Bonsoir ! Alors, il est 20h32 et je suis dans les temps ! C'est une grande première, un chapitre en temps et en heures ! J'espère que vous l'apprécierez et que vous serez un peu plus nombreux à me laisser votre avis, même si je remercie encore chaleureusement les personnes qui prennent le temps de follow et de mettre en favoris l'histoire ainsi que ceux qui review.

Sur ce, bonne lecture !


Travel

L'air frais se glisse dans ma gorge à chacune de mes respirations, et forme de petits glaçons dans mon estomac. Mes pieds se heurtent à des nuages de fantômes et de graviers. La main de Sirius pèse tellement lourde dans la mienne que je songe à la lâcher, même les pitreries de ses compères me paraissent lointaines.

Et surtout vaines. Je ne sais pas pourquoi je prends autant à cœur cette balade de santé, cette balade de secrets sucrés. Je n'arrive pas à suivre le chemin, la route droite qui se trace devant moi comme un bout de parchemin bien sagement déplié. Ce n'était pas compliqué pourtant : suivre sans ambigüité les cours de Jane Hepburn, profiter de Sirius comme le premier lever de soleil du matin et rester en vie le plus longtemps possible. Et pourtant, je m'entête à fouiller dans la terre encore meuble de mystères, je fouine partout en disséquant toute chose avec mon regard ivre de tempête.

Etrangement, les autres élèves que nous croisons zigzaguent, remontent en sens inverse, tournent à gauche puis à droite. C'est parce que je le sais bien, ça me pince au niveau du cœur, je suis dans le droit chemin.

La voie si tranchante et lisse, qu'elle m'en écorche les pieds, me narguant : « et pourtant, il faut que tu continues d'avancer ».

C'est l'arrêt qui me terrifie, je ne veux plus cesser d'avancer. User mes chaussures jusqu'au bout de la terre, là où la guerre ne sera qu'un point de ténèbres et où personne ne connaîtra mon nom. Voyager, jusqu'à ce que je l'oublie moi-même.


« Le voyage est une suite de disparitions irréparables. » Paul Nizan.


La Plume Enchanté, l'est moins que dans mes souvenirs. Les dorures sont ternies, oxydées. Quelques gamines de première année sortent et la porte, qui autrefois me faisait penser aux portes des palais dans les contes de princesse, grince plaintivement en tournant sur ses gonds. J'en profite pour me faufiler, suivi de mes trois amis. J'aurais eu trop mal de devoir tourner la poignée, pour la fermer comme pour l'ouvrir : je préfère avoir la voie libre et tant pis pour le bruit du vent qui me murmure mes peurs.

Au comptoir, la serveuse est seule et pourtant elle ne semble pas débordée puisque la salle est relativement vide, sans compter les groupes d'adolescents éparpillés par ci, par là. Je m'approche de la jeune femme qui ne le parait pas tant, à la vue des sillons qui se forment sur son front. Elle me regarde à peine, continuant son ménage. Elle est si préoccupée qu'il me faut esquiver une pile de théière volantes afin d'éviter de me retrouver assommer.

Je reste quelques secondes, bien patiente, à me demander si je prends la bonne décision. Cherchant le soutien d'un des Gryffondors, je me retourne pour les trouver, bavardant avec une des rares clientes qui ne soient pas de Poudlard. Une femme, une jolie qui plus est, c'est tellement facile d'être séduisante et beaucoup moins compliqué que d'être laide. S'il y en a qui ne perdent pas leur latin dans toute cette histoire, c'est bien eux. Je frappe à trois reprises sur le bois manufacturé du comptoir et la serveuse daigne enfin lever les yeux vers moi.

— C'est pour quoi ?

— Je voudrais voir Benjamin. Il travaille ici.

— Pour parler, princesse, il faut payer d'abord.

Elle me déclare cela avec un ton pince-sans-rire qui colle parfaitement à son portrait de patronne impitoyable. Si j'étais une combattante, une femme de justice, je m'indignerais de ce marché. Cependant, je me rétracte lâchement – je ne suis pas une justicière, juste une gamine qui cherche des réponses aux mauvaises portes mais s'entête à continuer de frapper – et opine :

— 2 cafés crème et un sirop de menthe.

En retournant m'asseoir, je me demande où peut bien être Benjamin et que diable est-il donc arrivé à cet endroit. Ce n'est pas que l'endroit en lui-même ai changé car la décoration est la même, tout comme les petites toques en plumes ou les menus qui lévitent au-dessus de chaque table en compagnie d'un chapelet de bougies aromatisées. Non, c'est quelque chose de plus profond, quelque chose dans la posture de cette femme accablée, quelque chose dans le grincement de la porte.

Distraitement, je passe un doigt sur la table, attendant que les garçons me rejoignent.

Quelque chose dans la poussière qui forme des couches épaisses.

La serveuse nous apporte nos commandes. J'ai beau chercher, à en plisser les yeux, rien dans son attitude ne transparaît un quelconque problème. Elle slalome entre les tables avec professionnalisme, nous adresse un sourire en arrivant à notre hauteur.

Elle est tellement à l'aise dans son rôle de mademoiselle tout-va-très-bien qu'elle manque de repartir comme si de rien n'était. Je la saisis par le bras, j'ai peur de lui faire mal. Je manque de relâcher ma prise, étourdie par mes propres actes, quand Remus s'empare délicatement du poignet de la jeune femme.

— La jeune fille à mes côtés voudrait, je pense, des réponses. Il serait peut-être sage de les lui donner, qu'en pensez-vous ?

J'ai toujours été étonné par la voix de Remus, ce bruissement de papier et ce grattement de plume au fond de la gorge. Comme s'il avait un chaton coincé entre ses cordes vocales, qui miaule faute de pouvoir rugir.

Enfin, son ordre est suffisamment puissant pour qu'il se fasse obéir. Je suis gêné qu'il m'aide ainsi alors qu'ils ne savent pas de quoi ils en retournent. J'ai préféré ne pas leur dire un mot sur la tâche que je m'étais incombé. Les éloges à l'égard d'Hepburn sortent de la bouche de Sirius, comme tant de boutons de fleurs. La blonde se glisse avec désinvolture contre Remus, qui laisse retomber sa main avec un sourire satisfait.

— Benjamin est parti.

— Où ?

— Je ne sais pas. Il a démissionné, il y a…

Elle s'interrompt pour compter sur ses doigts. Depuis combien de temps n'a-t-elle pas dormi ? L'exercice est-il tellement dur que cela ? Servir les clients ? Nettoyer les tables ?

— Trois semaines.

Ma tête chiffonnée par la colère, ma peau irritée par le doute, tout s'envole. Le poids qui pesait sur mes épaules s'élance pour mieux retomber quelques secondes après. Comment ? Pourquoi ? Je vois bien que cette stupide petite serveuse d'un café banal de Pré-Au-Lard, c'est-à-dire condamnée à servir éternellement à boire à des gamines pré-pubères, jubile de cette réponse.

Ce qu'elle ne sait pas en revanche, c'est que je dispose d'un outil qui à défaut de lui faire cracher la vérité qu'elle cache derrière ses lèvres cerise, me permettra de me défouler.

Ma baguette. Pointé sur sa jugulaire. Ce qui fait rire Sirius et glapir la jeune femme.

— Je te déconseille d'être trop bruyante, chérie. murmure Sirius avec un clin d'œil adroit, le genre qu'il réservait à Gemma. Ma copine n'aime pas vraiment les exécutions en grande pompe, elle a toujours préféré les meurtres discrets. Remarquez les gars, poursuit-il en se tournant vers ses frères de cœurs, ce doit être son gène Serpentard qui ressort.

Je ne sais pas comment il fait pour rire, alors que j'ai dans la tête un monstre qui claque des mâchoires en montrant les dents. Je relâche subitement la pression, ma baguette, et mes larmes.

— Il a rejoint son appartement sur Harwich, il me semble. Vous n'êtes pas trop bien renseignés, non ? Il ne m'a jamais parlé de toi, dit-elle en pointant un index accusateur en ma direction, es-tu une ex petite-amie scandalisée ?

Je fusille du regard, comme si je pouvais la réduire en cendres maintenant, cette blonde aux yeux trop mesquins et bleus. Trop, trop, trop. Trop d'informations et d'inquiétudes. Parce que je me dis qu'au final, non, je ne le connaissais pas si bien que cela, Benjamin.

Son nom résonne quelque part en moi, comme un son que l'on a longuement oublié et qui nous rend nostalgique. Pourquoi est-il parti, sans me prévenir ? La guerre ? La peur ?

Je repense à la raison de ma venue. Je devais lui parler de Jane Hepburn, et, insidieusement, je me dis que c'est peut-être elle qui l'a fait fuir.

Je m'empresse de lui demander si nous pouvons utiliser la cheminé. Elle nous conduit derrière une porte dérobée, où se cache un âtre noirci.

— Ce n'est pas contre vous. C'est la guerre, c'est tout. Les gens veulent disparaître alors il me semble que la moindre des choses, c'est de les laisser partir. En général, on ne veut pas être retrouvé, mais je suis sûr que tu comprends ça, petite, pas vrai ?

Pour la première fois depuis que j'ai passé un pied dans cet enfer, elle m'adresse un regard chaleureux. Un regard qui veut dire « je ne sais pas qui tu es, ni même ce que tu as accompli jusqu'ici mais tu es quelqu'un de bien, je le vois quand je te regarde ». Elle me tend un peu de poudre verte et je suis bien contente que cela ne soit pas les cendres d'un corps, d'un mort, subitement.

Poudre de Cheminette. Les cendres d'un mort. Partir, disparaître, voyager avec le reste d'un cadavre. Je me dépêche de jeter la substance avant qu'elle n'imprègne ma peau et ne se dépose sous mes ongles. Je m'enfonce dans les flammes quand la voix de Sirius, juste derrière, feule l'adresse distinctement.

Et, je me dis que c'est une très mauvaise idée. Je revois vaguement les traits confus de la serveuse, et je me dis qu'elle aussi le pensait. Ce n'est qu'une trop belle politesse que de ne garder pour soi ce que l'on pense, quelquefois.


X/


Le quartier est moldu, à l'exception de la petite boutique de potion minable que nous venons de quitter. Selon les indications de la serveuse, il occupait le 25. Chiffre impair, quel malheur ! L'air marin me soulève le cœur, on pourrait presque croire que nous sommes là, en vacances, quelque part sur la côte anglaise à prendre du bon temps.

Sirius demande à aller faire un tour du côté du quai et, en regardant son sourire de travers et la mine paisible de Remus et Peter en arrière-plan, je ne peux pas lui refuser. Puis ça m'arrange bien, n'est-ce pas ? Ils ne posent pas de questions, je me distrais l'esprit et j'observe les coques des navires tanguer au rythme d'un flot tranquille. J'avise un bout de bois flotté dans l'eau au loin.

Comme tant de ses semblables, il sera emporté jusqu'à la plage d'un autre pays, d'un autre continent. Ce serait si facile de se laisser porter, les bras en croix comme ceux d'un cadavre dans une belle boite laquée, sur l'océan.

On dit que la mort n'est que le terminus d'un voyage qui dure toute une vie. Pourtant, en remarquant un paquebot prêt à s'éclipser, je me dis que cela doit sans doute être le plus morne de tous.

— Tu ne veux pas aller à cet appartement, Grace ?

La voix de Sirius s'élève à peine, au-dessus du roulis. Je n'apprécie pas vraiment l'accent qu'il tente de dissimuler quand il dit « cet appartement », comme si ce n'était qu'une chose qu'il fallait effleurer du doigt.

Ou ce n'est qu'une invention fantaisiste de plus, de la part de mon cerveau rongé par l'angoisse, la culpabilité et le doute. Je suis rongé comme une planche de bois par les poissons et les algues.

Sauf qu'à regret, je ne m'imbibe pas d'eau, juste d'interrogations qui me conduisent toujours plus loin.

— Je croyais que tu voulais voir un peu du paysage, tu sais…

— Nous ne sommes pas venu pour visiter le pays, par Merlin, Grace ! Par tous les diables, j'ai accepté de t'accompagner parce qu'il faut quelqu'un pour assurer tes arrières ! Pas pour nourrir les poissons ! Je ne sais même pas pourquoi nous devons voir ce garçon ! Garçon que tu n'as jamais mentionné devant moi, qui plus est !

Il s'énerve et c'en est tellement surprenant que je ne peux m'empêcher de sursauter. Remus et Pettigrow se contente, eux, de balayer l'espace d'un regard las. Ils doivent avoir l'habitude, ou alors ils sentaient l'orage couver mieux que moi.

Sirius marche furieusement, c'est un étrange qualificatif et pourtant, on pouvait réellement croire qu'à chacun de ses pas, les dalles qu'il piétine saignent un peu. Parce que c'est très élégant, d'être furieux quand on est Sirius. Il passe une main dans ses cheveux pendant que je compte les gens qui embarquent un peu plus loin sur les quais. Il ne ressemble plus qu'à un dessin brouillon, griffonné à la va-vite, les traits dessinés au fusain grossier et les ombres qui débordent un peu sur le reste de son visage.

Si les femmes en robes à pois, et autres chapeaux de midinettes me font songer à une peinture à l'huile, Sirius n'est qu'esquisse. Le goût acre dans ma bouche, c'est la déception de l'artiste qui gâche sa peinture à cause d'une couleur en trop ou d'un coup de pinceau superflu.

— Les gars sont d'accord avec moi ! Tu fais n'importe quoi !

Il cherche l'approbation de ses deux camarades, seul Peter le lui donne dans un sifflement maladif qui tient plus de l'intérêt, que d'un véritable accord. Alors, il reste là et pendant un instant Sirius et Remus se dévisagent longuement sans qu'aucun ne faiblisse.

L'air se fait plus lourd, comme une cape de sel s'affaissant sur mes épaules. J'en ai partout, dans les poumons, dans les veines, dans le cœur. Ils se font des signes discrets de la tête, quelques hochements, signes d'un débat intérieur. Les immeubles sont plus gris qu'auparavant, le bateau siffle trois fois, le décor emprunte plus à une scène de tempête dans un de ces films noirs que font les Français, qu'à une carte postale en partance de Miami Beach

Je fais n'importe quoi, ou qu'importe ce que je fasse, je le fais mal. N'importe qui aurait essayé de s'excuser, d'argumenter, n'importe qui aurait paniqué face à cet amant, ami, être de chair et de sang dont l'esprit semble vouloir sortir de son corps pour me foudroyer. Moi, je ne peux même pas déglutir, je sens les cailloux rouler le long de ma langue pour former un barrage quelque part dans ma gorge.

Je tourne sur place, désorientée comme si Sirius venait de changer la direction du vent. Et je tourne, et je tourne, et je tourne. Comme une boussole affolée qui jamais ne trouve le nord, et pense qu'elle ne le trouvera certainement plus jamais. Et je tourne, et je tourne, et je tourne. La vitesse de mon corps engendre encore un autre tour qui lui-même me pousse à continuer de tourner. Cercle vicieux.

— Grace ?

Et dans ma tête, les yeux clos alors que je continue de tourbillonner, sans même savoir si mes pieds touchent encore le sol, je me dis que c'est Sirius qui vient se repentir. S'excuser avec un sourire de travers et les cheveux pleins de nœuds qui se glisseront d'eux-mêmes entre mes doigts comme un gage de bonne foi. Pourtant, je discerne le bruit d'un caillou que l'on shoote du bout du pied, vaguement mécontent, et je me dis qu'en aucun cas ce ne peut être lui.

Parce que Sirius n'a pas besoin de m'interpeller pour que je vienne jusqu'à lui, je suis toujours ce petit galet qu'il pousse avec sa chaussure.

Alors je rouvre les yeux et la lumière se dégageant du quai m'oblige à les plisser davantage. Comme si en retrouvant mes repères, cette voix, j'avais retrouvé ma position dans l'espace qui nous entoure et par la même occasion, la lumière. Mais, cette voix, cette voix…


Et je le vois, finalement. Il porte un polo rouge et c'est la première chose que je vois, en partant de son coude, jusqu'aux bouts de ses doigts qui s'agitent pour me faire signe. Benjamin. Il n'est pas tout près, mais je sais que c'est lui avec la force des convictions que l'on sait vraie. Il a beau être habillé tel un moldu pour mieux se fondre, sans doute, dans la masse il peut ne pas aborder ce sourire qui lui scinde le visage en deux, de par sa force et son amplitude, mais une confusion enfantine je sais que c'est lui. Cependant, je ne m'élance pas vers lui, comme pourrait le faire deux amis après une longue période d'absence, parce que nous ne sommes pas véritablement des amis. Nous sommes quelque chose de plus complexe, un peu comme un pont dont les deux bouts sont sur une surface différente. Nous sommes cette corde tendue qui m'oblige à le retrouver là où il ne m'attend pas et lui, à m'appeler sans vraiment comprendre pourquoi je suis là.

Mais le fait et que, désormais, nous sommes tous les deux en ce même lieu et que je le laisse s'avancer de sa démarche tranquille jusqu'à moi, jusqu'à nous.

— Bonjour.

Et passé les premières secondes d'étonnement qu'il tente encore de dissimuler, il retrouve son air jovial qui monte jusqu'à ses yeux. Même Sirius relève la tête, alors j'en profite pour croiser son regard et je découvre comme une étincelle caché dans sa pupille. Il tend un bras vers moi et je m'y blottis tout en saluant Benjamin.

— Benjamin. Nous devons parler.

— Moi aussi je suis content de te voir, Grace. Depuis le temps…

Et le goût amertume de la honte et du dépit s'infiltre en moi. Parce que quand il achève sa phrase, il a ce petit tic nerveux au coin de la bouche, un affaissement de dépit. Et je m'affaisse également un peu plus dans les bras de Sirius.

— Tu essayes de fuir, Benjamin ?

J'essaye de couper court à son accusation habilement masquée derrière sa gentillesse et son teint solaire.

— Je pars à Amsterdam, ce soir.

Il crache ses mots rapidement, comme s'il craignait de m'écorcher avec. Il rajoute même la petite moue de circonstance, comme s'il partait en vacances alors que nous savons pertinemment que c'est faux.

— Qui est-ce que tu fuis ?

Il me regarde interloqué, et ma question fait même se retourner Sirius qui m'observe fixement et me laisse comme à chaque fois, l'impression qu'il essaye de lire en moi.

Benjamin c'est autre chose. Plutôt comme s'il essayait de se déchiffrer lui-même à travers mes paroles.

— Qui est-ce que je fuis ? Tu devrais me demander plutôt quoi, mais dans ce cas-là, je crains que tu connaisses déjà la réponse. La guerre, la mort, l'Angleterre.

Et je l'imagine slalomé entre les canaux de la ville-paradis, regarder les moulins à vent tourner et rentrer dans les cafés comme il sait si bien le faire, en souriant, les bras croisés derrière la tête, comme s'il dormait tout éveillé. Et je regarde autour de nous, l'océan délavé, les bateaux délavés, ces femmes avec leurs chapeaux et leurs robes délavés.

Il n'y a pas meilleur endroit pour partir sans se retourner. Sans regret, histoire d'oublier la beauté du monde et ses secrets. Momentanément, je me mets à la place de ces voyageurs qui doivent regarder la terre s'éloigner d'eux, plisser les yeux entre la vapeur pour admirer une dernière fois ce qu'il laisse derrière eux.

Et, je la vois, cette femme maigrelette qui resserre autour d'elle son châle, ses souvenirs contre ses épaules, puis pose un pied sur la première marche.

Il est tellement facile de se détacher de l'horreur comme si c'était une seconde peau. Tel un serpent, d'onduler jusqu'à un autre continent, en laissant derrière soi, sa vie et sa famille et ses amis et son passé.

Et moi. Et, surtout, elle.

— J'ai besoin que tu viennes avec moi, à Pré-Au-Lard. Juste pour quelques heures, je rajoute précipitamment en le voyant grimacer comme s'il avait reçu un coup dans l'estomac.

— Pourquoi ? me demande-t-il avec allégresse et curiosité, comme si je possédais la réponse à un devoir d'arithmancie difficile.

Je remarque sa mâchoire tendue et ses dents. Ces petites dents qui tentent de se broyer, de s'annihiler, les unes et les autres. Un garçon, aussi innocent que Benjamin, aussi candide que ce tendre garçon de café, ça ne doit pas bien savoir mentir, être perfide.

Finalement, ce n'est pas plus mal qu'il s'en aille. Le monde le salirait, poserait ces gros doigts immondes sur lui, laissant des traces indélébiles. Finalement, ce n'est pas plus mal qu'il s'en aille, ce voyage qui ressemble plutôt à une évasion, à un exil.

Je déglutis bruyamment et, le temps de trouver mes mots, je regarde le paquebot s'éloigner. Des canots de sauvetage, je suis sûr que nous n'en aurions jamais assez pour nous sauver du massacre qui se prépare. Juste Benjamin et quelques autres. Juste eux, et, j'ai l'impression de faire une bonne action.

— Grace ?

Ce qui ne dure qu'un temps.

— C'est pour Jane. Je m'inquiète. Pas pour elle, pour nous, dis-je en englobant les trois garçons à mes côtés. Elle…elle, elle se comporte bizarrement. Nous avons des cours…des cours de défenses et, comment dire cela ?

Chaque mot qui s'élance hors de ma bouche finit fiché dans sa poitrine, et j'aimerais trouver un moyen d'en finir avec ça.

— Je me demande si elle n'essaye pas de monter une armée. Pour le Ministère.

Si les trois Maraudeurs nagent en pleine confusion, l'expression de Benjamin me pétrifie. Le cadavre au teint blanc et défait se ranime et l'éclat de son rire est tellement puissant que j'en sursaute.

— C'est ridicule, Grace ! s'esclaffe-t-il. Une armée ! Vous êtes à peine majeur ! Que ferait le Ministère d'une armée de collégiens ! Tu nages en plein délire !

— Tu trouves cela si étonnant, Benjamin ? Etonnant que cette femme dont on ne sait rien, dont tu ne sais rien, ai des secrets ! Elle nous dépasse tous ! Elle n'est pas allée à Poudlard ! Tu l'as dit toi-même ! Elle a vécu des choses qui sont bien plus dangereuses que tout ce que nous pouvons imaginer !

— Et que crois-tu donc ? Que son passé fait d'elle une psychopathe prête à vous utiliser comme de la chair à canon ? Je n'en connais qu'un de psychopathe ! C'est Tu-Sais-Qui, par la barbe de Merlin !

— Tu as peur de lui parler, Benjamin !

Touché, coulé. Je vois une faille en lui, la fissure béante qui ne demande qu'à ce que je mette mes mains dedans, pour l'agrandir davantage. Ce que je fais à contrecœur, parce que j'ai besoin des réponses à mes questions.

— Elle ne t'a plus jamais cherché n'est-ce pas Benjamin ? Pas après sa dernière lettre ? Et toi, toi, tu savais qu'elle était là. A proximité. Alors, tu m'as envoyé. M'a demandé de prononcer ton nom, comme si ça allait faire sauter toutes les serrures des portes en titanes que vous dressiez l'un contre l'autre. Je ne t'ai pas obéi, comme je n'aurais obéi à personne. Et ça t'a tué. Alors tu t'en vas, et tu te dis que c'est comme ça que finit votre histoire.

— Tais-toi Grace !

— Hé là ! On se détend l'ami ! intervient Sirius, dont je vois les yeux devenir fou.

La détente, c'était plutôt l'atout charme de Benjamin autrefois, et pourtant, les bateaux en arrière-plan, il n'arbore qu'un visage tourmenté. Je vois sa douleur. Enfin. Sa douleur fait partie des choses sur lesquelles on voudrait fermer les yeux.

Elle a fait long voyage pour remonter à la surface, jusqu'à moi, et maintenant qu'elle est là, elle me prend à la gorge. Victime, le regret et la honte et le dégout. Tout remonte, mon estomac se rebelle.

Je me tourne de côté, pour ne plus avoir à le regarder. Le regarder me regarder. Et je ne vois désormais plus que la mer, son regard mauvais qui me donne envie de plonger.

Ne plus écouter, ne plus combattre les roulements des vagues ou la peur dans mon ventre, ne plus voir la tension qui se dessine dans l'air comme la pollution.

La mort est un voyage de plus parait-il, le dernier, celui pour lequel on n'a pas vraiment envie de prendre un ticket.

— Je viens avec vous. Vous me raccompagnerez pour mon départ, ce soir.

Et sa voix claque dans l'air en même temps que le navire qui siffle au loin, dispersant tous ces petits moldus qui ne savent pas ce qui les attend, le froid et l'hiver et la mort. Ils parleront de dérèglement climatique, d'épidémie mortelle et de malchance.

Ce serait hypocrite de dire à Benjamin qu'il a pris « la bonne décision ». Rien que d'imaginer mon ton condescendant m'écorche les oreilles. Je préfère faire le chemin du retour en silence.

La poudre verte crépite dans l'âtre quelques secondes avant que Benjamin ne se jette à corps perdu dedans, le dos vouté. Il ne faut pas croire, rien ne le fera jamais rester. Même pas elle, surtout pas elle. Jane Hepburn, c'est sa chimère, rien de plus. Peter et Remus sont les suivants à disparaître, même si ce dernier m'adresse un sourire timide qui fait ressortir l'absence de couleur sur son visage.

Il est un bien joli fantôme Lupin, c'est agréable de se faire hanter par lui.

Ne reste alors que Sirius et moi. Sirius, qui préfère se retourner vers moi avec son sourire acide des jours où tout ne va pas bien, plutôt que de rejoindre ses amis.

— Alors ? Comme ça…Jane Hepburn ?

Chaque mot sonne comme une accusation.

— Tu n'aurais pas compris. Tu ne m'aurais pas suivi.

Alors que je m'attends à une explosion de tout ce qu'il y a de Black en lui, colère vipère et venin reptilien, il se détourne.

— Tu as tort. Je t'aurais suivi jusqu'au bout du monde.

Et il s'efface.

Le bout du monde, encore un endroit où je ne pourrais pas m'enfuir.


Je n'ai jamais suivi le bon chemin, la bonne voie. J'emprunte toujours les chemins de traverse, trop d'embuches pour une seule destination. L'exil est impossible, le martyr obligé de se faire lyncher, au lieu de partir.

La guerre est un voyage où les cadavres s'empilent les uns sur les autres pour vous montrer la bonne direction.

Viendra un jour où je partirai, la paix loin derrière, en pleurant. Je le sens dans l'air, cette odeur de futur, mort. Je le sais car si un jour je pars seule, c'est que le malheur est arrivé.

Sirius ment quand il dit qu'il m'aurait suivi jusqu'au bout du monde. Il ne fuira pas. Et moi, je ne le laisserai pas sur le quai, à rêver de moi comme si je n'avais pas existé. Pas comme Jane l'a fait avec Benjamin et sa terreur d'Elle.

Alors, si je pars, c'est qu'il est mort. Ô funeste voyage, je ne veux pas bouger.


Fin. Qu'avez vous pensé du retour du Benjamin ? Des inquiétudes de Grace ? Du comportement de Sirius ? Tout va trop vite ou trop lentement, je veux tout savoir ! Merci à vous, mes lecteurs ! Vous faites l'essence de cette histoire ! Ainsi, nous nous retrouverons bientôt pour le chapitre 20 mais je ne m'avance pas à une date précise pour ne pas vous donner de faux espoirs. Voilà !

Bonne soirée et merci à tous !

Lges