Vendredi vingt-deux décembre deux-mille-dix-sept, à quatorze heures piles, une horde de collégiens déferla dans les rues de Paris, savourant enfin des vacances jugées à l'unanimité bien méritées.
Parmi toute cette agitation, un quatuor marchait tranquillement, bavardant avec animation. La fête que préparaient Adrien, Marinette, Nino et Alya approchait à grands pas, et les quatre amis se dirigeaient vers la très célèbre Tom & Sabine Boulangerie Pâtisserie, boutique très prisée du quartier et également résidence de Marinette.
Aujourd'hui, ils devaient tout d'abord finaliser le costume de Nino, puis si besoin aider les parents de la bleutée pour leur préparation de la fête.
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La tenue de Nino, attendant sagement son futur propriétaire sur un nouveau mannequin made by Marinette, était composée d'un pantalon couleur caramel, d'une veste de même teinte, et d'un t-shirt bleu nuit. Le jeune homme tourna autour, appréciant l'œuvre.
— Alors aussi étonnant que ça puisse paraître parce que vu de loin, cela n'y ressemble pas beaucoup, c'est de la laine. Enfin, pas le maillot, mais le pantalon et la veste. Laine importée de Nouvelle-Zélande. Ce magasin de tissu est vraiment incroyable, mine de rien, je ne sais pas si vous vous en rendez compte. Enfin bref. T-shirt beaucoup plus classique quant à lui, du coton.
— Je pense que tu peux nous passer les détails, taquina Alya, parce qu'autant laine et coton, j'ai compris, autant si tu vas plus loin tu vas tous nous larguer !
— Nia nia nia. Reste dans ton inculture ! Nino, tu essayes ?
— Mmh, oui, bien sûr ! Très joli, en tout cas !
— Allez mon chéri, à poil ! s'exclama la jeune métisse.
Marinette soupira, et se retourna pour laisser un peu d'intimité à son ami. Elle avait assez vu de sous-vêtements ces derniers jours. Adrien se posta à côté d'elle, et chuchota :
— Je crois que les vacances ne lui font pas que du bien, à notre chère Alya.
— Oh, tu sais, elle fait bien ce qu'elle veut avec Nino, cela ne me regarde pas.
— Non, répondit le jeune homme, en effet. On évite de regarder d'ailleurs.
Dans leur dos, un jeune homme se débattait contre sa petite amie hilare qui lui retirait ses vêtements les uns après les autres.
— Et si c'était moi, continua le blondinet, qui était à la place de Nino, tu dirais quoi ?
— C'est pas pareil ! Je suis la seule à pouvoir te déshabiller !
Elle rougit en se rendant compte du sens de ses paroles. Et de sa voix peut-être un peu forte. Heureusement, ses deux amis étaient toujours en train de se chamailler dans son dos.
— Enfin, ce n'est pas ce que je voulais dire. Je veux dire…
— Ne te fatigue pas, princesse. Je suis d'accord.
Il lui fit un clin d'œil, ce qui la fit rougir de plus belle.
Ce qu'ils ne savaient pas, c'est que dans leur dos, feignant la dispute, Alya et Nino tendaient l'oreille. Et qu'ils se retenaient de rire après avoir entendu les quelques dernières phrases.
Quelques secondes passèrent, puis Nino les prévint qu'il était changé.
— Très classe, mec ! approuva Adrien.
— Bon boulot, Marinette, comme d'hab, confirma Alya.
— Ouais, je me sens super à l'aise là-dedans, tu fais vraiment du sur-mesure !
— Eh bien, c'est parfait alors. Si ça te convient, je n'en demande pas plus, affirma la bleutée. Adrien, pas touche !
Le jeune homme s'était approché d'un coin de la pièce caché par un grand drap blanc, et s'apprêtait à le soulever. Sa main retomba.
— Si c'est caché, c'est pour le rester, précisa la jeune fille. Derrière, c'est nos tenues, à Alya et moi, et vous ne les verrez pas avant le vingt-quatre !
— Et c'est grave si on les voit ? interrogea Nino. C'est pas une robe de mariée, que va porter Alya.
— Qui sait ? rétorqua Marinette alors que son amie affichait un grand sourire. Mais là n'est pas la question. Surprise, surprise. De toute façon, il ne vous reste que deux jours à patienter, alors vous survivrez !
— Ce serait bien que vous surviviez, d'ailleurs, confirma Alya très sérieusement. Ce serait dommage qu'on se retrouve à devoir danser toutes les deux !
Les quatre amis éclatèrent de rire. Puis une voix s'éleva de l'étage inférieur.
— Marinette, tu as une minute ?
— C'est mon père, je reviens. Profites-en pour te rechanger, Nino, il vaudrait mieux que tu ne salisses pas trop ta tenue avant dimanche.
À l'étage du dessous, Marinette retrouva son père, encore habillé de son tablier et coiffé de sa toque.
— Étant donné qu'il est presque seize heures, si vous avez fini là-haut, je vous propose de goûter une de nos nouveautés en avant-première. Si ça vous plait, on en fera pour dimanche. Et après, ce serait pas mal si vous pouviez mettre un peu la main à la pâte… C'est marrant, réfléchit Tom, je crois que c'est la première fois que j'utilise cette expression dans son contexte de base.
— D'accord, merci papa, coupa la jeune fille. Tu feras gaffe à ne pas mettre de la farine partout. Je vais chercher les autres, on descend dès que Nino est changé.
Elle remonta donc, et tous ensemble, se rendirent à l'étage de la boulangerie.
— Beaucoup d'escaliers, chez toi, fit remarquer Adrien.
— Pauvre chaton ! ironisa Marinette. Ça te fait du bien, monsieur le sportif !
Encore une volée de marche, et le petit groupe arriva dans l'arrière-boutique de la boulangerie. Là, un plateau était rempli de pâtisseries qui semblaient succulentes. Nino se pourlécha les babines.
— Goûtez ça, les enfants, vous m'en direz des nouvelles ! s'exclama Tom, occupé à enfourner un nouveau plateau.
Lesdits enfants ne se firent pas prier, et le contenu du plateau disparut rapidement.
— Eh bien, heureusement qu'on y avait goûté avant ! ironisa Sabine Cheng. J'espère que vous avez apprécié, au moins.
Les avis étaient unanimes, c'était excellent.
— Dans ce cas, parfait, vous allez pouvoir nous aider. Parce qu'avec la boutique ouverte jusqu'au vingt-quatre à seize heures, nous devons préparer tout ça en supplément de ce que nous faisons d'habitude. Prêts à vous salir les mains ?
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Deux heures s'écoulèrent, pendant lesquelles les quatre adolescents mirent du cœur à l'ouvrage. Ils préparèrent pâtes, garnitures et autres fourrages, malaxèrent, pétrirent, les bras et les vêtements enfarinés, sous la coordination de l'autoproclamé pâtissier en chef Tom Dupain.
C'était plaisant, ce genre de travail manuel. Dépaysant serait le mot juste, songea Adrien. Ce n'était pas le genre d'activité qu'il pouvait avoir chez lui.
Quelques minutes s'écoulèrent, et le téléphone du blondinet sonna. Il s'excusa, et sortit de la pièce pour répondre.
— Monsieur Agreste ?
Adrien reconnut la voix du bijoutier.
— Votre commande est prête, vous pouvez passer la prendre quand vous le souhaitez.
— Merci beaucoup. Je passerai avant ce soir.
— Très bien, à tout à l'heure alors.
Il raccrocha. Le jeune homme jubilait. Son cadeau était prêt dans les temps. Impressionnant. L'artisan n'avait pas failli à sa réputation, et si le résultat était à la hauteur de ses attentes, il tenait le cadeau parfait. En attendant, il retourna en cuisine, il lui restait du travail.
Une demi-heure plus tard, l'ensemble avait bien avancé. Un certain nombre de petites douceurs sucrées n'attendait plus qu'un passage au four pour devenir parfait. La cuisson, avait expliqué le père de Marinette, ne se ferait que dans la journée du vingt-quatre, pour éviter que les gâteaux ne se dessèchent. Il était en effet beaucoup plus facile de conserver la pâte crue que cuite.
Les quatre adolescents arrêtèrent là leur travail sur les remerciements de Tom et Sabine. Marinette remonta dans sa chambre, et plia la tenue de Nino qu'elle emballa proprement. Elle descendit lui donner, et celui-ci, la remerciant, rentra chez lui en compagnie d'Alya.
Ne restaient qu'Adrien et Marinette, sur le palier.
— Ils sont vraiment très sympas, tes parents, j'aime beaucoup faire de la pâtisserie, comme ça. Ce n'est… pas vraiment un truc que je peux faire chez moi, dit-il en se passant une main dans les cheveux.
— Tu sais que t'es toujours le bienvenu, pour apprendre. Mes parents vous adorent, alors il n'y a aucun souci.
— Ils sont au courant ? Je veux dire… pour nous ?
— Je ne sais pas. Je ne leur ai pas dit, mais avec eux, il faut se méfier de tout. Surtout de ma mère ! affirma la jeune fille en souriant. Elle sait que je suis amoureuse de toi depuis… pfou ! Je dirais… le jour où je suis rentrée avec ton parapluie.
— Ah oui, en effet. Clairvoyante, ta maman !
— N'est-ce pas. Bon allez chaton, on se voit demain pour la préparation de la salle. J'ai encore quelques trucs à préparer, je serai jamais prête à temps !
— Évidemment que si, et tu le sais très bien ! Mais tu as raison, j'ai moi-même un truc à faire avant de rentrer. Surprise ! ajouta-t-il en voyant le regard interrogateur de la jeune fille.
Tout sourire, il se rapprocha de la jeune fille. Tout doucement, leurs lèvres se rapprochèrent, se trouvèrent, se séparèrent, pour se retrouver encore. Baiser tendresse, baiser passion, le jeune homme profitait de cet instant volé, bulle de douceur dans l'océan mouvementé de sa vie.
Presque à regret, les deux adolescents s'écartèrent. La respiration haletante, Marinette avait les joues rosées, mais elle souriait.
Sur un dernier au revoir, Adrien s'en alla, laissant la jeune fille devant sa porte. Elle le regarda partir, et quand il eut définitivement disparu de son champ de vision, elle rentra. Ses parents l'attendaient dans le salon.
— Tu n'aurais rien à nous dire, par hasard ? questionna sa mère, une lueur amusée dans le regard.
— Qu'ai-je besoin de dire, si vous le savez déjà ?
— Donc tu confirmes ? demanda son père.
Marinette sourit. Bien sûr qu'elle confirmait.
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Adrien sortit dans la rue, et se retrouva devant la boulangerie des Dupain-Cheng. De là, il remonta l'avenue et, dans une petite ruelle perpendiculaire, atteignit la bijouterie.
Le vendeur, assis derrière son comptoir, se leva à l'entrée du jeune homme.
— Ah ! Monsieur Agreste, entrez. J'ai votre demande, affirma le vieil homme. Je suis assez fier de mon travail, je dois l'admettre, j'espère que cela vous conviendra.
Il lui présenta une petite boîte noire, parcourue de rayures vertes. Adrien l'ouvrit, et découvrit à l'intérieur sa commande, réplique exacte de ce qu'il avait imaginé.
— C'est fantastique, murmura le jeune homme. Vous avez fait un travail formidable.
— C'était le moins que je puisse faire. Votre commande était particulièrement originale, et changeait de la sempiternelle bague ornée d'un diamant. Les gens manquent cruellement d'imagination, de nos jours. Et puis, j'admire beaucoup ce que vous faites.
— Comment ça ?
— Vous êtes Chat Noir, n'est-ce pas ?
— Comment le savez-vous ? interrogea Adrien en fronçant les sourcils, subitement sur la défensive.
— Je suis vieux, et j'ai vu passer d'innombrables personnes dans cette boutique depuis ma naissance. Je sais reconnaître les gens. Mais vous, mon jeune ami, vous êtes différents des autres. Une grande force émane de vous. Et Chat Noir m'a sauvé la vie, une fois.
Il marqua une courte pause, puis reprit :
— Votre commande n'était pas vraiment banale, de toute façon. Je suppose que ce cadeau est destiné à la jeune fille qui se fait appeler Ladybug ? J'espère qu'elle l'appréciera.
Il remarqua le regard toujours inquiet du jeune homme, et ses bras levés dans une posture peu avenante.
— Ne vous en faites pas, chacun a droit à ses secrets, et je suis désolé de vous avoir effrayé. J'ai perdu l'habitude des conventions langagières visant à maintenir nos interlocuteurs dans un confort feint. Nous possédons des mots permettant d'exprimer des idées : exprimons-les !
— Il n'y a pas de mal, affirma Adrien. Comprenez que ce genre d'information vaut mieux à rester inconnue du monde.
— Et elle le restera. Bonne chance, jeune homme, sachez vous préserver.
Après avoir réglé son dû, Adrien remercia le vendeur, et sortit de la boutique. Il était encore un peu choqué par les révélations du vieil homme. Il avait compris qu'il était Chat Noir avec très peu d'informations, c'était impressionnant. Heureusement, l'identité de Marinette était préservée, au moins. Même s'il doutait que le bijoutier partage cette information, c'était toujours plus sûr.
En prenant la direction du manoir de son père, il essaya d'imaginer la réaction de Marinette au cadeau. Il en était très content, mais espérait surtout que cela lui plairait. Dans tous les cas, elle pouvait compter sur son amour indéfectible et éternel en cadeau bonus.
Et c'est sur cette pensée qu'il se transforma en Chat Noir, partant pour une courte mission de reconnaissance sur le chemin du retour.
