Adrien s'était levé tôt en ce samedi matin. Il savait en effet que c'était aujourd'hui qu'était prévu l'achat du sapin à installer dans la salle des fêtes. Nathalie n'avait déjà pas été enthousiasmée par l'idée, il valait mieux ne pas la contrarier.
Il se prépara donc tranquillement, savourant la chaleur de sa douche, avant de sortir dans la grisaille de décembre. Son écharpe enroulée autour du cou et son bonnet sur la tête, il entra dans la voiture où l'attendaient déjà Nathalie et son chauffeur.
— Allons-y, annonça celle-ci, retenant un soupir.
La voiture démarra, emmenant ses deux passagers en direction du marché le plus proche.
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Leur arrivée aux Halles se fit sans heurt, là où avait été installé un grand espace où une association vendait des sapins de toutes tailles et de toutes origines. Adrien descendit du véhicule, bientôt suivi par son chaperon. Il commença à flâner parmi les allées, appréciant les senteurs naturelles des conifères, déambulant au hasard dans l'espoir de trouver l'arbre parfait. Nathalie, plus pragmatique, alla directement trouver un vendeur qui saurait, elle l'espérait, le renseigner.
C'est ainsi que, se laissant guider par son intuition et son odorat, Adrien arriva devant ce qui était le plus grand sapin qu'il n'avait jamais vu. Et c'est au même endroit que Nathalie apparut, accompagné d'un homme d'une trentaine d'années qui, sourire aux lèvres, parlait beaucoup en agitant les mains.
— C'est le plus grand que vous trouverez cette année ! affirmait-il avec enthousiasme. En général, il est difficile de trouver sur le marché des arbres de cette taille, car c'est toujours plus compliqué à abattre, mais surtout parce que les gens n'ont pas la place. Nous avons décidé d'en avoir un en réserve depuis qu'un excentrique nous en a commandé un il y a trois ans. Sans doute un de ces nouveaux riches qui ont une grande maison vide et ne savent pas quoi en faire. On ne l'a jamais revu depuis ! Mais on s'est dit qu'en avoir un chaque année pourrait toujours être utile, si une telle demande se reproduisait. Et cette année, c'est vous. En tout cas, il fait plus de trois mètres de haut, et presque autant de largeur à la base, j'espère que vous avez de la place !
— On le prend, confirma Adrien.
— Très bien jeune homme. Ne bougez pas, je vais appeler un collègue pour nous aider à le transporter. C'est que c'est lourd, mine de rien !
— Ce ne sera pas la peine, intervint Nathalie. Nous ne l'emportons pas maintenant. Vous nous le livrerez à cette adresse, le vingt-trois décembre, ajouta-t-elle en lui tendant un papier sur lequel était inscrite l'adresse de la salle des fêtes.
L'homme eut un mouvement de recul.
— Euh, je ne crois pas que ce soit possible. Nous ne sommes pas un service de livraison à domicile !
— Vous louerez un camion s'il le faut, tenez.
Gabriel Agreste avait été clair. « Vous mettrez le prix nécessaire, Nathalie. », avait-il affirmé. Elle mettait donc le prix nécessaire.
Elle ajouta au papier un chèque qu'elle tendit à l'homme qui cligna des yeux plusieurs fois.
— Dans ce cas, c'est entendu, nous vous le livrerons où vous le désirez. Vous souhaitez un horaire particulier peut-être ?
Nathalie interrogea Adrien des yeux.
— En début d'après-midi, ce sera parfait, assura-t-il.
Ils remercièrent le vendeur, et retournèrent à la voiture qui les attendait toujours. Le chauffeur avait laissé tourner le moteur, permettant ainsi au chauffage de rester allumé, et à l'habitacle de conserver la chaleur.
Ils rentrèrent donc au manoir Agreste, Adrien repensant au sapin, et du mouvement de surprise du vendeur lorsque celui-ci avait vu le chèque. Était-ce parce qu'il avait vu le nom, qui possédait une certaine renommée dans la ville, ou à cause de la somme ? Il était peu probable qu'un simple nom, fut-il celui d'Agreste, l'ait fait changer d'avis ainsi. Mais dans ce cas, quel montant Nathalie avait-elle inscrit sur le chèque ?
Maintenant qu'Adrien y repensait, il devait admettre qu'il manquait de discernement. C'était coûteux, une fête comme celle-ci. Et même s'il était sûr que la salle leur était gracieusement prêtée par André Bourgeois, le maire de Paris, il était tout aussi sûr que préparer un repas pour cinquante personnes n'était pas donné. Pas plus qu'acheter du tissu pour concevoir quatre tenues. Ou encore pour payer un imprimeur qui a édité et distribué entre vingt et trente cartons.
Marinette n'avait pas pu tout payer seule, donc elle avait eu de l'aide. Mais dans ce cas, pourquoi n'était-il pas au courant ? Ses amis l'avaient-ils délibérément laissé à l'écart ? Mais pour quelle raison ? Ce n'était pas logique. Sauf si… sauf si son père leur avait expressément demandé. Ce qui ne serait pas étonnant de sa part, après tout.
— Nathalie, vous m'organiserez une entrevue avec mon père, s'il vous plait.
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Gabriel Agreste était un homme très occupé. Il devait gérer son métier de styliste, veiller à ses finances, sans compter son autre… occupation. Néanmoins, il n'hésita pas lorsque Nathalie lui annonça que son fils voulait le voir. Celui-ci toqua à la porte.
— Entre, mon fils.
Le jeune homme entra, et avisa son père, debout derrière son bureau.
— Bonjour, père, commença-t-il. Je souhaitais vous poser une question.
— Mon temps est précieux, Adrien, sois bref. Je t'écoute.
— Je suppose que c'est vous qui avez payé pour le sapin que nous venons d'acheter avec Nathalie.
— En effet.
— En revanche, ce dont je ne suis pas sûr, c'est du reste. Est-ce également vous qui prenez en charge les frais de la fête ? Le coût du repas ? Les vêtements de Marinette ? Les invitations ?
Gabriel hésita. Devait-il dire la vérité, mentir, renvoyer Adrien en lui disant que ce n'étaient pas ses affaires ? Il ne savait pas trop. Il opta pour la vérité. C'était Noël, et il avait promis à la jeune Marinette de faire des efforts.
— C'est bien moi, oui. Cela pose-t-il un problème ?
— Pas spécialement. Mais pourquoi donc n'en suis-je pas informé ?
Voilà, la question fatidique. Elle était posée. Adrien serra ses mains dans son dos, appréhendant autant qu'il espérait la réponse.
— Eh bien, commença son père. Je… Comment dire ? Lorsque ton amie Marinette est venue avec toi, la première fois, elle m'a… incité à penser différemment. Écoute. Je sais que, depuis que ta mère n'est plus là, c'est difficile pour nous deux. Nous avons du mal à communiquer ensemble, nous ne sommes pas souvent d'accord, et nous nous voyons peu. C'est pourquoi je… j'ai pensé que peut-être cette fête était un moyen pour nous de nous retrouver. De peut-être repartir sur des bases plus saines. D'avoir une relation ressemblant plus à celle que nous avions avant que ta mère ne disparaisse. C'est pour cela que je souhaite réellement que cette fête soit une réussite. C'est peut-être une chance pour nous deux, mon fils.
Adrien était estomaqué. Il s'était attendu à tout, sauf à ça. Lui, son père, cet homme froid, distant, qui mettait sa sécurité bien avant tout, qui n'avait jamais cherché à son vrai bonheur, mais seulement à son bien-être, voulait recréer une relation. Il ne comprenait pas comment Marinette avait réussi un tel exploit. Il savait qu'elle suscitait des vocations chez les gens, mais là, c'était assez exceptionnel.
— Je… eh bien, je ne sais pas quoi dire. Je suis heureux de cette décision, père, mais croyez-moi, le mensonge, même par omission n'est jamais une base solide pour une relation saine.
Gabriel soupira. Cela commençait mal.
— J'imagine, oui. Je ne suis pas un spécialiste alors, j'essaie d'apprendre comme je le peux. Je suis désolé. J'espère que tu ne m'en tiendras pas rigueur.
— Je pense que je pourrais passer outre. Mais plus de mensonge ?
— Plus de mensonge, mon fils.
Gabriel hésita un instant, avant de faire le tour de son bureau. Il ouvrit les bras, un sourire timide étirant ses lèvres. Il put lire l'étonnement sur le visage d'Adrien, mais aussi la joie. Une joie profonde, qu'il n'avait pas vue depuis longtemps. L'avenir se para de belles couleurs devant ses yeux. Et le jeune homme se blottit contre lui.
Une poignée de secondes plus tard, alors qu'Adrien s'apprêtait à sortir du bureau, la voix de son père le retint.
— Adrien, n'oublie pas de conserver Marinette parmi tes amies, c'est une fille formidable.
— Plus encore que vous ne le pensez, père, ajouta-t-il dans un sourire.
C'est donc avec un enthousiasme et une joie renouvelés qu'Adrien sortit du bureau, afin de passer à table.
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L'après-midi fut consacré à la recherche de décorations, comme il l'avait promis à ses amis. Il savait que sa mère possédait tout un stock, étant donnée la quantité impressionnante de boules, guirlandes et bibelots en tout genre qu'elle suspendait au sapin, ou partout ailleurs dans la maison.
Sur les indications de Nathalie, il mit donc la main sur plusieurs cartons rangés dans un placard. La grande inscription « Noël » au feutre noir dessus ne laissant que peu de doutes sur leur contenu.
Le jeune homme entreprit donc de les sortir du placard, pour ensuite en examiner l'intérieur. Et ce n'est pas moins de douze cartons de tailles tout à fait respectables qu'Adrien extirpa de leur rangement. Il les transporta dans sa chambre, les répartissant en cercle sur le sol près de son bureau. Il se munit d'un bloc de feuilles vierges et d'un crayon, et s'assit au milieu de cette grande horloge.
Il déballait les cartons un par un, listant leurs contenus sur une feuille qu'il posait ensuite sur le carton en question, et passait au suivant.
Arrivé au onzième carton, et avant toute décoration, il tomba sur un vieil album photo.
Le jeune homme, ému, réarrangea sa position assise et ouvrit l'ouvrage. À l'intérieur, des photos des différents Noëls qu'il avait passés en famille, de son enfance à deux ans auparavant, lors du dernier Noël de sa mère. Il se laissa submerger par les souvenirs.
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Adrien a cinq ans lors du premier Noël dont il se souvient. Un magnifique sapin trône dans leur salon — ils n'habitent pas encore le manoir Agreste — et l'éclairage met magnifiquement en valeur la pièce. Il se reflète sur les décorations et donne une impression magique, comme si la lumière venait de partout à la fois. Une délicieuse odeur monte de la cuisine, sa mère adore préparer de délicieux plats pour son mari et son fils.
Il se rappelle parfaitement avoir reçu un petit pull de laine tricotée, conçu par sa mère, et un bonnet assorti duquel pointaient deux oreilles de chat. Déjà à l'époque, il est un chat. Un tout petit chaton que sa mère adore, qui s'amuse à courir partout en miaulant et qui s'accroche aux jambes de ses parents. Un petit chaton qui fait des câlins à son père. À sa mère…
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Sa mère lui manquait terriblement.
Il essuya une larme, et sourit à la vie. Il était toujours un chat. Sa relation avec son père était en bonne voie d'amélioration. Il avait des amis sur lesquels ils pouvaient compter. Il avait peut-être trouvé l'amour de sa vie.
Il rit doucement. Pour ce dernier point, c'était loin d'être gagné. Il n'avait pas eu l'occasion de voir Ladybug, mais cela viendrait. Le Papillon ne resterait pas indéfiniment tranquille.
Ce soir-là, alors qu'Adrien était dans son lit, il réalisa que, pour la première fois depuis que sa mère avait disparu, il était serein.
