Adrien venait tout juste de terminer son cours de chinois quand, en retournant dans sa chambre, il décida d'allumer la télévision. Aussitôt, la voix de Nadja Chamack s'éleva, rompant le silence tranquille de la chambre du blondinet.

— Nous venons d'apprendre à l'instant qu'une nouvelle alerte akuma a été lancée. La Cathédrale Notre-Dame, monument bien célèbre de notre capitale, est actuellement sous l'emprise de son recteur archiprêtre. L'homme, qui pour le moment n'est pas sorti du bâtiment, est considéré comme dangereux, et la zone a été évacuée. Nous conseillons à tous nos concitoyens de…

Adrien en avait assez entendu. Il éteignit le poste, lança la télécommande sur son lit, et prononça sa phrase habituelle.

— Plagg, transforme-moi !

Non loin de là, une jeune fille aux yeux bleus venait de se transformer de manière similaire. Alors que tous deux filaient en direction de Notre-Dame, aucun ne s'attendait à cette journée.

— — —

La cathédrale Notre-Dame était un édifice de plus de sept-cents ans, attirant habituellement des touristes de tous horizons et de toutes nationalités. Aujourd'hui en revanche, la grande esplanade devant le bâtiment était vide, à l'exception de quelques animaux parmi lesquels Marinette reconnut un cochon occupé à fouiller dans une poubelle, un âne confortablement allongé sur le parvis et même une petite taupe essayant désespérément de creuser le sol en béton.

Une voix dans son dos la fit sursauter.

— Quelque chose cloche, n'est-ce pas, ma Lady ?

— Chat Noir ! N'arrive pas comme ça, tu m'as fait peur ! Oui, quelque chose cloche, le mieux serait directement d'aller voir.

— Je te suis ! Oh et, j'espère que tu pourras m'accorder deux minutes après, j'ai quelque chose à te dire.

— Entendu, mais d'abord, nous avons un akuma à capturer !

Sur ces mots, elle se propulsa du toit du bâtiment sur lequel elle s'était posée jusqu'à l'entrée du monument. Les portes de la cathédrale étaient grandes ouvertes. Son coéquipier atterrit souplement à ses côtés, et ils entrèrent.

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Il faisait sombre dans le monument. Le solstice approchant, les jours étaient de moins en moins longs, et la nuit était déjà tombée. La cathédrale n'était éclairée que par quelques rares bougies, et une atmosphère sinistre régnait.

— Ladybug et Chat Noir ! Entrez, je vous attendais !

La provenance de la voix fut facilement identifiable. À l'opposé de la porte d'entrée, debout devant l'autel, un individu les fixait. D'une taille tout au plus moyenne, il portait une ample robe blanche, son crâne commençait à se dégarnir, et il tenait dans sa main un long bâton surmonté d'un cristal qui luisait faiblement.

— Je m'appelle Benedictus et, voyez-vous, je suis déçu. Déçu de tous ces gens qui viennent ici seulement pour se plaindre. Déçu de tous ces gens qui ne viennent plus ici. Déçu de tous ces gens… Fort heureusement, mon ami le Papillon m'a offert une chance inespérée. Je vais ouvrir les yeux au monde. Chacun a droit à la rédemption, mais une fois transformés, les habitants de Paris devront travailler dur pour recouvrer leur forme originelle. Mais après tout, à qui cela pose-t-il problème ? Le cochon au-dehors avait-il l'air malheureux dans sa poubelle ? Les humains ne sont plus des humains, et il est temps pour eux de réapprendre leur humanité. Je serai leur guide !

— Il y en a qui aiment s'écouter parler, chuchota Chat Noir à sa coéquipière.

— Et tu sais de quoi tu parles, n'est-ce pas ? pouffa celle-ci en retour.

— Vous savez que c'est malpoli d'interrompre les gens quand ils parlent ? C'est dommage, j'avais une grande estime de vous. Surtout de vous, mademoiselle, précisa-t-il en pointant son bâton sur elle. Vous êtes un modèle pour les habitants de cette ville. Mais j'ai fait un pacte avec le Papillon. Et, voyez-vous, si je peux transformer les gens en animaux, je peux aussi faire l'inverse. Qui es-tu, petite coccinelle ? Montre-nous ton vrai visage !

Le cristal à l'extrémité du bâton rougeoya plus fort, et un éclair traversa la salle. Par un prodigieux réflexe, Chat Noir n'eut que le temps de pousser sa partenaire sur le côté, et l'éclair l'atteignit au creux du ventre. Il fut projeté en arrière, son bâton décrivant une courbe harmonieuse au-dessus de son corps qui retomba lourdement sur le sol.

— Chat !

Mais il n'était plus là. Son bâton s'était volatilisé en l'air et à la place du héros gisait…

— Oh mon Dieu, Adrien !

— Ne blasphémez pas, jeune insolente !

Un second rayon de lumière traversa la salle, et sa coéquipière y eut droit elle aussi. Le yo-yo disparut, et son costume rouge à pois également. Marinette se retrouva désarmée face à un akumatisé tout sauf anodin. Elle se précipita aux côtés d'Adrien.

— Non non non non non ! Ce n'est pas possible, ce n'est pas possible ! Adrien ! Adrien !

La jeune fille était désespérée. Cela ne pouvait pas être vrai. Adrien n'était pas Chat Noir. Chat Noir n'était pas Adrien. C'était tellement absurde comme situation !

— Ma… Marinette ?

— Adrien !

Elle le serra dans ses bras.

— Oh Chat, j'ai eu si peur. Ne me refais jamais un coup comme celui-là, d'accord ?

— Marinette, attention !

Elle repoussa la jeune fille qui s'écrasa sur le côté, et se releva prestement pour faire face à l'akumatisé qui s'était silencieusement approché d'eux.

— Je suis content que vous n'ayez rien, mais je n'ai pas le choix. Donnez-moi vos miraculous et tout se passera bien pour vous.

— Jamais, et puis quoi encore ? protesta Marinette qui s'était également relevée. Vous transformez les gens en cochons, vous ne croyez quand même pas qu'on va vous laisser faire ?

— Ce n'est pas si simple, jeune fille. Je ne transforme pas simplement les gens en cochons, je réveille leurs instincts primaires. Un porc n'est qu'un porc, qu'il ait forme humaine ou animale. Allez, donnez-moi vos miraculous. Vous n'en aurez plus besoin désormais.

— Vous n'avez pas entendu ma Lady ? C'est non ! assena Adrien, décochant un coup de pied en direction de l'homme.

L'homme repoussa simplement la jambe de sa main libre, et recula d'un pas.

— Bien, puisque vous m'y obligez, je viendrai chercher vos bijoux moi-même.

Adrien repartit à la rencontre de son adversaire, qui avait l'avantage de l'arme. Le jeune homme n'était pas un adepte du combat au corps à corps, et il savait qu'il ne tiendrait pas longtemps seul face à un homme armé, fût-ce d'un bâton.

— Marinette, j'ai besoin d'aide ! Je sais que la situation est bizarre, mais c'est promis, on en parlera après !

La jeune fille se secoua. La situation était un peu confuse dans son esprit. Elle avait encore du mal à voir Adrien apparu sous le costume de Chat Noir. Après tout, ce n'était peut-être qu'une illusion due au bâton de l'archiprêtre. Mais peu importe qui était réellement son partenaire, il avait besoin d'aide. Et elle avait un akuma à capturer !

— Chat, il faut lui prendre son bâton sans l'abimer. J'ai bien peur que seul lui ne puisse nous redonner notre apparence de héros et sans mon yo-yo, je ne peux pas purifier l'akuma ni lancer de Lucky Charm !

— Reçu cinq sur cinq, ma Lady.

Le jeune homme redoubla de vigueur. Mais son adversaire disposait de pouvoir sans comparaison possible avec la force d'un jeune adolescent. Il fut rapidement débordé, et reçut un vilain coup dans le ventre qui lui coupa la respiration.

Marinette prit la relève, et envoya son pied droit dans la figure de son adversaire. Il intercepta le coup à l'aide de son bâton, mais la jeune fille ne lui laissa pas le temps de placer sa riposte. Mettant à profit l'entraînement récent prodigué par Kagami et sa mère, elle enchaîna les coups comme elle le pouvait, compensant encore son manque de technique par sa fougue et sa volonté.

Adrien, qui avait récupéré, réapparut alors à ses côtés. Leur adversaire sentit que le combat commençait à lui échapper. Il fit un pas en arrière, puis un deuxième, et s'engagea entre deux rangées de bancs. Un regard suffit, et les deux jeunes héros sautèrent chacun de leur côté, et continuèrent à le harceler.

Néanmoins, la fatigue commençait à se faire sentir. Ils n'avaient plus de pouvoirs, et Marinette, dont une perle de sueur venait de couler le long de la joue, aperçut les dents serrées de son coéquipier. Elle savait qu'ils devaient en finir rapidement, sinon ils perdraient.

Ils étaient arrivés au bout de la rangée. Ils soufflèrent un instant, alors que l'akumatisé reculait un peu, prévoyant une attaque probablement imminente.

Marinette et Adrien échangèrent un nouveau regard. Un message passa, clair. Le jeune homme se redressa et joignit ses deux mains devant lui, paumes tournées vers le haut. Le pied de sa coéquipière s'y posa, et il n'eut que le temps de la propulser en l'air avant de tomber à la renverse. Marinette, elle, pivota dans les airs et sa jambe tendue atteignit le prêtre sur le côté du crâne. Il s'effondra.

— Ouf, c'était moins une, grommela le blondinet en se relevant.

— Ne m'en parle pas !

Marinette se redressa, tenant dans ses mains le bâton de l'akumatisé.

— Je crois que c'est le combat le plus compliqué qu'on ait eu jusqu'à présent. Allez, bouge pas chaton, je te retransforme.

— Ne te trompe pas, je veux pas devenir un hibou, moi !

— Ça ne pourrait que t'arranger, pourtant, rétorqua-t-elle en souriant.

Elle pointa l'arme sur son partenaire, et le cristal se mit à rougeoyer plus fort. Un éclair plus tard, Chat Noir était de retour.

— On a beau s'y attendre, on le sent passer, quand même. Allez, donne, je vais te changer toi aussi, histoire que tu purr-ifies la situation !

— Très drôle… Tiens !

L'opération inverse se déroula sur la jeune fille, et Ladybug réapparut. Elle fit quelques mouvements dans le costume, goûtant de nouveau à ses pouvoirs. Elle ne le ressentait pas habituellement, mais son costume et ses pouvoirs lui facilitaient grandement la tâche en temps normal. Elle sortit son yo-yo, et purifia l'akuma qui venait de s'extraire de l'arme brisée par Chat Noir.

Un Lucky Charm absolument inutile plus tard, la ville de Paris avait retrouvé sa tranquillité. Et la réalité revint frapper la jeune fille de plein fouet.

Adrien…

Chat Noir…

Chat Noir…

Adrien…

Marinette eut un sursaut de panique. Elle regarda son coéquipier, qui l'attendait de son calme habituel. Elle porta la main à sa bouche et voulut dire quelque chose, mais aucun son ne sortit. Interloqué quant au comportement de son amie, le jeune homme crut bon de demander si tout allait bien.

À la place d'une réponse, il put voir Ladybug sortir en courant de la cathédrale. Il n'eut que le temps de crier un « Attends ! », et elle disparut.

— — —

Marinette se posa sur le toit de sa chambre. Elle se détransforma, puis se glissa à l'intérieur. Puis contre un mur. Puis au sol.

Allongée par terre, le visage entre les mains, la jeune fille pleurait. Tikki, son kwami, inquiète, s'approcha doucement d'elle.

— Marinette, est-ce que tout va bien ?

— A… Adrien, c'est… c'est Adrien.

La voix entrecoupée de sanglots, elle avait du mal à mettre de l'ordre dans ses idées. Chat Noir était Adrien. Oui, bien sûr, cela expliquait des choses, comme son amour pour Ladybug. Mais pourquoi avait-il fallu qu'elle le découvre comme ça ? C'était certain, à présent, Adrien ne voudrait plus d'elle. Ni comme Ladybug, ni comme Marinette. Comment pouvait-il aimer son empotée de camarade de classe, qui bafouille, fait tomber les objets et se ridiculise dès qu'elle en a l'occasion ? Sa vie était fichue !

— Fichue, fichue, fichue !

— Mais non, Marinette. Demain, tu vas aller parler à Adrien.

— Mais, comment pourrais-je le regarder en face ? J'ai fui, une fois de plus ! J'ai eu peur, j'ai paniqué, j'ai fui. Il avait demandé que l'on discute, il voulait parler, et je n'ai même pas été capable de le regarder. Je suis une lâche…

— Tu es tout sauf lâche, Marinette. N'oublie pas qu'aujourd'hui, tu t'es battue sans pouvoir. Il faudra d'ailleurs que tu me racontes tout ça !

Marinette eut un demi-sourire derrière ses mains. Après tout, la réalité n'était pas si horrible. Néanmoins, elle ne savait pas comment elle pourrait encore se regarder en face. Ou regarder Adrien, ce qui était quand même plus important !

— Tout se passera bien, tu verras, l'encouragea Tikki.

— Si tu le dis…

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Resté seul dans la cathédrale, Chat Noir s'assura que le prêtre allait bien, et sortit à son tour. Ainsi, il avait vu juste. Marinette était bien Ladybug. Et elle était partie. Il espérait qu'elle n'était pas déçue par son identité. Déçue que le garçon dont elle était amoureuse soit en réalité son partenaire blagueur et trop sûr de lui.

Il n'irait pas la voir ce soir, mais il faudrait qu'il lui parle le lendemain. C'était impératif, autant au bon fonctionnement de leur duo masqué qu'à sa santé mentale. Il était décidément, totalement, complètement, définitivement amoureux de cette fille.

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Alors que Chat Noir sortait du monument et que le prêtre se remettait de ses émotions sur un banc, une ombre se détacha derrière une colonne de l'étage. Sans bruit, elle sortit à son tour et fila dans la nuit.