Bonjour ! J'espère que vous allez bien et je m'excuse platement pour mon absence de ces derniers mois et l'arrêt de mes publications qui loin d'être régulière était pourtant présente. Cependant, ne revenant pas sur mes engagements, je publierais cette fiction jusqu'au bout. Les vacances approchent, les fêtes de fin d'année embaument l'air des maisons, en somme, ce sont des bons présages pour reprendre l'écriture.

Sur ce, bonne lecture à ceux qui suivent encore cette histoire. On se retrouve en bas.


Faith

Je prie. Je prie pendant que nous remontons l'allée qui conduit à Poudlard. J'enfonce mes ongles dans mes paumes, comme des mantras, ils me brûlent la peau.

Auparavant, c'était Sirius dont les regards m'incendiaient. Maintenant, et depuis quelques longues minutes, il ne prend même plus le temps de s'attarder sur moi. On a plus le temps de rien, c'est une valeur arbitraire, le temps.

S'il y a une force supérieure quelque part, j'apprécierais qu'elle se manifeste, qu'elle me frappe d'un éclair ou qu'elle me bénisse.

Qu'elle me condamne ou qu'elle me sauve. Finalement, il y a déjà quelqu'un de mortellement vivant pour cette tâche. Sirius. Sirius avec ses tonnerres personnels dans les yeux et ses mains furieuses qui s'agitent dans ses poches.

Je ne sais même plus pourquoi je prie Merlin. Ce n'est qu'un sorcier, le plus grand de tous c'est certain, mais ce n'est pas un héros, ce n'est pas mon héros.

Nous deviendrons un mythe, une croyance populaire. Et ce château, devant nous, notre tombeau.


« Cercle vicieux : changer le monde pour avoir la foi. Avoir la foi pour changer le monde. » Michel Polac.


Benjamin se tient en tête de file, comme s'il en avait le droit, premier arrivé et premier reparti, je me demande si c'est comme cela qu'il envisage les choses.

Il ne sourit pas, c'est terrifiant. C'est terrifiant ce sourire qui se meurt. Il n'y a donc rien d'immortel par ici. Remus jette des coups d'œil à gauche, à droite, comme s'il découvrait l'endroit pour la première fois. Il a bien raison de le faire, tout ce qui est arrivé, tout ce qui va arriver, tout va changer et tout va nous transformer, déformer notre perception. Peter le suit de près, ses cheveux blonds dodelinent sur sa tête, il avance par petits bonds, je ne le regarde pas longtemps. Son angoisse me fait crisser des dents.

Les portes se découpent nettement et une bouffée d'angoisse me saisit à nouveau. Elle me jette aux confins de moi-même. Ma main s'élance d'elle-même comme pour atteindre Benjamin, lui dire que « finalement, je ne pense pas que cela soit une bonne idée. Bonne soirée, à jamais » ou alors prendre la main de Sirius dans la mienne, et qu'il m'emmène, ailleurs. Lui, il sait faire son foyer de tellement d'endroits et sa famille de tellement de gens.

Attrape ma main, construit moi un univers, une planète, un délicieux air, nouvelle ère. Si seulement.

Si seulement j'étais moins compliquée. Est-ce ma faute ? Suis-je coupable d'avoir trop cherché, trop fouillé, trop paniqué ? Sans doute.

Avant de poser une main que je juge un brin possessive et colérique sur la porte, Benjamin a le bon gout de se retourner vers moi.

— Je préfère faire cela seul, Grace. Je pense que tu en as déjà assez fait.

— Mais…

— Je n'oublierais pas de lui faire part de tes suspicions, ne t'inquiète pas.

Et sa voix acide fait des trous. Des trous. Partout. Alors, nous entrons. Je ne devrais pas dire ça, comme si ce n'était pas une habitude. Nous ne sommes que des courants d'airs, dedans, dehors, à l'intérieur puis à l'extérieur.

Encore une fois, nous entrons.

Et alors que Benjamin prend l'escalier menant à la salle de Défense, Sirius et les garçons retournent à ce qui parait – logiquement – être leur Maison.

Je tourne, un instant, boussole qui a perdu son nord. Ai-je jamais eu des aiguilles pour me guider. Retourner à Serpentard ? Voir le diamant sur le doit de Meredith qui la fait pencher, si bien qu'elle doit le maintenir toujours plus haut ? Observer la tête fatiguée de Dorcas osciller de résignation ? Rejoindre Gryffondor ? Eviter Sirius et rire avec Lily, jusqu'à ce que l'on aperçoive nos amygdales, comme si elle était mon amie ?

Elle l'est siffle une voix dans ma tête, dans mon cœur. Mais rien n'est jamais facile. Jamais. Alors, je reste là. Je sais bien faire ça, acte de présence. Quelques élèves passent dans le couloir, la plupart ne font pas attention à moi.

Je suis aux abois.

Et puis, ils arrivent, ils m'atteignent. Je les vois passer, Meredith et Bartemius. Des deux, lequel se retournera si j'appelle « Croupton » ? Sans doute lui, question d'habitude. Elle, c'est encore trop frais. Maladie mortelle, maligne, non pas elle, certainement pas maline. Donc, le poison n'a pas encore envenimé son cerveau, ça tourne autour de son cœur. Une tumeur à son doigt, tout ça pour une bague.

Ah, elle ne l'a pas voulu ? Déjà, la première fois, le premier regard, le premier baiser, déjà elle le savait. Tout le monde le savait.

Elle me regarde et je me dis que c'est normal qu'il l'aitt choisi elle. Elle est tellement belle, avec cette esthétique royale, la courbe de son visage et ses cheveux. Elle me regarde et je me dis que je ne devrais plus jamais la regarder.

Je n'ai jamais su tenir mes engagements. Sirius s'en est allé, emportant avec lui, le reste de ce qui ne m'appartenait pas tout à fait. Le cadre d'une histoire ensoleillée, quelque chose comme ça. Benjamin a monté les escaliers, la main sur le cœur. Histoire de faire le soldat alors qu'il ne se bat même pas.

Je me demande s'il va pleurer, là-haut. Cela ne fait aucun doute. Pas elle et ce n'est pas comme si elle allait essuyer ses larmes, elle les regardera tomber vainement sur la moquette de son bureau, ou d'un bureau comme le sien, pour pas qu'il ne s'attache aux détails triviaux.

Cet entretien, vital. Pour moi, pas pour eux. Enfin, je ne sais pas.

— Alors, Rosenbach, on se promène seule dans les couloirs ? Sans gardes du corps, sans Gryffondors ?

— Parce que j'ai des raisons d'avoir peur ?

C'est une question, purement, simplement. Juste une question, pour passer le temps. Le temps qu'il ne se jette pas sur moi, ne me tue, ne m'éviscère pas.

Mourir maintenant, ne m'arrangerait vraiment pas. Sirius me haït et ira surement au bout du monde, un jour, mais assurément sans moi. Benjamin est encore dans le bureau avec ma réponse aux bouts des lèvres.

— Allons, Rosenbach, toi mieux que personne, et ce n'est pas un compliment, sait que l'on peut mourir n'importe quand.

Et il me plante là, littéralement. Entraînant contre lui, sa fiancée. Pas derrière, ce n'est pas un chien et fort heureusement car autrement je pourrais l'assassiner. De plus, il a un nom à porter, un rang sur lequel régner.

Donc, après cette rencontre pacifiste qui possède paisiblement ce qu'il y a de plus inquiétant. Je décide de retourner vers les lions. Pas que j'ai eu peur ou quoi que ce soit. Je n'ai pas besoin d'être protégé. Je suis tout aussi mauvaise que lui, tout aussi dangereuse.

Il n'est même pas à Serpentard et il a tout autant d'ennemis que s'il l'était. Autant que moi, car c'était bien la menace sous-jacente dans ses mots.

Je les compte, tout en montant les escaliers. Regulus, Bartemius, je peux compter tout le cercle pro-Mangemorts de ce dernier.

J'ai beaucoup trop d'ennemis.

Et finalement, je monte chez les Gryffondors. Parce que je n'ai rien d'autre à faire, de toute façon, je n'ai rien à faire : mes pieds connaissent le chemin, ils peuvent bien s'en rappeler pour moi.

La salle est étrangement calme, plus que d'habitude. Je ne sais pas si c'est le froid, le ciel gris et bas. Ce n'est pas encore le printemps et j'ai bien peur que ça ne le soit jamais.

A moins que ça ne soit les relents de la fois, avariée, usée, dépassée. L'odeur d'alcool et de produits nettoyants pour ceux qui ne croient plus, et qui justement préfèrent vider leur foie aux problèmes de foi.

Lily est installée confortablement, les jambes repliées contre le dos de James. Elle lit, la couverture frôlant les cheveux noir de jais du Gryffondor.

Remus et Peter se disputent une partie d'échecs. Remus plus tranquille que Peter, rouge, qui sue à grosse goute. Pourtant, aucun des deux ne parle. C'est à peine si je vois leurs lèvres s'entrouvrir et leurs pions bouger.

Je m'installe à côté de James. Je ne le fais jamais, alors il m'adresse un regard malaisé avec un sourcil qui monte trop haut. Il remonte ses lunettes sur son nez et m'oublie, instantanément.

Ça ne me dérange pas, James Potter est doué pour l'oubli instantané.

Un qui ne l'est pas en revanche, Sirius. Je le vois descendre de son dortoir. Sa cravate desserrée de force comme si elle avait tenté de l'étrangler et sa cape jetée sur ses épaules qui forment comme des ailes dans son dos.

— Tu n'as pas le droit d'être là.

Il s'adresse à moi évidemment, me fusille obstinément de ses yeux trop noirs.

— Je n'ai pas le droit de passer du bon temps avec mes amis ?

Je lui souris, chose que je fais rarement, d'un vrai sourire, celui qui fait le mieux ressortir la douleur. Un sourire comme une plaie, et tout s'en écoule. Un sourire qui lui donne la nausée.

Il me fusille encore une fois, et disparaît.

— Nous sommes au courant, trouve judicieux de m'informer Lily sans détacher ses yeux de son livre.

Je ne sais pas quoi répondre à cela. Très bien ? Tant mieux ? Je me sors de la tête mon poison de fautive, je n'ai rien fait de mal.

Je fais pour le mieux mais sans doute que je le fais mal. Je fais pour le mieux.

Personne ne dit rien, je me demande ce qui tourne dans leurs têtes, en boucle. Je m'installe comme si j'étais là pour rester, un bras sur l'accoudoir et la nuque basculée en arrière.

Et j'attends.


X/


Quand je me réveille, non, c'est Sirius qui me réveille, sa main secouant mon épaule, le visage dur et un air d'impatience gravé dessus.

— Un problème ? je demande, la voix cependant douce.

Il n'y a que le sommeil, toutefois pas suffisamment long pour m'avaler, qui m'adoucit.

— Hepburn m'envoie te chercher. Elle veut te parler.

Ainsi, c'est comme cela que ça va se passer. Sirius m'amenant proprement, comme un grand, jusqu'à la grande révélation. Je soupire et il le prend personnellement.

— Tu viens avec moi ?

— Je dois t'amener jusqu'à Hepburn, au cas où tu ne l'aurais pas compris, siffle-t-il.

Je trouve ça étonnant, intimidant n'est pas vraiment le mot, qu'il soit capable de siffler. Ça prouve bien ce petit quelque chose dissimulé sous sa peau.

— Sirius, murmure Remus.

Et j'interprète cela comme un avertissement, un feulement dangereux et voilà qu'ils me surprennent tous à leur manière.

James remonte encore une fois ses lunettes sur son nez, imperturbable, et pourtant je distingue la ligne de ses lèvres blanches s'élargir.

Je me lève, je m'avance, je le précède et au moment de passer le portrait – la Grosse Dame, elle aussi a déserté – il me glisse, une main rugueuse contre mes côtes :

— S'il s'avère que tu t'es trompé, tu disparais.

Un frisson froissé, élégant et décharné, en somme à notre image, me parcourt. Durant tout le trajet, ses mains ne bougent pas.

Si j'ai raison, elles ne bougeront plus jamais. Je le regarde et ses pupilles me transcendent. Ainsi, je me contente de toiser les dalles au sol.

La porte s'ouvre, ou Sirius ouvre la porte, je ne regarde pas. Je continue d'avancer derrière lui à petits pas.

— Relevez la tête miss Rosenbach, avez-vous donc si peu d'honneur ?

J'obéis insensiblement, et tout me brûle, m'aveugle. Elle est là, évidemment puisque c'est sa voix qui a creusé un puit en moi. Benjamin se tient à l'écart, les bras croisés sur sa poitrine. Je le regarde mais il aborde une attitude neutre.

Je me demande s'il fait le décompte, dans sa tête, du moment où il quittera le pays. Définitivement.

Donc je profite de ce moment de vide, de néant où personne n'ose prendre la parole sous peur de faire saigner l'atmosphère, pour détailler le jeune homme. Ses cheveux châtains, encore brillants, sa peau claire, son poignet anguleux caché sous un pan de sa cape.

Je me demande si Hepburn l'a reconnu du premier coup, avec la brûlure qui accompagne une personne que l'on n'a jamais pu oublier, pas faute d'avoir essayé, ou si elle est resté là, stoïque, à chercher en mémoire un nom pour ce visage qui lui pique la langue et lui effleure désagréablement les neurones.

D'une curiosité mal placée, je me demande quels ont été leurs premiers mots, à quoi ont ressemblé leurs premiers regards l'un envers l'autre.

Et pourtant, en parcourant mentalement la distance qui les sépare, je ne vois qu'un feu noir.

— Miss Rosenbach, on m'a fait part de vos soupçons à mon égard. Mr Black, quant à vous, puis-je savoir le motif de votre présence ici ?

— Une armée ? demande-t-il facétieux, le visage encore grave. Ça en jette, siffle-t-il admiratif.

Insolent, il n'a pas répondu à sa question. Un instant, nos regards se croisent. Peut-être m'accorde-t-il son pardon.

Il me l'accorde plus qu'il ne me le donne. Sirius ne donne jamais rien, si ce n'est des baisers et du temps.

— Ce n'est pas une armée, monsieur Black.

Et, je ne sais pas ce que je cherche, les détails d'une confirmation ? Une négation ?

Sirius, un instant victorieux, n'a pour autant pas retiré sa main qui a glissé dans la mienne, et, désormais, il semble perdu.

Benjamin cligne des paupières, un nombre incalculable de fois. Jane Hepburn reste égale à elle-même, elle passe une main sur sa cicatrice.

Ses ongles accrochent tendrement la chair, de loin. La douleur, ne sent elle rien ?

— Ce n'est pas une armée parce que son but n'est pas d'attaquer mais de défendre. Cependant, ce soir, c'est moi qui pose les questions. Comment vous sont venus vos doutes, Grace ?

Elle m'appelle par mon prénom et, je trouve que cela est une technique d'interrogation effroyable, comme si j'allais davantage me confier à elle, parce qu'elle écorche mon prénom avec ses dents.

Pourtant, je lui dis, parce qu'elle est en position de force et que je sais au moins reconnaître cela.

— Vous poussez beaucoup trop les élèves pour que cela ne soit pas suspicieux. Pourquoi tant d'acharnement si ce n'est pour monter une armée ?

— Ce n'est pas une armée, répète-t-elle.

— Peu importe, le nom que vous donnez à cela. Puis le fait que vous soyez Auror, sans passé, ou du moins un des plus étrange, si l'on creuse un peu.

Mon regard oblique légèrement vers Benjamin sans que je puisse m'en empêcher, alors pour me redonner contenance, je reprends de plus belle :

— Vous avez conscience de la gangrène qui pullule sous votre toit ? L'autre jour…

— Barty Croupton est un ennemi des plus redoutables, me coupe-t-elle avec un sourire ironique, j'espère que ton épaule va mieux.

Je m'avance d'un pas ou deux, comme si cela pouvait m'aider à saisir la vérité le plus ridement possible, de l'enfermer.

— Alors ? je demande, les yeux fermés pour me concentrer sur les intonations que fait habituellement trainer Sirius dans sa voix.

— Cela s'appelle l'Ordre du Phoenix.

— Qui en sont les soldats ?

Et pour une fois, il ne s'agit pas de mon intervention mais celle de Sirius, et ses yeux qui brillent ne présagent rien de bon.

Elle tique à l'usage du mot « soldat » mais ne le relève pas, visiblement lassée.

— Nos rangs sont actuellement composés de membres du corps professoral.

— Dumbledore ? demande Sirius.

— Lui-même mais en grand adepte des visites au bureau du directeur, vous avez dû faire un certain rapprochement entre ce cher Fumseck et…

Sirius hoche la tête de connivence, et je me sens un peu égaré. Je ne vois pas qui est Fumseck, je me lasse de cette conversation, de ces réponses sans saveur, sans honneur. Je ne veux pas les détours, les belles phrases, je ne veux pas qu'on s'attarde.

Sirius, lui, pour une fois n'a pas le feu au corps, pas encore. Il est envoûté, il la fixe dans les yeux et je me demande s'il s'imagine des jours heureux. Sans doute pas, à moins que la revanche n'en constitue un.

Ecraser son nom, son frère, sa guerre et ses si purs pairs. Il en rêve toute les nuits, il le désire et maintenant qu'il peut le toucher, le toiser, l'effleurer, le dragon est calme, sans flamme.

— Alors ? je répète, cliniquement, le ton dur et le menton en avant.

Elle me fait face, depuis de longues minutes que je passe à contempler sa cicatrice, toujours aussi monstrueuse et immense, voir l'autre côté e son visage, celui qui n'indique rien de son passé, de son histoire, qu'un visage impassible et sérieux est un soulagement.

Elle me sourit comme si elle me voyait pour la première fois. Je me demande si elle me trouve enfin satisfaisante pour la tâche à laquelle elle s'apprête à m'enchaîner. Elle s'attend sans doute à ce que j'accepte de me briser les genoux sur le carreau pour sa cause. Ce n'est pas le cas, cependant à choisir je préfère briser les genoux de ceux qui sont contre moi plutôt que de ceux qui seront entrainés avec moi. Je ne doute pas qu'elle le sache et c'est pour cela que je ne me fatigue pas à lui expliquer.

— Je n'ai pas mis bien longtemps avant de vous repérer, miss Rosenbach. Il en va de même pour vous, Mr Black, mais je laisse à Dumbledore l'honneur de vous expliquer le rapport entre vos pitreries prépubères et la guerre.

Elle s'interrompt, parcourt la salle du silence comme si elle observait une foule invisible, ménageant un silence de grands discours. Elle ne s'arrête même pas sur Benjamin, elle le traverse tout au plus, puis elle reprend :

— Vous étiez la candidate parfaite si vous voulez mon avis, paranoïaque à souhait et des ennemis à tours de bras. Je me suis demandé longtemps si je ne me trompais pas sur votre compte, si vous n'étiez pas une de ces têtes brûlées qui tentent tant bien que mal de faire profil bas mais attire inexorablement les ennuis à vous. Une enfant perdue de plus, une sang-mêlée qui plus est, on ne pouvait pas vous refuser cela.

— Parce que vous n'avez pas peur, vous ? je la coupe, aigrement.

— Je suis trop grande pour cela, elle me dit avec un rire enfantin, un vrai de vrai, qui fait mal.

Parce qu'au contraire, je la vois enfin. Enfant, à avoir peur du noir et de l'orage, et en elle, beaucoup trop de rage. Elle n'a pas grandi, elle s'est épaissie et elle s'est enfuie. Elle a dit au revoir à l'enfance, trop vite, on lui a arraché et de la même façon, elle, elle a continué de frotter, d'arracher et de panser.

— Vous n'avez jamais été enfant.

— Ne soyez pas idiote, on naît tous enfant.

Elle me défie de répondre, me supplie de fondre dans un de ses regards, qui fonctionnent pourtant si bien avec les autres. Pourquoi pas elle, qu'elle se demande ? Pourquoi résiste-t-elle ? Jane Hepburn, perfectionniste dans le domaine de l'obéissance, se demande si finalement elle est suffisamment forte pour cela, pour la guerre.

Et ses faiblesses en arrière.

— Nous vous voulons parmi nous, miss Rosenbach.

— Avec vous plutôt que contre vous, n'est-ce pas ?

Elle m'adresse un regard empli de curiosité, comme si c'était là tout l'enjeu de cette discussion. Je parie que dans leurs esprits, tout est blanc d'un côté, noir de l'autre. Ils n'ont pas le temps pour du gris dans leurs vies. Tout est bien classé, rangé, établi et conquis, et après nous, nous devons prendre parti. Pas partir, justement, faudrait pas qu'on se tire, qu'on se retire.

Ils ont tellement besoin de nous, nous sommes en position de force, ce serait à nous de prendre les décisions mais pour prendre tout ce que nous désirons, faudrait-il déjà savoir ce que nous voulons.

Avant, je voulais la sécurité, quatre murs et un avenir ouaté. Puis, je ne sais pas, ne sais plus, la route a été trop tortueuse, je me suis pris les pieds dans le Destin, racine sauvage d'un chemin escarpé. Je suis là à bavarder bien poliment d'une question qui me dépasse, le genre de propos pour lequel mes semblables trépassent.

C'est bien gentil ces petits ragots, une discussion à huit-clos, mais ne faudrait-il pas le crier bien haut, que tout le monde puisse démêler le vrai du faux ?

— Vous avez des méthodes de « recrutement » plutôt particulières, vous faites passer tous vos candidats, votre chair à soldats, par la porte de derrière, ou c'est juste moi ?

En général, j'évite d'être arrogante, je laisse ça à Sirius, qui respire comme ça. Cependant, j'ai rapidement compris que se démarquer c'était touché-coulé. Elle pourrait me coller, me faire récurer tout un tas de chaudrons rouillés, mais elle comprend bien que, comme elle, je veux arriver à mes fins.

— Mon objectif premier était d'attendre, encore un peu, la fin de l'année. Les cours de défenses pratiques étaient là pour cela, vous sélectionner.

— On n'y survivra pas, quoi que vous fassiez.

Cette phrase même, aurait pu sortir de ma bouche, mais je suis trop confuse, trop perdue, pour pouvoir prononcer mes doutes à voix haute sans craindre qu'ils ne se retournent contre moi.

Visiblement, Benjamin est au-dessus de ça. Il est au-dessus de nous de tout, il se contente de fixer ses genoux et, dans un sens, cela le rend plus humble. Je ne relève pas l'emploi du « vous » qui me dérange pourtant. Hepburn, aucun doute, que ça la démange, que ça creuse sous sa peau, ce « vous » acide. C'est une régression qui fait fondre la graisse maintenant de peu ce qui restait de leur relation. A 12 ans, tu es jeune, insouciant parfois un peu con et borné mais c'est comme le reste, ça se dilue avec l'âge : tu rajoutes un peu d'eau afin de noyer le poisson, et voilà quelle belle potion ! Tu te tutoies quand tu croies pertinemment que tu t'adresses à une personne à laquelle tu ne pourras jamais être supérieur, si ce n'est en te mettant sur la pointe des pieds. Puis te voilà, 10 ans après, à faire des pieds et des mains, des phrases policées pour ne pas te faire éjecter, pour ne pas te laisser aller.

Elle se retourne, Hepburn, elle porte une paire de talons et par tous les dieux, elle se sent tellement forte que ça émane. Elle le foudroie du regard et ça l'électrise, ce gamin, il redresse subtilement ses bras qu'il garde croisés depuis pas mal de temps, pour avoir l'air sérieux. Une flamme s'allume dans ses yeux, à moins que ça ne soit la braise d'un souvenir mal éteint, comme une cigarette sous la chaussure encore rougeoyante, que l'on écrase du bout du pied.

— Tu es lâche, ne t'en fais pas, il est de ceux-là, celui qui survivra.

Et c'est une voix douce, cajoleuse, presque artificielle.

Et elle écrase, l'écrase et l'écrase.


Sirius, toujours perché sur un bureau, ses jambes dépliées sous son corps, dans une position étudiée de nonchalance adolescente, décale son regard de quelques centimètres. Je préférerais qu'il regarde vers moi, plutôt que vers les fenêtres qui ne lui apportent aucune réponse. Gênée de même par la scène muette et rageuse se déroulant sous nos yeux, je détourne la tête, observant Sirius comme il me plait de le faire quand je cherche à comprendre.

De profil, sa peau semble tendue sur les os de sa mâchoire, comme si elle était trop petite, trop resserrée autour de son visage. Cela fait ressortir dans son expression, un je-ne-sais-quoi de juvénile, des contours lisses et tellement fins qu'on pourrait à bien y regarder observer les souvenirs affluer de la même façon que le sang, quand il rougit, qu'il s'énerve ou quand bien même il est pensif. Il passe une main dans ses cheveux, fronce les sourcils avec ce même charme désuet, celui que pourrait posséder un mythe, comme s'il avait rencontré sur le fil de ses pensées, quelconques pierres. Puis il se retourne vers moi, son visage du moins, comme s'il prenait d'abord le soin de s'acclimater pour ne pas subir de chocs. Il sourit, ses dents sont blanches, irrégulières. Il sait ma main et je frisonne, un tremblement qu'il perçoit et qui fait s'accentuer la pression qu'il maintient autour de mes doigts.

Ce n'est pas un frisson d'exaltation, la manifestation d'un plaisir, une lubie de mon cerveau d'adolescente dont le petit-ami est un mystère que je prendrais plaisir à mystifier puis à en pâtir. Ce n'est pas non plus le froid. La salle de cours est isolé et il ne fait pas si froid, dehors, le ciel tire sur un bleu-gris de mauvaise augure, comme s'il s'était maquillé de circonstance pour cacher son malaise.

Non, mon frisson s'apparente à quelque chose de davantage animal, une sorte d'instinct comme si la pression régnant dans la pièce avait eu finalement raison de moi, et que ce n'était qu'une réaction de mon corps. La peur, l'attente, les problèmes, tout cela lié en une chaîne étroite tirant davantage sur mon cou à chaque mouvement.

Cela fait presque cinq minutes désormais que Hepburn et Benjamin se dévisagent l'un l'autre sans pour autant prendre la parole. Ce n'est pas que nous ne disposons pas de tout notre temps mais, j'aimerais boucler cela rapidement. Faire taire les voix dans ma tête, mes peurs aussi caressantes que les doigts de Sirius balayant distraitement le creux de ma paume.

J'ai cependant décidé de ne pas lui manger dans la main, de ne pas lui rendre la partie d'un jeu auquel je n'ai pas demandé de participer, plus facile.

— Il n'a pas tort. Qu'avez-vous de plus que les Aurors qui luttent nuit et jour pour arrêter Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom et ses disciples ?

Elle ricane tranquillement, on sent bien la moquerie et la suffisance sous son rire. On sent bien quelque chose d'irrité, comme si à force de trop frotter sa langue à son palet, elle s'était abîmé.

— Nous sommes indubitablement meilleurs. Plus entraînés, plus efficaces, plus convaincues.

— J'aurais ajouté moins corrompues.

— On est sûr de rien, le monde est incertain. Peut-être avons-nous nos secrets, nos agents infiltrés et quelques personnes qui sans doute attendent notre dos tourné pour pouvoir nous poignarder.

Sirius se lève, déplie ses longues jambes sous le poids de son corps. Il étire ses bras en arrière d'un mouvement trop fort. Il parle comme s'il baillait, comme si finalement tout cela l'ennuyait.

— Drôle de façon de vous vendre. Bon, je pense qu'on ne va pas s'étendre.

Il me regarde, je sens que je dois me lever, assumer, le suivre sans discuter, laissée Hepburn éberluée et Benjamin embrumé. Je sais que je dois saisir ses doigts et me glisser jusqu'à la porte. J'essaie, j'essaie, je te le promets, je te le jure.

Je me lève à mon tour, j'ai tellement peur de me glisser, de me briser. Ma foi, mon amour, je suis déjà tombé et je me suis relevé mais choisir de se jeter, de s'enfoncer… ah ça, excuse-moi, je ne l'avais jamais fait.

Nous partons, sans bruit. Sirius a passé l'encadrement de la porte, quand je murmure pour faire bonne figure :

— Nous verrons.

Ce n'est pas vrai mais ça me rassure de le penser, comme si ça pouvait panser quelques pensées mal placées. On croit qu'on connaît les gens qui nous entourent, c'est douloureux quand cela se révèle faux mais c'est pire encore, dangereux trésor, quand on touche le vrai du bout du pied.

— Tu vas te battre.

Il ne faisait même pas semblant de réfléchir un instant. Il ne savait pas mentir, se renier devait le faire souffrir. On l'avait renié pour moins pire, et il se retourne vers moi mais même dans les siennes comme confession de sa foi.

— Voilà où nous en sommes. C'est comme si on avait attendu cela toute notre vie.

Je me demande à quelle force supérieure il s'adresse. Ce n'est pas moi, simple maladresse d'être jeunesse, je n'avais rien attendu de lui, du moins pas toute ma vie. A l'époque, nous n'étions même pas amis, alors par pitié qui ? Finalement, ça me prend deux secondes et demie pour en dresser le portrait, plus pour souffrir de cette idée.

Je pourrais prier, jurer, promettre, crier. James, Remus, Peter allait le suivre. Définitivement une mauvaise journée. Mauvaise blague que la destinée.

A cet instant, il aurait pu mourir d'envie. Je me dis tristement qu'il ne sera plus jamais autant vivant que maintenant, ces cheveux croissants et son sourire accompli. Je décide finalement de ne jamais oublier son portrait, de l'accrocher dans les églises de mes yeux quand j'irais brûler un cierge pour nos jours qui s'annonceront malheureux. Il idolâtre la guerre, la revanche à côté, semble fade, presque éphémère.


Et voilà ! En espérant que ce chapitre vous ait plus, j'attends ce tournant depuis le début et je suis presque satisfaite de ce chapitre. Je pense notamment à changer le résumé de Black Candor avec une citation prise de ce chapitre. Enfin, nous verrons bien.

Merci à vous. Merci, merci. Passez de bonnes fêtes, soyez heureux.

Lges.