— Mesdemoiselles, si je vous dérange, vous pouvez finir votre conversation chez monsieur le proviseur !

Peu attentives au cours de physique se déroulant devant elles, Marinette et Alya chuchotaient avec agitation, penchées sur leurs cahiers. Une feuille volante était emplie de l'écriture serrée de la bleutée, dressant une liste potentielle de convives. Leurs amis, différents camarades de classe, évidemment. Les parents des élèves susmentionnés, bien sûr. Et qui d'autre ? Leurs enseignants ? C'était une question à débat. Si elles étaient toutes les deux motivées pour inviter mademoiselle Bustier, elles hésitaient beaucoup plus sur madame Mendeleiev, auteure de la remarque précédente.

Marinette s'empourpra.

— Pardon, madame. On reprendra tout à l'heure, et on en parlera avec les garçons, chuchota-t-elle pour sa voisine de table.

Le reste du cours se déroulant sans encombre, et les élèves sortirent de la salle à la sonnerie afin de profiter des dernières heures de jour. Adrien en profita, comme convenu, pour aller voir Chloé. Derrière Marinette et Alya, une voix toussota.

— Euh… Marinette ?

Les deux jeunes filles se retournèrent, et tombèrent nez à nez avec Nathaniel. Le jeune dessinateur paraissait gêné.

— Oui Nathaniel, je peux faire quelque chose pour toi ? demanda la bleutée.

— Ça, je ne sais pas. En revanche, je viens te proposer mon aide. Je vous ai entendues, tout à l'heure. Je peux t'aider si tu veux pour dessiner des cartons d'invitation ou des banderoles pour décorer.

— Oh, oui. Oui, oui, ce serait super ! Je sais pas exactement de quoi on a besoin, mais déjà, des cartons d'invitation, ce serait super cool. Tu penses pouvoir t'en occuper ? Tu veux voir mes croquis ?

Elle n'attendit pas de réponse et lui tendit son carnet rempli d'ébauches d'à peu près tout ce qui lui était passé par la tête. Ce n'était pas forcément une mince affaire de s'y retrouver, mais le rouquin ne semblait pas perturbé par l'imbroglio de coups de crayon. Il parcourait les pages avec aisance, son regard s'attardant çà et là sur un croquis particulier, ici d'une robe, ici d'une invitation, là encore d'un plan de la salle.

— C'est vraiment incroyable. Tu es vraiment incroyable, Marinette.

— Oh euh, merci, c'est gentil.

Elle se passa une main dans les cheveux, et reprit d'un ton plus assuré.

— Tu veux le garder temporairement, pour avoir des idées ?

— Oh non, non surtout pas ! s'empressa de répliquer son camarade en refermant précipitamment le carnet. Tiens, reprends-le, j'ai eu un bon aperçu. Je t'envoie mes idées dès que possible.

— Comme tu veux.

Elle haussa les épaules et reprit le carnet. Peu lui importait, elle était capable de noter ses idées sur n'importe quoi, et de toute façon ce n'était pas les carnets qui manquaient dans ses tiroirs.

— Bon, eh bien, euh… À demain Marinette !

Et il fila aussitôt. Marinette eut à peine le temps de ranger son carnet dans son sac et de se redresser, il n'était plus là.

— À demain, Nath…

Alya, qui ne ratait jamais une occasion de charrier sa meilleure amie sur ses relations avec les garçons, ne manqua pas de lui faire remarquer que Nathaniel en pinçait clairement pour elle. Ce à quoi, comme tout le monde le savait, Marinette ne pouvait malheureusement pas répondre réciproquement, un beau blond occultant le reste de son monde. Beau blond qui approchait d'ailleurs à grands pas.

— Bon, mission accomplie ! Ça n'a pas été sans mal, mais Chloé va parler à son père. Considérez que la salle est dans la poche.

— Ah cool, tu gères, Adrien ! répondit Alya, enchantée par la nouvelle. Mais c'est que tout ça commence à prendre une bonne tournure ! De mon côté, j'ai parlé à ma mère, elle est ok pour aider, elle va réfléchir à des idées, niveau repas.

— Oui bon, pas d'affolement ! Ça avance, d'accord, mais tout doucement. Et toi alors, tu as parlé à ton père ? demanda timidement Marinette en se tournant vers Adrien.

— Non, je ne sais pas comment m'y prendre, je ne sais pas si je dois passer par Nathalie, je ne sais pas, je ne sais pas ! Je ne sais plus comment lui parler. Depuis que ma mère n'est plus là, il est comme un étranger pour moi.

Il était à la fois en colère et triste. En colère contre son père, qui s'était totalement refermé sur lui-même après la disparition de son épouse, et en colère contre lui, qui n'avait pas su faire le premier pas pour rétablir une communication décente entre un père et son fils. Triste d'en arriver à une situation comme celle-ci, à ne pas savoir quoi faire.

La vie était tellement plus simple quand il était Chat Noir. Arrêter les méchants, combattre au côté de sa Lady. C'était quelque chose qui lui plaisait. Quelque chose qui ne nécessitait pas qu'il réfléchisse trop. Elle avait les idées, ils les exécutaient ensemble. Il se vidait la tête, lançait deux ou trois boutades, et tout allait bien.

Il en arrivait parfois à se demander qui elle était réellement, sous son masque. Une femme forte, une femme déterminée, une femme qui sait pardonner, qui sait parler aux gens. Une femme formidable. Il était totalement amoureux de Ladybug, il n'avait aucun mal à se l'avouer. Mais pour ce qui était de l'avouer à elle, c'était une autre paire de manches. Et d'ailleurs…

— Adrien, allo la Lune, ici la Terre !

Perdu dans ses pensées, il n'avait pas entendu de réponse, et Alya venait de le ramener à la réalité. Marinette n'était plus à ses côtés.

— Pardon, j'étais perdu dans mes pensées. Tu disais ?

— J'ai vu ça, oui. Je ne disais rien, mais ce n'était pas le cas de Marinette. Elle a dit qu'elle allait parler à ton père elle-même. Elle est partie.

Marinette était donc partie parler à son père. Elle aussi, c'était une femme forte, droite, juste. La femme presque parfaite. Juste après sa Lady, bien sûr !

— Euh… Je ferais bien de la rattraper, je crois ! Je ne sais pas si c'est une bonne idée qu'elle aille le voir sans moi. Le voir tout court, d'ailleurs.

Et il partit en courant. Alya soupira. Ah, Adrien… Un jour, il comprendra que Marinette est amoureuse de lui. Et peut-être qu'un jour, il comprendra aussi qu'il est amoureux d'elle, qui sait ? L'avenir promettait de belles choses, quant à ces deux-là. En attendant, il n'était pas question qu'elle n'en profite pas elle aussi. Elle sortit son téléphone, et composa le numéro de Nino.

— — —

Adrien dévala les marches de l'entrée du collège. Trébucha. Rata une marche. S'accrocha à la rambarde. Se rétablit. Reprit sa course.

— Marinette, attends-moi ! cria-t-il.

La silhouette de Marinette commençait à se fondre dans le fin brouillard présent alors que le soleil se couchait. Il passa sans s'arrêter devant Nathalie qui l'attendait, portière ouverte. Elle cria quelque chose, mais il ne l'entendit pas. Il devait rattraper Marinette. Mais combien de temps était-il resté dans ses pensées ? Elle ne pouvait pas avoir pris autant d'avance !

Et, en effet, elle n'en avait pas pris autant. Il la rattrapa à l'intersection suivante, alors qu'elle marchait d'un pas assuré vers le Manoir Agreste, un des lieux les plus renommés du secteur.

— Enfin, je te rattrape ! Ma parole, tu as mangé du lion, ce midi, haleta-t-il en arrivant à sa hauteur.

— Oh, Adrien. C'est gentil de venir avec moi.

— Oui, enfin techniquement, je rentre chez moi quoi.

— Ah oui, tiens ! Mais tu rentres à pied ? s'étonna Marinette.

— C'est juste, je vais envoyer un message à Nathalie pour la prévenir, même si elle est probablement déjà en route. Enfin, j'espère juste que cette « petite entorse au règlement » ne sera pas pénalisante pour la question que je vais lui poser.

— Je serai là, si tu as besoin.

— Je sais, répondit simplement Adrien. Merci beaucoup.

Marinette rougit, et ne dit plus rien. Ils marchaient côte à côte, chacun emmitouflé dans sa propre écharpe, un vent frais faisant voleter leurs cheveux. Ils savaient tous deux apprécier le silence, surtout partagé avec une personne chère à leur cœur.

C'est ainsi qu'ils arrivèrent devant la maison, imposante bâtisse qui, malgré sa localisation en plein cœur de Paris, possédait une cour d'une taille tout à fait raisonnable. Nathalie attendait devant le portail, la voiture déjà garée.

— Adrien, ne vous avisez plus jamais de me faire un coup pareil. Votre père n'apprécie pas quand vous rentrez à pied tout seul.

— Je n'étais pas seul, protesta le jeune homme. Marinette m'accompagnait. Ou plutôt, j'accompagnais Marinette. Enfin, peu importe. Père est-il disponible ? J'aimerais lui parler.

— Je vais voir. Rentrez, tous les deux, je reviens.

Suivant les ordres de son chaperon, Adrien conduisit Marinette à l'intérieur de la demeure. Il envisagea de lui faire visiter les lieux rapidement. Mais Nathalie était déjà de retour.

— Votre père vous attend dans son bureau, allez-y.

— Marinette m'accompagne.

La jeune fille rougit, et bégaya :

— T-tu es sûr ? Tu ne veux pas lui parler seul à seul ?

— Sûr. Tu me donnes du courage, Marinette, tu m'inspires. Et tu as probablement plus d'arguments que moi si mon père refuse.

Elle passa donc la porte du bureau à sa suite, mais resta légèrement en retrait par rapport à lui quand il s'arrêta devant le bureau de son père. Il hésita à commencer.

— Tu as demandé à me voir, mon fils. Mon temps est précieux, parle, je t'écoute.

Adrien sentait le souffle de Marinette dans son dos. Il inspira profondément, et se lança.

— Père, pour Noël, nous avons pour projet d'organiser une grande fête pour les élèves du collège et leurs parents. J'aimerais avoir l'autorisation d'y participer ainsi que d'aider à la préparation.

Une seconde s'écoula. Puis deux. Et la réponse tomba.

— C'est non. Je suis désolé, mais tu as d'autres choses à penser qu'une fête de Noël. Tu as de nouvelles séances de photos prévues, en plus de tes activités habituelles. Tu n'as pas le temps pour de telles sottises.

— Mais père ! L'année dernière pourtant, on a fêté Noël ensemble, ici même ! Quel mal y aurait-il à organiser quelque chose cette année ? Je ne compte pas annuler mes autres activités pour autant ! essaya d'argumenter le jeune homme.

— Si je puis me permettre, monsieur, commença timidement Marinette.

Gabriel Agreste fronça les sourcils. Il venait juste de remarquer la jeune fille discrète qui se tenait dans l'ombre de son fils. Un souvenir qui commençait à s'enfouir resurgit dans sa mémoire. Il se souvenait de cette fille.

— Marinette, c'est cela ? Alors comme ça, selon vous, Adrien devrait participer à cette fête ?

— Je pense que vous devriez participer avec Adrien à cette fête. Je pense que nous avons tous droit à de belles fêtes de Noël en famille, et si je n'imagine pas à quel point c'est dur sans votre femme, vous ne pouvez pas gâcher votre vie et celle de votre fils en restant cloîtré dans un passé douloureux.

Gabriel tressaillit. Deux phrases. Deux flèches qui vinrent se planter directement dans son cœur desséché. Un mince sourira étira ses lèvres.

— Je suppose que vous avez raison, jeune fille. Je me souviens de Noëls joyeux, il y a trop longtemps.

Il retira ses lunettes et se pinça l'arête du nez. La décision qu'il allait prendre à présent marquait un tournant conséquent. Il espérait qu'il n'aurait pas à le regretter.

— C'est d'accord. J'autorise donc Adrien à vous aider pour l'organisation. Je ne tolérerai néanmoins aucun écart de conduite jusqu'à ladite fête, sinon tout est terminé.

— Merci, Père.

Adrien et Marinette se détournèrent du bureau, et s'apprêtaient à sortir de la pièce quand une voix les retint.

— Attendez. Jeune fille, puis-je vous parler une minute ?

Bien qu'étonnée, Marinette répondit par l'affirmative, et Adrien sortit seul de la pièce, refermant la porte derrière lui.

— Merci pour ce que vous avez dit. Je sais que je ne suis pas toujours le meilleur père du monde, mais j'aime sincèrement Adrien, et je veux ce qu'il y a de meilleur pour lui.

— Dans ce cas, il serait peut-être temps de lui montrer, vous ne croyez pas ?

— Si, bien sûr. Je sais que cela n'excuse rien, mais je n'ai jamais été à l'aise avec ces choses-là. Vous comprenez, ma femme était plus à l'aise pour le comprendre. Depuis qu'elle n'est plus là, ce n'est plus…

Sa voix se brisa sur la fin de la phrase, mais il se reprit rapidement, et continua :

— Je ne sais pas pourquoi je vous dis ça. En attendant, je suis d'accord pour financer entièrement vos besoins pour cette fête. Mais n'en parlez pas à Adrien, s'il vous plait.

— L'amour ne s'achète pas, monsieur. Ce n'est pas comme ça que vous lui montrerez votre affection.

— Loin de moi cette idée, mais je crois en cette fête, et je crois en vous. Vous savez, vos talents de styliste m'ont fait forte impression la première fois que je vous ai vue. Je me rends compte aujourd'hui que vous êtes bien plus que cela. Merci de prendre soin de mon fils.

— Ce n'est rien. Je… j'apprécie beaucoup Adrien, précisa Marinette, le rose lui montant aux joues.

Gabriel sourit. Deux sourires en moins d'une heure, voilà qui battait des records. Cette fille était décidément une perle rare. Sur un dernier au revoir, elle quitta la pièce, le laissant seul avec ses papiers, envisageant pour la première fois la vie sous un autre angle.

— — —

Adrien l'attendait derrière la porte. Il n'attendit pas pour lui demander ce que son père voulait. Une promesse étant une promesse, elle opta pour une demi-vérité, parlant stylisme et remerciements. Elle prit ensuite congé, arguant qu'avec l'heure tardive, ses parents allaient finir par s'inquiéter. Il proposa de la raccompagner, mais elle refusa, prévoyant de faire une petite ronde de reconnaissance afin de s'assurer que tout allait bien.

Une fois sortie de la propriété, elle tourna dans la première ruelle, et après s'être assurée que celle-ci était vide, elle prononça les mots magiques.

— Tikki, transforme-moi !