant confiance.

De bon matin, elle avait donc descendu son matériel de dessin qu'elle avait balancé dans le coffre, histoire de donner le change. Carnets, feuilles, crayons, gommes, pastels, fusains, tout le nécessaire était là. Et puis elle était partie avec Bob, direction : non pas Brocéliande, mais la pointe du Raz, évidemment. Pas d'inquiétude : elle avait prévenu le reste de sa famille qu'elle serait sûrement absente la journée entière. Seule Louise lui avait adressé un regard circonspect au moment de son départ – elle était présente la veille et voyait Bob l'accompagner, elle se doutait donc de ce que tramait en douce sa petite-fille. Mais elle n'avait rien dit. Sa manière à elle d'approuver et d'encourager son action.

Dans la voiture, après un moment de silence, Bob et Léa continuèrent d'émettre hypothèse sur hypothèse concernant les deux autres amis du pyromage, Shin et Grunlek, ainsi que sur un éventuel moyen de rentrer chez eux.

« La strat de Théo n'est pas si bête. » admit Bob en grinçant des dents. « Il n'y a plus qu'à espérer que Shin et Grun aient accès aux informations locales, d'une manière ou d'une autre. »

« On pourrait retourner à Brocéliande. » suggéra Léa en abordant un rond-point.

Bob esquissa un sourire moqueur.

« N'est-ce pas ce qu'on est censé faire actuellement ? »

« Non, mais pour de vrai. » insista la jeune femme. « C'est particulier, ce coin, dans les légendes il s'y passe toujours plein de trucs magiques. Peut-être que toi ou l'un de tes amis pourrez faire quelque chose là-bas… »

« Tu crois que je pourrai retrouver ma magie ? »

Léa sourit à son tour à la voix pleine d'espoir de Bob. Elle avait compris à quel point jeter des sorts, même de simples boules de feu, était vital pour lui. Naturel, comme si ça faisait partie de son être. En tant que demi-diable, c'était peut-être un peu le cas, d'ailleurs, quelque part. Et malgré ses premières pensées à son égard, maintenant, elle compatissait.

Elle n'était pas prête d'oublier le hurlement déchirant qu'il avait poussé dans le jardin, quelques jours plus tôt.

« Je n'en sais rien. » soupira-t-elle cependant.

« On pourrait aussi demander à Louise. Elle doit en connaître un rayon sur les endroits magiques qu'il y a dans le coin. »

« Mais oui ! Je n'y avais même pas pensé. Bob, tu es un génie ! »

« Je sais, je sais. »

Quelques jours plus tôt, son faux air modeste aurait horripilé Léa. Mais à présent qu'elle s'était habituée au caractère capricieux du pyromage et qu'elle commençait à apprécier celui-ci de plus en plus, sa réponse théâtralisée la fit éclater de rire. Tenant fermement son volant d'une main, elle donna de l'autre une tape sur l'épaule de l'homme assis à ses côtés.

« Prétentieux. » lâcha-t-elle avec amusement.

Bob examina négligemment ses ongles, nostalgique de l'époque pas si lointaine où il était encore capable d'en faire jaillir de minuscules flammèches. Même cela, il en était incapable, désormais.

« Moui, ça je le sais aussi. »

Léa pouffa doucement. Comme aux premiers jours, le demi-diable lui adressa une discrète œillade. Elle lui répondit d'un sourire moqueur.

Puis elle tourna la tête, prise d'une subite quinte de toux.


Le trajet dura presque deux heures. Malgré le temps resplendissant et la brise fraîche provenant de l'océan qui adoucissait les températures, bien moins de voitures que d'ordinaire occupaient le parking de la pointe du Raz. Les meurtres hebdomadaires qui avaient lieu depuis cinq ou six jours avaient dû en décourager plus d'un. Pourtant, le site n'avait pas fermé. De nombreuses barrières se dressaient çà et là, et des militaires patrouillaient avec l'ordre de sécuriser la zone. Les visiteurs étaient obligatoirement dirigés vers un passage étroit où ils étaient fouillés.

On se retrouve en plan vigipirate à cause d'un paladin esseulé, non mais y'a de quoi rêver, là, ne put s'empêcher de penser Léa avec ironie en patientant dans la file d'attente parmi un groupe de randonneurs chevronnés équipés de pied en cap.

Pendant ce temps, Bob sauta tranquillement par-dessus les barrières de sécurité, avança en sifflotant et l'attendit de l'autre côté.

Une fois que Léa eut passé les contrôles sans problème, elle rejoignit le demi-diable et ils progressèrent côte à côte sur le chemin menant à la pointe du Raz. Son bâton en main, Bob gardait ce réflexe du Cratère de toujours observer attentivement autour de lui, craignant qu'un ennemi ne surgisse devant eux à l'improviste, même si Léa lui avait assuré que ça n'avait que fort peu de chances d'arriver. La jeune femme, parfaitement décontractée, progressait d'un pas tranquille, les mains dans les poches de son short en jean et ses lunettes de soleil sur le nez. De petites mèches brunes rebelles agitées par le vent venait battre ses tempes. Elle toussait encore de temps à autre, et se demandait comment elle avait pu réussir à attraper un fichu rhume en plein mois de juillet alors qu'il faisait une chaleur à crever.

Ils étaient seuls sur la route le groupe de randonneurs avait emprunté un sentier proche des falaises abruptes, et il n'y avait pas d'autres promeneurs qu'eux à l'horizon, pour le moment. Léa se sentait bien, là. À marcher, simplement, près de cet homme dont elle s'accommodait chaque jour un peu mieux de la présence. Dans très peu de temps, elle parviendrait même à le considérer comme un ami. À moins que ce ne soit déjà le cas.

De son côté, depuis quelques minutes, Bob bataillait contre son démon intérieur qui tentait une nouvelle fois de reprendre le dessus. Il s'efforçait de lutter en toute discrétion, parce qu'il ne tenait pas à effrayer la jeune femme – l'aborder enfin avait déjà été suffisamment compliqué ! Malgré tout, il ne put empêcher ses poings de se serrer peu à peu, mètre après mètre, et Léa finit par remarquer sa crispation.

« Bob… Tout va bien ? »

« C'est pas la joie tous les jours d'être un demi-diable. » fut sa seule réponse alors qu'il contractait sa mâchoire de plus belle.

Elle s'arrêta subitement et tendit le bras vers sa tête dans un geste si vif qu'il se demanda un instant si elle n'allait pas le frapper. Ça ne l'aurait même pas étonné, vu le caractère imprévisible de cette fille. Mais elle se contenta de poser le dos de sa main sur son front quelques instants, mouvement qui lui fit hausser un sourcil intrigué.

« Euh… Qu'est-ce que tu fabriques ? »

« Merde, t'es brûlant. » grimaça-t-elle en retirant sa main… avant de couvrir sa propre bouche de son bras pour étouffer une nouvelle quinte de toux.

« Dois-je vraiment te rappeler que c'est tout à fait normal ? » soupira-t-il exagérément en levant les yeux au ciel.

« Non, mais y'a quelque chose qui va pas, là. La surdose d'écailles, c'est normal aussi, tu vas me dire ?! »

C'était vraiment de l'inquiétude qu'il y avait dans la voix de Léa. Bob baissa la tête en direction de ses poings qu'il décrispa, laissant apparaître de longs doigts fins.

Aux extrémités anormalement griffues.

« Mon démon intérieur remet ça. » grogna-t-il, le souffle court.

Il allait finir par devenir un danger pour elle, si ça persistait et qu'il perdait totalement le contrôle. Relevant les yeux, il croisa le regard soucieux de la jeune femme. Elle posa une main sur son épaule. Ce n'était rien, mais il apprécia le geste en son for intérieur. Après leurs débuts difficiles, il était content qu'elle tienne à lui un minimum, maintenant. Mais d'un autre côté, depuis qu'elle lui avait parlé de son meilleur ami de papier, il se demandait sans cesse si c'était lui ou Nova qu'elle voyait quand elle le regardait.

Bien sûr, qu'il avait tenté la télépathie sur elle pour en savoir plus, égoïstement. Mais ça ne fonctionnait pas plus que les boules de feu. Ou alors, elle lui fermait sacrément bien son esprit. Bob avait vraiment perdu tous ses pouvoirs. Il enrageait de se sentir si impuissant.

« Ça va aller ? » lui demanda-t-elle doucement.

Il serra à nouveau les poings, hocha la tête avec détermination, le regard brillant. Il savait que Théo se trouvait au bout du chemin.

« Ouais. Continuons. »

« Ça marche. »

Bob et Léa repartirent. Son démon intérieur s'agita encore pendant un bout de temps, puis s'apaisa et le pyromage se détendit légèrement. Constatant ça, la jeune femme lui adressa un sourire encourageant.

Ils finirent par rejoindre la haute statue dressée face aux flots sur son piédestal de pierre. Léa la contourna et parcourut du regard les inscriptions qui l'ornaient. Elle venait à peine de lire qu'il s'agissait de Notre-Dame des Naufragés qu'une ombre inhabituelle la recouvrit. Mettant sa main en visière sur son front, elle leva la tête et écarquilla les yeux. Bien loin de respecter le monument, Bob avait entreprit son escalade afin de s'assurer un meilleur point de vue.

« Mais ça va pas bien la tête ?! » s'étrangla-t-elle. « Descends de là ! »

« Oh, ça va. » lui lança-t-il d'en haut, agrippé d'une main au bras tendu du marin. « J'en ai croisé d'autres, des statues, crois-moi. » sourit-il, avant de porter son autre main à sa bouche en guise de porte-voix et de vociférer : « THÉO ? THÉ-OOO ! HEY ! MONSEIGNEUR LE PALALADIN DE SILVERBERG, INQUISITEUR DE LA LUMIÈRE ET ENVOYÉ DU DIEU EUTHANASIE, EST PRIÉ DE RAMENER SON CUL ! »

En contrebas, Léa arqua un sourcil perplexe.

« Ça va vraiment le convaincre de venir si tu lui gueules dessus comme ça ? »

Un bruit de chute lui répondit. Bob avait sauté de son perchoir de pierre pour atterrir à côté d'elle et se relevait à présent en époussetant négligemment sa robe. Il reprit son bâton, qu'il avait laissé posé contre la statue, et déclara en s'avançant vers la falaise, prenant la directive des opérations :

« Il ne doit pas m'avoir entendu. Allons le chercher ! »

Léa leva les yeux au ciel mais obtempéra et suivit le pyromage en toussant de plus belle. Il lui jeta un regard par-dessus son épaule.

« Ça n'a pas l'air d'aller mieux, toi. »

« C'est juste un rhume d'été, t'inquiète. »

Bob ne répondit rien et poursuivit sa route en marmonnant dans sa barbe, peu convaincu par l'explication de la jeune femme.


Ils passèrent l'après-midi à parcourir le site dans tous les sens. Peu désireuse de passer pour une folle à lier auprès des rares personnes qu'ils croisaient parfois, Léa laissait au demi-diable le soin de s'égosiller tout son soûl en appelant Théo. Mais ils eurent beau fureter partout, et Bob eut beau s'aventurer dans la lande, chose qui était interdite à Léa, aucune trace du paladin. Peu à peu, le ciel s'assombrit. Les premières gouttes de pluie s'écrasèrent au sol lorsqu'ils se retrouvèrent de nouveau devant la sculpture de Notre-Dame des Naufragés, fourbus.

« Attendons qu'il y ait un éclair. » décida Bob. « Ça nous indiquera sa position, il sera forcément en-dessous. On n'aura plus qu'à aller à cet endroit et le tour sera joué ! »

Léa se contenta d'un hochement de tête silencieux : elle commençait à avoir mal aux pieds depuis presque quatre heures qu'ils crapahutaient sans arrêt dans les rochers, ce temps maussade lui avait fait ranger ses lunettes de soleil et lui minait le moral, et cette fichue toux qui ne se calmait pas l'épuisait. Fatiguée par leur randonnée, elle finit par imiter Bob et s'adossa elle aussi à la statue, sans plus de considération pour son caractère religieux censé imposer le respect. Alors qu'ils patientaient, une voix surprise et soulagée jaillit.

« Bob ? C'est toi ?! »

Le pyromage bondit aussitôt, tourna la tête dans la direction d'où provenait la voix, et un large sourire éclaira son visage détrempé par la pluie.

« Shin ! »

« Putain, que je suis content de te voir ! »

« Et moi donc ! »

Les deux amis se retrouvèrent avec joie, Bob présenta Léa, puis les deux hommes se mirent à s'expliquer mutuellement leurs aventures tandis que la jeune femme, en retrait, étudiait d'un œil curieux le nouveau venu. Son visage était presque entièrement dissimulé par une large capuche et un cache-nez, elle ne pouvait distinguer que ses yeux. Elle n'eut pas le temps de le détailler davantage, car un éclair blafard crépita, zébrant le ciel sombre. Ils sursautèrent tous les trois avec un bel ensemble et se tournèrent vers l'océan.

La foudre était tombée non loin, sur l'extrême-ouest de la pointe du Raz, frappant le dernier monticule rocheux donnant sur l'immensité des flots agités.

« Théo ! » crièrent Bob et Shin d'une même voix.

Ils piquèrent tous les deux un sprint, et Léa les suivit tant bien que mal, les yeux plissés à cause de la pluie diluvienne qui s'abattait désormais sur eux et ses chaussures dérapant sur les pierres trempées. Le demi-élémentaire devait être en mesure de pouvoir utiliser ses capacités spéciales, lui aussi, car il fila comme une flèche et Léa ne le distingua bientôt plus. Jurant entre ses dents contre son ami qui pouvait lui aussi profiter injustement de ses pouvoirs, contrairement à lui, Bob remarqua du coin de l'œil que Léa peinait à le suivre et ralentit le pas pour l'aider à évoluer sur le terrain rendu glissant par l'humidité.

Ils mirent de nombreuses minutes supplémentaires par rapport à Shin, mais ils finirent par parvenir à l'endroit où la foudre était tombée. Là les attendait le demi-élémentaire, le regard brillant. Dans son dos, la mer grondait sourdement.

À ses côtés, à travers le rideau de pluie, Bob put distinguer la silhouette haute d'un paladin éreinté en armure, et celle plus trapue d'un nain au bras métallique accompagné d'une louve dont le pelage blanc gouttait doucement.

Les Aventuriers étaient de nouveau réunis, enfin.


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À suivre dans "Terraventures - Léa"…


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Merci beaucoup d'avoir suivi cette partie de l'histoire ! :-)