Chapitre 7.

Après un repos bien mérité, les deux hommes rejoignirent leurs amis, qui les avaient imités, au saloon pour le déjeuner. Si Vasquez et Faraday s'entendaient à nouveau à merveille contrairement à quelques heures plus tôt, l'ambiance resta cependant morose. Toute la ville avait eu le temps d'être mise au courant du retour des jeunes filles, ainsi la mort de l'une d'entre elles et les tragédies vécues par les autres avaient choqué chacun, et si les sept hommes étaient désormais perçus comme des héros, leur semi-échec pesait sur leur conscience.

Vasquez notamment, qui avait pourtant mené à bien une mission pesante, ne pouvait s'empêcher de se maudire pour n'avoir pu comprendre le fin mot de l'histoire plus vite et ainsi agir plus tôt, évitant ainsi davantage de traumatismes à des filles qui allaient avoir bien des choses à surmonter désormais. Quand il exprima ce sentiment au détour d'une conversation sérieuse, il apprécia sentir la main de son compagnon se poser discrètement sur sa cuisse dans une volonté d'apaisement. Cela fonctionna, Josh avait ce pouvoir sur lui de tout rendre plus facile à supporter. C'était d'autant plus incompréhensible que cet homme doute ensuite de ce qu'il pouvait lui apporter, là où la réponse était tout. Vasquez aurait tellement voulu être capable de le lui faire comprendre. Si seulement il pouvait réussir à montrer à Josh ce que lui voyait quand il le regardait, alors il n'aurait plus eu de raison de douter de lui.

Et cette fois encore, aux yeux de cet amant généreux, ce que le Mexicain vivait comme un échec qui le faisait culpabiliser, devenait la plus éclatante des victoires.

C'est donc avec un moral en hausse qu'il suivit ses amis jusqu'au bureau du sheriff, pour prendre des nouvelles de toute cette affaire qui commençait à faire la une des journaux du coin. Ça allait faire du bruit un bon moment…

Ils trouvèrent l'homme de loi occupé à ranger des affaires personnelles dans une caisse en bois, tout en préparant des notes pour son successeur sur certains dossiers à suivre. Comme il l'avait annoncé à leur arrivée en ville, il espérait que ces disparitions mystérieuses soient résolues rapidement car il prenait enfin une retraite bien méritée. Il parfait sur une victoire, il en était satisfait. Il confirma simplement qu'il reviendrait pour le procès des hommes impliqués, même si finalement, le plus gros poisson mort, celui-ci serait probablement assez peu intéressant, chacun ayant déjà commencé à charger Faris. Car après tout, c'était facile d'incriminer celui qui n'était plus là pour se défendre.

- Je ne sais pas si vous avez eu le temps de faire un tour en ville, dit-il ensuite, mais les familles que vous avez aidées vous sont extrêmement reconnaissantes. Je pense qu'ils voudront tous vous voir pour vous remercier comme il se doit. Quant aux Dopkins… ils sont évidemment effondrés par la nouvelle de la mort de Dot, mais ils ont compris que vous n'y étiez pour rien. Sincèrement, sans vous, nous pensons tous qu'elles auraient toutes finies de la même façon. J'ai parlé de vous au nouveau sheriff, il se peut qu'il veuille encore vous mettre à contribution par la suite après un tel coup d'éclat.

- On n'est pas du genre à rester longtemps au même endroit, plaida Faraday d'une voix forte, intervention pour laquelle Vasquez lui fut reconnaissant, lui-même commençant à sentir le besoin oppressant de reprendre la route.

- Rencontrez-le au moins, il pourrait être un contact intéressant pour l'avenir, insista Robinson.

Si par la suite on devait demander à Vasquez à quel moment il avait senti la catastrophe arriver, il pourrait sans hésitation citer ces quelques secondes précises. Et tout alla si vite qu'il ne put rien faire, spectateur impuissant de sa propre perte, avec l'impression de tourner au ralenti là où il aurait dû réagir sans l'ombre d'une hésitation.

Au départ, ce ne fut qu'un mauvais pressentiment, mais des années de fuite lui avaient appris à faire justement confiance à son instinct. Il fallait qu'il file, sans prendre la peine d'attendre de connaître le nouvel arrivant, c'était un trop gros risque à courir pour un homme dans sa situation. Et s'il avait su que Robinson partait justement aujourd'hui, il aurait quitté la ville le matin même.

Il lança un regard grave à Faraday, espérant parvenir de ce simple geste à lui faire comprendre la situation. Son compagnon semblait avoir lu dans ses pensées, car il lui adressa un hochement de tête, le corps tendu à l'extrême. Sans avoir besoin de parler, ils bougèrent de concert pour se diriger vers la sortie du petit bureau, mais un homme entra au même moment, leur barrant le passage.

- Eh bien, justement le voilà, reprit Robinson d'un ton affable. Messieurs, le sheriff Adams, désormais responsable du bien-être de cette communauté.

Immobile, ne voyant pas comment filer à présent sans attirer l'attention, Vasquez fixait le nouveau représentant de la loi en tentant de se faire une opinion sur lui. Adams était jeune, avec un air franchement sympathique, pas du genre dont on devait se méfier de prime abord. Mais de par son métier, il représentait forcément une menace pour un hors-la-loi. D'autant que les petits nouveaux dans la profession étaient bien du style à faire du zèle, une façon de prouver à tous et à eux les premiers qu'ils étaient bien faits pour ça.

Quand leurs regards se croisèrent, Vasquez comprit qu'il était fichu. A la façon dont les yeux perçants du sheriff se firent inquisiteurs, n'hésitant qu'un instant, puis au sourire qui se dessina sur ses lèvres, il donna l'impression d'être en chasse. Et Vasquez était la proie toute désignée.

- En voilà une surprise, dit Adams d'un ton qui démontrait que pour lui tout ça n'était rien d'autre qu'un jeu, comme si aucune vie n'était dans la balance. Une pioche dès le premier jour.

Vasquez se sut fait comme un rat et quelque part, parce que tout au fond de lui il s'y était toujours préparé, il ne vit même pas l'utilité de nier, encore moins se défendre.

Les quelques secondes suivantes furent chaotiques et rapidement, sept colts étaient brandis. Seuls n'avaient pas réagi Robinson – était-ce l'âge qui l'avait rendu si lent ou simplement l'incompétence, Vasquez n'aurait su le dire mais en toute honnêteté il s'en fichait pas mal – et Vasquez lui-même, qui n'en voyait pas le moindre intérêt. Il était reconnaissant à ses amis pour avoir agi d'instinct sans se poser de questions. Il était en danger, ils intervenaient, il n'y avait pas à réfléchir. En prime, à un contre six, Adams était plus que mal barré, mais à quoi bon ? Il ne voulait pas faire de ses compagnons des criminels, ils ne le méritaient certainement pas. Il avait eu quelques années de sursis dont il avait su largement profiter, il venait de perdre la partie, ça devait arriver à un moment. Quelque part, c'était presque un soulagement, au moins il perdait du même coup cette insupportable notion d'incertitude qui avait pesé sur sa vie. Aussi leva-t-il une main apaisante vers ses amis.

- Ça ne sert à rien, dit-il d'un ton aussi assuré qu'il l'avait espéré. C'est un représentant de la loi que vous avez en face de vous, un homme qui fait son travail, tout comme nous.

- Vas…, grogna Josh, qui plus que quiconque ici semblait déterminé à continuer ce qu'il faisait.

- Tout va bien, plaida celui-ci en ne regardant que lui.

Sam montra l'exemple en baissant son arme et tous firent rapidement de même, Josh prenant son temps, ne lâchant son compagnon du regard à aucun moment.

N'opposant aucune résistance, Vasquez se retrouva rapidement enfermé dans l'une des cellules que comptait le bureau. Il resta cependant appuyé aux barreaux, heureux que Josh l'ai suivi et demeure immobile de l'autre côté.

Adams de son côté, convaincu du bienfondé de sa démarche, ne se démonta pas un instant, en profitant même pour dire ce qu'il pensait des hommes censés être du côté du bien et non de quelque criminel recherché.

- C'est heureux que j'aie justement fait un bon coup de ménage parmi les avis de recherche ce matin. Dans ma ville, aucun assassin ne viendra donner des leçons sur le bien et le mal.

- Ce n'est pas un assassin ! aboya Faraday.

- La somme indiquée pour sa capture indique le contraire. De toute façon, ce n'est ni à moi, ni à vous tous d'en juger. Je vais faire prévenir un juge itinérant et en attendant son procès, il ne sortira pas d'ici. Et vous pouvez vous réjouir que je ne vous arrête pas tous pour l'avoir volontairement caché. On va dire que c'est ma façon de vous remercier pour ce que vous avez fait pour cette ville.

- C'est Vasquez qui en a fait le plus, qui s'est volontairement mis en danger, tenta Faraday sur un ton toujours aussi virulent. Vous devriez plutôt le remercier.

- Une vie sauvée n'effacera jamais une vie enlevée, énonça Adams, qui décidément ne devait pas savoir quel danger représentait son interlocuteur, surtout quand il était aussi énervé.

- Espèce de…, s'écria celui-ci en tentant de se jeter sur le sheriff.

-Josh ! appela Vasquez pour le retenir tandis que Sam faisait physiquement barrage. Ça suffit !

- Sinon quoi ? Il va me mettre en cellule avec toi ? Ok, je préfère ça de toute façon.

- Ça suffit ! répéta le Mexicain.

Il était flatté d'une telle réaction de la part de l'homme qu'il aimait, mais sa conduite devenait plus que suspecte pour un regard extérieur et ce n'était franchement pas le moment de se retrouver accusé d'outrage aux bonnes mœurs en plus du reste. Evidemment, il n'était pas ravi de la situation, il était même terrorisé à l'idée de ce qui allait se passer maintenant – parce qu'une accusation de meurtre, sur la personne d'un Ranger en prime, ne laissait que peu d'alternative en dehors de la corde – en étant tout à fait honnête, mais il fallait agir intelligemment désormais. Et sincèrement, gérer Josh ne faisait pas vraiment partie de ses priorités pour l'instant. Il était là pour lui, toujours, mais à cet instant c'était plutôt lui qui se sentait le besoin d'être épaulé et soutenu.

Heureusement, comme cela arrivait souvent, Josh sembla lire en lui et se calma finalement, revenant se poster devant la cellule, le rassurant de sa simple présence. Vasquez le remercia silencieusement et dut se faire violence pour ne pas tendre la main vers lui. Il se sentait un besoin désespéré de contact et maudissait une fois de plus son style de vie qui l'empêchait de choses pourtant élémentaires qui seraient allées de soi s'il avait eu une petite femme à la maison.

ooOoo

Assis sur le petit lit qui avait certainement connu des jours meilleurs, seul luxe de la cellule sombre, Vasquez mangeait du bout des lèvres le dîner qui venait de lui être servi. La qualité était pourtant au rendez-vous, Josh avait insisté pour lui apporter la même chose qu'il avait mangé dans le restaurant de leur hôtel, simplement il n'avait pas faim. Il n'avait envie de rien, sinon rester assis là à ruminer. Ce n'était pourtant pas une bonne chose qu'il se laisse abattre, Sam avait été clair à ce sujet, mais sincèrement, il ne voyait tellement pas l'intérêt de maintenir les apparences. Il n'était pas stupide et connaissait parfaitement l'issue de tout ça. Le faire mariner derrière les barreaux avant de rajouter des jours d'un procès, à l'issue déjà bouclée, il voyait plutôt cela comme de la torture. Il aurait préféré qu'on l'abatte immédiatement, c'eut été moins cruel.

Pourtant, il voulait faire bonne figure encore un peu, pour Josh. Celui-là même qui rendait la finalité de tout cela plus insupportable encore. Parce que si lui commençait à accepter son sort, pour Josh il avait mal. Son compagnon ne méritait pas qu'on lui impose autant d'incertitude et de souffrances à venir. Ce qui confirmait une nouvelle fois que tomber amoureux était la pire chose qui pouvait arriver. Aussi heureux qu'on puisse l'être à un moment, on finissait toujours par s'en prendre plein la gueule de la pire des façons. Pourtant, puisque c'était fait et qu'il s'était laissé avoir, il était égoïstement heureux de la présence de Josh à ses côtés, ce dernier parviendrait en effet peut-être à rendre les derniers instants un peu plus supportables. Et Josh, avec sa grande gueule habituelle, semblait motivé pour se battre et arranger cette situation de merde. Trouver le courage de lui dire que c'était inutile s'annonçait bien difficile.

Il venait d'abandonner son assiette encore à moitié pleine sur le sol quand Josh arriva justement, en compagnie de Sam. Son compagnon semblait passablement agité lorsqu'il vint s'asseoir sur l'une des chaises abandonnées par ses soins devant la cellule un peu plus tôt dans l'après-midi. Sam, semblant imperturbable comme toujours, fit de même. Il ne put pourtant retenir ensuite un soupir dépité, ce qui en disait long sur ce qui se tramait.

- Ce sheriff est une enflure, grogna Faraday.

- Josh, souffla Vasquez. On a déjà eu cette conversation. Il ne fait que son travail. Je savais que ça me pendait au nez. On le savait tous les deux.

- Mais tu ne mérites pas ça. Comment vas-tu ?

Tout en posant la question, il avait passé la main à travers les barreaux, invitant silencieusement son compagnon à s'en saisir. Qu'importe la présence de leur ami, qui n'avait jamais été dupe de toute façon, le besoin de contact était trop nécessaire à ce stade. Et effectivement, alors qu'il caressait la main meurtrie, Vasquez se sentit un peu mieux, ce qui n'était pas négligeable dans sa situation. Il se permit même de penser à se féliciter d'avoir donné avec le temps assez confiance à Josh pour qu'il lui tende justement cette main- là.

- Comment veux-tu que j'aille ? Je ne vais pas te le cacher, encore moins me le cacher. J'ai la trouille. Et je m'en veux de ne pas avoir pris davantage de précautions… Je le savais pourtant, depuis quelque temps je m'étais relâché. Je me sentais heureux, alors j'ai fait l'erreur de me sentir intouchable.

- C'est de ma faute…

- Ne redis jamais ça güero ! Rien de ce qui se passe n'est de ta faute. Tu peux au contraire être fier d'être responsable des seuls bons moments heureux que j'aie connus.

Joshua eut un sourire triste, qui fit remonter en flèche la culpabilité du Mexicain. S'il ne voulait pas que Josh se sente responsable de quoi que ce soit, lui en revanche se savait l'être.

Ils échangèrent un long regard, partageant sans un mot bien des choses, parce que c'était plus simple ainsi, jusqu'à ce que Vasquez, plus troublé qu'il ne l'aurait voulu, ne baisse finalement les yeux. Il n'aimait pas cette situation. Avec cet homme auquel il était bien trop attaché, il se sentait terriblement vulnérable et cela lui faisait horreur. Il fallait à tout prix qu'il passe à autre chose, où il allait devenir fou. Dans cette optique, la présence de Sam offrait une alternative plutôt bienvenue.

Relâchant la main de son compagnon, non sans regret, il se tourna vers lui, l'air intéressé. Car quelque chose lui disait que lui n'était pas venu pour lui conter fleurette. S'il s'était fait discret pendant que les deux hommes partageaient un moment de complicité nécessaire, l'aîné se mêla rapidement à l'échange à présent que Vasquez avait le besoin impérieux, et compréhensible, d'en savoir plus.

- Je ne le dirais pas avec le même langage fleuri que Faraday, dit-il avec l'ombre d'un sourire, mais Adams s'avère effectivement un adversaire plus retord que prévu. J'ai bien essayé de plaider ta cause et d'en appeler à sa clémence au regard de ce que tu as fait pour cette ville et pour bien d'autres communautés avant, mais il n'a rien voulu entendre. Selon lui, c'est eu égard à ces actes qu'il ne s'est pas empressé de tous nous enfermer pour t'avoir aidé à te cacher.

- Une enflure, répéta Josh entre ses dents.

- Et pourtant il a raison, plaida Vasquez, qui ne se reconnaissait décidément pas dans cette résignation, je suis un hors-la-loi et vous êtes tout aussi coupables que moi pour ne m'avoir jamais dénoncé. Estimons-nous donc heureux que la situation ne soit pas pire.

- Surtout que chacun d'entre nous sera mieux dehors, nous ne serons pas de trop pour arranger cette situation, dit Sam.

- Qu'est-ce que tu veux arranger ?

- Il va y avoir un procès, rappela Sam, nous devons nous y préparer.

- A quoi bon ? Je suis coupable de ce dont on m'accuse et je n'ai aucune intention de le nier.

- Vas…, grogna Josh. Je ne vais pas te regarder te faire passer la corde au cou sans te défendre !

- Il faut plaider ta cause, confirma Sam. Si tu ne peux pas prouver que tu as agi en état de légitime défense, il faut au moins semer le doute sur la personnalité de ce Ranger. Et crois-en mon expérience, ça ne sera pas bien difficile. Karl Abercrombie était un homme méprisable selon tous ceux qui l'ont connu. Qu'il fût représentant d'une loi qu'il avait juré de défendre ne rend ses actes que plus difficilement défendables.

- Ça reste un homme que j'ai tué. Je ne vois pas…

- Il nous faut les bons témoins de moralité. En ce sens, je me suis permis d'informer nos amis de tous les tenants de cette affaire. Jack, Billy et Goodnight se sont mis en route dans l'après-midi pour retrouver les quelques personnes qui nous seront utiles.

- Je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Remuer toute cette merde ne sera bon pour personne. Si en plus l'affaire fait du bruit, ça risque de faire plus de mal que de bien.

- Je crois qu'à ce stade ce n'est pas à toi d'en juger. Tu as peur, c'est normal, peut-être plus les idées tout à fait claires, alors je vais prendre le relai. Le juge itinérant appelé par Adams a confirmé sa venue. Et ton avocat peut profiter de ce temps pour préparer ta défense.

- Je n'ai pas d'avocat.

- C'est pour ça que je me suis porté volontaire pour te représenter.

- Sam, tenta Vasquez, c'est une mauvaise idée. Vous feriez mieux de tous partir et me laisser gérer ça tout seul.

Il ignora volontairement le regard sombre que lui lança son compagnon, n'ayant pour l'instant pas la force de composer avec cela aussi en plus du reste.

- C'est exactement à cause de cette réaction que je sais avoir fait le bon choix, plaida Sam. Tu vas me préparer une déposition par écrit de ta version de l'histoire. L'histoire dans son intégralité, sans omettre Charles et sa mère. En tant que compagne d'Abercrombie, elle est partie prenante de l'affaire.

- Qui me croira ?

- Tout le monde quand elle viendra témoigner pour confirmer tes dires.

Cette fois, c'en était trop ! Qu'on se prête à cette farce de procès était déjà dangereux au vu de certaines parts d'ombre de sa personnalité, qu'il ne fallait surtout pas faire ressortir au grand jour, mais il pouvait comprendre que Sam y tienne malgré tout. On ne pourrait pas le pendre deux fois de toute façon. Restait à garder Josh hors de tout ça. Mais qu'on en vienne à importuner Sarah Dwight après tout ce qu'il lui avait déjà fait, tout ce qu'elle avait traversé, c'était plus qu'il ne pouvait accepter.

Il se leva d'un bond et fusilla Sam du regard. Il avait le plus profond respect pour cet homme qui lui avait accordé sa confiance à un moment où il ne savait rien de lui, devinant simplement l'homme bon qu'il était là où pour tous les autres il était un assassin. Il lui était reconnaissant pour lui avoir offert une chance de rattraper le mal qu'il avait pu causer, pour lui avoir donné des amis, un groupe d'hommes sur lesquels il pouvait compter. Il aimait cet homme juste et sage, tellement peu enclin à juger autrui avant d'avoir toutes les cartes en main, et jusqu'à il y a quelques instants il aurait volontairement sacrifié jusqu'à sa vie pour lui si cela s'était avéré utile. A présent pourtant, il lui en voulait tant qu'il en avait du mal à respirer. Pire, il était déçu. Déçu par Sam et sa façon d'agir sans penser aux conséquences. Déçu par Josh qui semblait d'accord avec leur ami. Or il détestait ce sentiment. Tout autant qu'il se détestait lui-même autant pour s'être fourré dans cette situation que pour l'accepter désormais sans même chercher à se défendre.

S'il ne pouvait pas faire grand-chose contre lui-même, il n'épargnerait certainement pas ceux qui ne voulaient pourtant rien d'autre que l'aider.

- C'est hors de question ! cria-t-il. Je ne tolèrerai pas qu'on embête cette pauvre femme ! Je lui ai fait assez de mal. Elle a le droit de vivre en paix. Et si c'est ça vos grandes idées pour me venir en aide, alors je me passerais de vos services. Je ne vous ai rien demandé.

Sam ne sembla aucunement troublé par cette intervention, Josh en revanche bondit à son tour de sa chaise et le fixa avec une hargne que le Mexicain ne lui avait jamais vue.

- Mais merde Vas ! Tu croyais vraiment qu'on n'allait pas tout tenter pour sauver ta tête ? Si les rôles étaient inversés, tu ne serais pas en train de faire très exactement la même chose pour moi ?

L'argument porta ses fruits, Vasquez n'avait plus du tout de colère dans le regard tout à coup, seule demeura la plus profonde détresse. Et si cela troubla Faraday, il n'en lâcha pas pour autant le morceau, loin d'en avoir fini avec lui.

- Non mais tu t'entends ? Prêt à tout accepter comme un martyr à la con là où tu as toutes les raisons du monde de te défendre, de faire entendre ta version des choses. Alors si tu n'es pas foutu de le faire pour toi, fais-le au moins pour moi. Et prouve du même coup que tu étais sincère chaque fois que tu m'as dit que tu m'aimais. Parce que là, j'ai plutôt l'impression de n'être rien à tes yeux si tu abandonnes, si tu m'abandonnes, aussi facilement.

Vasquez eut douloureusement la confirmation qu'il n'était définitivement pas tout seul face à cette épreuve. Il l'avait toujours su bien sûr, il n'avait simplement pas assimilé tout ce que cela signifiait. C'était chose faite à présent et il n'eut que dégoût pour lui-même.

Il se laissa retomber sur sa couchette, les épaules basses, le regard au sol.

- Pardonne-moi, dit-il d'une toute petite voix.

- Vas te faire foutre ! aboya Josh. Je ne veux pas être complice de ta lâcheté.

Et il tourna les talons sans un regard en arrière, claquant la porte pour faire bonne mesure quand il quitta le bureau.

Vasquez se sentit tout à coup si minable qu'il en eut la nausée. Faire fuir Josh alors qu'il avait tant besoin de lui, même s'il était incapable de l'admettre, était la pire chose à faire. Et pourtant, il venait d'y parvenir avec brio. Quel con !

- Il reviendra, dit simplement Sam avec la même sagesse dans la voix que d'habitude.

- Il a raison. Je suis un lâche. Mais j'estime ne pas mériter qu'on se batte pour moi.

- Et pourtant, personne ne le mérite plus que toi. Alors laisse-nous faire.

- Mais Sarah Dwight…

- Sarah Dwight est assez grande pour prendre ses propres décisions. Je savais que tu réagirais de la sorte, alors Jack est parti la voir avec comme seule consigne de lui expliquer la situation. A elle seule de décider si elle veut te venir en aide ou non.

Vasquez eut un hochement de tête. Ok, cela il pouvait l'accepter. D'autant qu'il savait qu'elle ne viendrait pas lui prêter main forte si elle avait le choix. Pourquoi aider l'homme qui avait tué son fils ? Il ne lui en voudrait même pas. Mais il préféra garder ça pour lui, Sam semblant si confiant.

Il vivait avec la mort de Charles depuis si longtemps, avait su être à nouveau heureux par la suite malgré sa culpabilité, que ce ne serait que justice qu'il paye finalement. Il avait tué ce pauvre garçon par accident au cours d'un duel qui avait très mal tourné e n'avait jamais eu à répondre de ce drame, vu pour tous comme un accident. Alors si à présent il affrontait la justice, même pour une toute autre raison, c'était mérité. Pourtant, c'est quelque chose dont il ne parlerait à personne, par crainte d'être incompris.

- Bien, reprit celui Sam, interrompant du même coup son introspection. Billy et Goody sont sur les traces de quelques personnes que je sais avoir eu maille à partir avec Abercrombie.

- Je suis touché par leur dévouement.

- Il serait temps que tu comprennes l'importance que tu as pour chacun de nous. Tu ne comptes pas que pour Josh. Et comme il l'a dit, on ne fait pour toi que ce que tu ferais pour nous.

Nouveau hochement de tête. Dommage qu'il ait fallu de telles circonstances pour qu'il accepte enfin toute la pleine mesure de ce que chaque membre de leur groupe était prête à faire pour les autres. C'était une sensation agréable que d'avoir des amis sur qui compter.

- Et je n'ai rien eu à demander, ils se sont immédiatement portés volontaire dès qu'ils ont compris comment t'aider. Red quant à lui a refusé de quitter la ville. Il est ici, devant le bâtiment, pour prévenir tout mouvement de foule à ton encontre. Certains villageois, peu concernés par ce que tu viens de faire pour eux, se sont montrés extrêmement peu patients quand ils ont appris qu'il y avait quelqu'un en cellule. Je sais combien certains peuvent être désireux de faire justice eux-mêmes avant le procès, Red est donc là pour les décourager.

- Je me demande simplement si ça ne serait pas plus simple de les laisser agir.

- Ne commence pas avec ça. Tu as donc si peu confiance en nous ?

- Je n'ai simplement pas l'habitude qu'on soit là pour moi.

- Alors habitue-toi. Pour ma part, j'ai demandé à Faraday de m'assister pour préparer ta défense. Non pas que j'ai spécialement besoin de lui, mais il a de toute façon refusé de s'éloigner. Et c'est aussi bien, il est un peu trop impliqué pour avoir de vraies responsabilités. Je l'occupe à ce que je peux parce que je crains que l'inaction ne le pousse à organiser ton évasion. Il a déjà proposé quelques idées à ce sujet…

- Je crois qu'il a surtout besoin de se préparer à ce qui risque bien d'arriver.

- Tu le connais, il n'envisage même pas un instant cette option. Et c'est aussi bien, car on va tout faire pour ne pas en arriver là.

- Ça reste pourtant une éventualité.

Vasquez avait surtout dit cela pour lui-même, il fut donc heureux que Sam ne se donne pas la peine de relever.

Son ami lui donna ensuite quelques feuilles et un crayon.

- Tu as du travail toi aussi à présent. Tu sais ce que j'attends de toi. Et n'oublie pas que je connais toute l'histoire, alors je te tomberai dessus si tu ne racontes pas absolument tout.

- Puisque tu connais l'histoire, pourquoi ne pas t'en charger ?

- Parce que cela aura plus d'impact avec tes propres mots. C'est toi qu'on accuse. C'est toi qui te défends. Je ne suis là que pour te conseiller.

Il eut un sourire encourageant tout en se levant.

- Je reviendrai demain matin. Essaie de dormir un peu d'ici là. Et ne te préoccupe pas de Faraday en plus du reste. Il est nerveux, mais il sera vite de retour.

ooOoo

Essaie de dormir. Tu parles ! Le conseil de Sam flottait dans la tête de Vasquez alors qu'il tentait vainement de le suivre. Oh, il avait réussi, un peu, avant d'être réveillé par un cauchemar. Jusqu'à cette nuit, il n'avait pas rêvé de Charles et sa mère depuis un moment, mais avoir commencé à essayer de mettre des mots sur le drame comme demandé avait ravivé bien des blessures qu'il avait eu la naïveté de croire enfin refermées.

Et s'il était désormais incapable de se rendormir, c'était certainement en grande partie à cause de sa crainte de rêver à nouveau. Voir ce gamin mourir, de sa main, une fois de plus, était au-dessus de ses forces. Il avait été tellement heureux quand les mauvais rêves avaient commencé à s'espacer, il ne voulait absolument pas y revenir. Déjà qu'il se demandait encore comment il y avait survécu la première fois. Voilà ce que ça faisait que de remuer le passé. Jamais rien de bon n'en ressortait.

Avec un soupir de lassitude, il se retourna pour la énième fois sur sa couchette, dont il n'avait pas soupçonné avant de s'allonger qu'elle serait aussi inconfortable. Il avait bien essayé un peu plus tôt de faire la causette avec le jeune adjoint du sheriff chargé de le surveiller depuis la pièce d'à côté. Non pas qu'il trouva la compagnie de ce gamin particulièrement intéressante, mais l'ennui, quand qu'il avait tant à ressasser, était pire que tout. O'Creedy n'avait de toute façon répondu à aucune de ses sollicitations. Ce n'était qu'un môme, semblant tellement naïf que c'était à se demander comment il avait obtenu ce poste. D'autant qu'il donnait l'impression d'être totalement terrifié par l'homme pourtant désarmé et enfermé dont il avait la garde. Quelque part, Vasquez se retrouvait en lui des années plus tôt. Forcé à l'exil parce que sa famille ne voulait pas d'un garçon qui préférait les hommes, il avait erré des années durant la peur au ventre, craignant de tomber sur la mauvaise personne. L'assurance était venue avec le temps, c'était de toute façon ça ou mourir. Au hasard des rencontres, pas toujours amicales, il était peu à peu devenu l'homme qu'il était aujourd'hui. Et il aimait justement ce qu'il était. Avoir assumé sa part d'ombre, d'anormalité, comme on le lui avait souvent reproché, lui avait permis d'avoir Josh. De même que le tireur doué qu'il était lui avait permis de venir en aide plus d'une fois à la veuve et l'orphelin, il était fier de cela.

Il n'y avait que tout ce qui concernait les Dwight, et bien sûr Abercrombie, qui lui pesait. Quelque part, être obligé aujourd'hui d'affronter ce passé était une bonne façon de s'en débarrasser. Qu'il vive ou qu'il meurt, au moins n'aurait-il plus autant ce poids sur la conscience. Du moins, c'était ce qu'il espérait.

- Vas…

L'interpellé sursauta et porta machinalement la main à sa taille, là où aurait dû se trouver ses armes, quand il entendait la voix l'appeler. Ce n'est qu'après quelques longues secondes qu'il réalisa que ce n'était que Josh. Alors il se redressa rapidement, content de n'être plus seul. Content que son compagnon, comme l'avait prédit Sam, soit de retour, surtout aussi rapidement.

- Josh ? Comment tu es entré ?

- J'ai convaincu O'Creedy d'aller faire un tour. Je n'ai pas eu besoin d'insister beaucoup. Par contre, il est parti avec la clé de ta cellule, il est peut-être moins stupide que je ne pensais.

- Si Adams a vent de ta présence ici…

- Tu parles. Celui-là il a rejoint sa chambre avec une pute. Si elle est aussi douée que je l'espère on a quelques heures de tranquillité.

Il s'interrompit un instant, le temps de venir s'appuyer aux barreaux. Malgré la pénombre ambiante, Vasquez ne pouvait rater la culpabilité qui déformait ses traits. Josh avait de fait l'air moins sûr de lui quand il reprit la parole.

- Ecoute, je… j'étais incapable d'envisager dormir avec ce que je t'ai dit tout à l'heure. Je suis désolé. Tu n'es pas un lâche et nul ne peut ne serait-ce qu'essayer de comprendre ce que tu ressens en ce moment. Alors pardonne-moi.

- Il n'y a rien à pardonner. Moi non plus je ne peux pas imaginer ce que tu es en train de vivre, alors je n'ai pas l'intention de te juger. Et c'est moi qui dois m'excuser pour t'avoir mis dans une telle situation. Je n'aurais jamais dû me lancer dans une relation avec toi en sachant ce qui pouvait arriver à tout moment.

- Ne dis pas ça ! Je t'aime et rien que pour ça, ça vaut le coup de traverser cette merde. Parce qu'on va traverser tout ça ensemble.

- Moi aussi je t'aime cariño. Putain, je crois bien que je m'étais pas rendu compte avant ce soir à quel point je t'aime.

- Alors tout ça n'aura pas servi à rien, nota Josh avec un petit sourire satisfait. Approche.

Se levant, Vasquez vint se planter lui aussi contre les barreaux, fixant son regard avec tendresse. S'embrasser dans ces conditions ne fut pas aisé, mais ils y trouvèrent tout de même leur compte. C'était si bon, que Vasquez estima trouver là à défaut du reste une raison de se battre ensuite pour faire face à ce qui ne manquerait pas d'arriver. Josh en valait la peine. Josh en valait toujours la peine.

Ils restèrent longtemps l'un contre l'autre, à se respirer, à se toucher, puisqu'au moins cela ils le pouvaient, regrettant de ne pouvoir être dans une chambre comme il aurait dû si la vie avait été plus juste. Contrairement à ce qu'il avait craint lors de son coup de sang précédent, Vasquez savait que Josh resterait avec lui jusqu'au bout, alors même si la vie n'était pas tellement juste, même si cette situation le terrifiait, il estimait avoir de la chance. Bien que cela l'ait conduit dans cette cellule, il n'aurait voulu changer un seul détail de son passé si cela devait signifiait ne jamais avoir croisé la route de Joshua. Ils avaient eu à peine plus d'un an ensemble, mais ça valait le coup. Ça le vaudrait même s'il devait être pendu la semaine prochaine. Un an avec lui, c'était toujours mieux qu'une longue vie solitaire.

Josh murmura quelques mots d'amour, de ceux que Vasquez ne l'entendait prononcer que la nuit, quand il croyait qu'il dormait, en caressant ses doigts. Et comme toutes ces nuits où il faisait semblant de dormir pour ne pas l'interrompre, il se sentit apaisé. Il aurait la force de traverser tout cela, il n'en doutait plus à présent, mais plus important encore, Josh l'aurait également cette force. Il ne l'aimait que davantage pour cette sérénité enfin retrouvée après tant de doutes à se savoir mutilé, à se croire inutile. Son arrestation aurait au moins cela de bénéfique, avoir retrouvé le compagnon combatif et sûr de lui.

- Je les laisserai pas te faire de mal, souffla Josh dans ce sens.

- Je sais.

C'était une promesse vide de sens au regard des circonstances présentes, mais Vasquez n'hésita pas un instant à y croire. De toute façon, c'était ça ou devenir fou.

Ils s'embrassaient quand ils entendirent une porte s'ouvrir puis des bruits de pas dans la pièce d'à côté. Incapable de savoir depuis combien de temps ils étaient ainsi, ils se séparèrent à contrecœur, échangeant un regard où la déception n'avait d'égale que la tristesse.

- Il vaut mieux que j'y aille, marmonna Faraday.

- Ça serait mieux en effet, confirma Vasquez, le cœur lourd.

ooOoo

Les quelques nuit suivantes, les visites secrètes de Faraday à la prison se firent habituelles. Il avait trouvé le bon filon, donnant systématiquement une bouteille d'un excellent whisky à O'Creedy.

- C'est un pot-de-vin, nota Vasquez en riant. Tu as conscience que si Adams découvre le pot-au-rose, le gamin sera viré et toi enfermé avec moi ?

- Et qui te dis que ce n'est pas exactement mon but ? Toi et moi, dans cette petite cellule… Malgré tous mes efforts, O'Creedy refuse de me faire entrer avant de s'éclipser.

- Il n'est pas si idiot. Toi en revanche… Il y a deux cellules, alors on ne partagera certainement pas la même et je n'aurais que ton bavardage pour m'occuper.

- Tu ne t'en es jamais plaint jusqu'ici.

- J'ai envie de t'avoir dans mes bras, souffla Vasquez dans un accès de sincérité qu'il ne songea pas à regretter un instant.

Cette simple proximité lui manquait. Il s'était tellement habitué à passer toutes ses nuits à ses côtés, à le serrer contre lui, que ces barreaux entre eux étaient une torture. Et quelques baisers rendus maladroits à cause d'eux n'y changeraient rien.

- Avec un peu de souplesse, on pourrait peut-être y arriver, dit Josh. Ou alors, je peux me mettre à genoux et te prouver que ma bouche n'est pas seulement douée pour le bavardage.

Ce n'était évidemment pas à cela qu'il avait fait référence, mais Vasquez ne put s'empêcher de frissonner à cette proposition. Josh excellait effectivement avec sa bouche de cette façon et lui-même avait accumulé tant de tension ces derniers jours… Pourtant, cela restait une mauvaise idée et même l'image de son compagnon à genoux devant lui ne pouvait le lui faire oublier.

- Idiota, dit-il finalement pour conclure cette conversation avant de faire une bêtise. Comme si c'était le lieu. Contrairement à toi, je peux me contenter de garder mes vêtements sur le dos et juste te serrer contre moi.

- J'aime ça aussi, grogna Josh en se rembrunissant. C'est juste que comme on peut de toute façon pas le faire, je vois pas l'intérêt d'en parler, c'est frustrant !

C'était donc ça. Ne pas aborder ce qui blessait. Comme souvent, Vasquez trouva cela touchant. Décidément, Josh laissait chaque jour entrevoir une nouvelle facette de sa personnalité, qui chaque fois rendait son compagnon plus attaché à lui.

- Eh bien, pour moi c'est pas frustrant de t'avoir près de moi, même si on peut à peine se toucher. C'est jamais frustrant d'être dans la même pièce que toi.

Sa remarque parvint à arracher un sourire à Josh. Et Vasquez comprit.

- Toi, tu me caches quelque chose, dit-il. Tu proposais ce genre de petite distraction pour m'amener à te manger dans la main. Manipulateur !

- C'est si simple en même temps.

- Et je vais tenter de ne pas me vexer, sourit néanmoins le Mexicain. Alors, qu'est-ce que tu as derrière la tête ?

- Je vais te sortir de là.

Perdu le ton amusé, Josh avait retrouvé tout son sérieux, de même que son regard volontaire.

- Sam dit la même chose tous les jours quand il vient me voir. Je vous en suis reconnaissant et j'aimerais vraiment vous croire… Enfin, merci d'essayer. Et d'en être aussi convaincu, c'est bon pour le moral.

- Je ne faisais pas référence au procès. La parlotte de Sam a du bon, mais on ne peut pas prendre le risque d'attendre le procès.

- Oh, Josh…

- Tu dois me faire confiance. Je suis retourné au camp du chemin de fer aujourd'hui, officiellement pour voir comment ils s'en sortent suite au scandale.

- Et officieusement ?

- Tu noteras l'effort, il n'y avait que pour toi que je pouvais faire cette démarche, et encore, ça m'a pris tous ces jours pour me décider.

Il avait dans la voix une note de fierté ainsi qu'un petit je ne sais quoi que Vasquez était certain de pouvoir comprendre quand il aurait tous les tenants de cette affaire.

- Qu'est-ce que tu as fait ? l'incita-t-il donc doucement à poursuivre.

- J'ai emprunté… oui, bon, ok, plutôt volé parce que je pourrai pas la rendre quand je l'aurai utilisée, de la dynamite.

Le dernier mot avait été à peine murmuré, comme s'il était douloureux pour Josh et Vasquez comprenait tout à fait la raison de cette réaction. Son compagnon l'avait prouvé à Rose Creek, il avait un attachement tout particulier pour tout ce qui faisait boum. Bâtons de dynamite, nitroglycérine, cocktails maison… il les maniait avec assurance et une satisfaction presque malsaine. Cela s'était avéré efficace à l'époque. Cela avait en revanche été trop efficace pour s'occuper de la mitraillette Gatling qui avait fait tant de morts, comme il ne l'avait compris qu'en se réveillant blessé, des jours plus tard. Depuis lors, l'Irlandais fuyait les explosifs comme la peste, de crainte d'y perdre d'autres morceaux, de même qu'il évitait les bruits trop conséquents lui rappelant celui de l'explosion qui lui avait fait siffler les oreilles des jours durant.

Alors, qu'il ait fait cette démarche était terriblement flatteur pour Vasquez, dommage qu'il ait agi pour de mauvaises raisons, parce qu'il n'y avait aucun doute que ce soit le cas. C'était un peu la spécialité de Joshua Faraday, avoir toujours la pire des idées et ne pas hésiter à tout faire pour la concrétiser. Vasquez tentait de le prendre à la légère la plupart du temps, cette fois pourtant, il soupçonnait que cela soit impossible. Il ne dit pourtant rien, le laissant reprendre quand il aurait envie. Et Josh, comme s'il réalisait lui-même l'énormité de son projet, garda un moment le silence. Vasquez se demandait si c'était simplement pour faire son petit effet ou s'il était finalement honteux d'avoir eu cette idée.

- D'accord, c'est probablement un plan stupide, admit enfin Faraday, mais je me suis promis de te sortir de là.

Il n'y avait plus trace de fierté dans sa voix, ce qui était déjà en soit une victoire pour Vasquez, son homme n'était donc pas aussi inconséquent qu'il le craignait parfois.

- Alors si je dois faire sauter ce bâtiment tout entier, je n'hésiterais pas. Et ensuite, on partira. Loin d'ici, loin de tout. Au Mexique ou au Canada, qu'importe, là où on essaiera plus de t'enlever à moi. Parce que j'ai beau faire l'imbécile et laisser entendre que rien ne me touche, j'ai mal de te savoir enfermé ici. Et j'en crève de me dire qu'ils veulent te pendre. Sam avait raison en demandant à Red de rester dans le coin. Ils sont plusieurs à avoir proposé d'en finir rapidement. Une corde, un arbre et pas un gramme de bon sens, il ne leur en faudrait pas plus. A tous ces cons j'ai envie de hurler quel homme bien tu es, leur faire comprendre que tu vaux tellement mieux qu'eux... Ça me tue qu'ils envisagent seulement de te faire subir ça…

Et merde, songea Vasquez, comment allait-il pouvoir refuser son aide alors qu'il venait d'ouvrir son cœur de cette façon ? Cet homme avait décidément un sens du timing des plus douteux. S'il n'avait aucun doute quant aux sentiments de son compagnon – généralement, ses actes parlaient pour lui – ce qu'il venait de dire le rendait plus heureux qu'il n'aurait pu l'espérer. Non content de l'aimer, Josh était prêt à remuer ciel et terre, à défier le monde entier, simplement pour l'aider, pour l'avoir toujours à ses côtés. On n'avait jamais fait cela pour lui.

C'était pourtant une mauvaise idée, de cela Vasquez devait se rappeler de se souvenir. Une évasion à ce stade ne serait bonne ni pour l'un, ni pour l'autre. Josh, malgré toute sa motivation, ne méritait certainement pas de devenir un fugitif lui aussi. Quant à Vasquez, il se sentait prêt à affronter son destin, il l'avait fui bien trop longtemps. Restait à défendre son point de vue et surtout à le faire accepter.

- Je suis terriblement flatté, dit-il en cherchant ses mots au fur et à mesure. Que tu en sois à envisager de devenir un hors-la-loi pour moi, on doit ne pas être comme le commun des mortels parce que je trouve l'idée sexy. Néanmoins, je ne vaux pas tout ce mal.

- Eh bien je ne suis pas de ton avis. Une loi qui est prête à te condamner à mort ne vaut pas la peine que je la suive.

Vasquez eut un soupir douloureux avant de reprendre.

- Moi en revanche, je veux la suivre. J'en ai besoin.

- Vas…

- Laisse-moi finir, je t'en prie. On n'en a pas encore parlé jusque-là, or je pense que c'est important que tu saches ce que je pense de tout ça. Je l'ai déjà dit, j'ai peur de tout ça, mais je veux tout de même affronter ce procès, quelle qu'en soit l'issue. C'est important pour moi. Je ne suis pas fou, la perspective d'être pendu ne me réjouis pas un instant, mais celle de fuir à nouveau pas davantage. Ça fait des années que je me cache, que je me méfie de tout le monde et je n'en peux plus. Je veux pouvoir avoir la possibilité de m'installer quelque part, avec toi tant qu'à faire, sans craindre qu'on finisse par me retrouver. Je veux pouvoir penser à l'avenir sans la menace perpétuelle d'une arrestation… Je veux simplement pouvoir être vivant et non pas dans l'attente que le pire n'arrive, parce qu'on en a la preuve aujourd'hui, il finit toujours pas arriver. Que je sorte de tout ça une corde autour du cou ou en tant qu'homme libre signifiera surtout la fin de toute cette incertitude qui me tue à petit feu. C'est tout ce que je veux. Enfin savoir de quoi sera fait demain.

- Mais s'ils te pendent…

- Alors c'est que c'est ainsi que ça devait finir. Et qui je suis pour vouloir aller contre ce destin ? Toi et moi on s'en remettra.

- Facile à dire pour toi ! grogna Faraday.

- Excuse-moi ?

- Pardonne-moi pour ce que je vais dire, mais tu as la partie la plus simple. Tu seras mort, fin des problèmes. Mais moi, je fais quoi si on en arrive là ? Je reprends ma vie d'avant ? Parce que tu crois que j'en serais seulement capable ? C'est égoïste de ta part d'accepter cette alternative sans broncher ! Comme si je ne comptais pas vraiment.

- Tu sais bien que c'est faux ! Je suis juste épuisé de cette vie de fuite et j'espérais que tu le comprendrais.

- Je le comprends. Ce que je ne comprends pas en revanche, c'est que tu envisages de sacrifier tout ce qu'on a construit, tout ce qu'on partage.

- Mais enfin Josh, si j'avais le choix, j'aimerais qu'on me condamne à passer les cinquante prochaines années avec toi. Si seulement ça pouvait dépendre de moi ! Je ne me réjouis pas d'une potentielle mise à mort, mais je crois que ça sera plus facile à assumer qu'encore la fuite.

Il s'interrompit un instant, plantant son regard dans celui de son compagnon, se désolant d'y lire tant de peine.

- Josh, mi amor, je sais que je t'en demande beaucoup, mais j'ai vraiment besoin que tu acceptes ce choix, que tu me soutiennes.

Faraday secoua la tête. Il semblait tellement blessé que Vasquez craignit qu'il ne le plante là avec ses lubies absurdes. Il n'avait aucun doute à ce sujet, cela aurait du même coup sonner le glas de leur relation, le laissant du même coup affronter seul ce qui adviendrait. Cela lui brisait le cœur, mais il était prêt à prendre ce risque pour rester en accord avec ses convictions. C'est ce qu'il avait toujours fait, quitte à en payer le prix fort lorsqu'il s'était agi de vivre son amour pour les hommes plutôt que se cacher dans le déni. De cela, il s'y refusait de la même façon aujourd'hui.

- Alors je vais dire à Sam de se défoncer pour te sortir de là légalement, dit tout à coup Josh d'une voix forte.

Il n'avait tellement rien laissé paraître jusque-là que Vasquez ne put retenir un sursaut en entendant la conviction sans faille de son ton. Le Mexicain s'autorisa à respirer plus sereinement. Il avait au moins gagné cette manche-là.

- Et si ça ne devait pas suffire pour t'éviter la potence, dieu m'est témoin…

- Tu ne crois pas en dieu, crut bon de rappeler Vasquez.

- Mais toi oui, alors ça me suffit pour l'évoquer. Je n'hésiterai pas un instant à révéler la vraie nature de notre relation, histoire qu'ils me pendent avec toi.

- Ne dis pas n'importe quoi ! s'écria Vasquez d'un ton plus dur qu'il n'aurait voulu.

- Tu crois que je bluffe chingado ? Mets-toi ça dans le crâne dans ce cas, s'il t'arrivait malheur, ma vie s'arrêterait de toute façon en même temps. Ils ne feraient rien d'autre que d'abréger mes souffrances. J'accepte de croire en toi, de rester avec toi et, même si je trouve ta décision stupide, je la respecte. Mais je t'interdis de minimiser mes sentiments à ton égard en me croyant capable de me relever sans toi. A Rose Creek tu m'as sauvé la vie. D'abord au sens strict du terme en me récupérant dans ce champ pour me faire soigner. Puis ensuite en étant là alors que j'avais tellement mal, tellement peur que j'aurais pu souhaiter en finir. Mais tout ça a eu un prix, ma vie est liée à la tienne désormais. On l'avait dit quand on a repris la route ensuite. Où tu vas, j'y vais aussi. Y compris à la rencontre de ton créateur. C'est parce que tu étais là que je me suis vu offrir ce temps en plus, je ne vois pas comment le mettre à profit si tu n'es plus là.

Le cœur battant la chamade, Vasquez ne sut quoi répondre. Il devait admettre qu'il pensait la même chose. Lui qui avait vécu seul si longtemps, sans jamais chercher à savoir si ça le rendait seulement heureux, n'envisageait plus un instant retourner à la solitude. Ils étaient liés, de la plus belle et la plus douloureuse des façons. Parce que c'était leur façon de faire, tout dans les excès, jamais de retenues. La vie n'en avait que plus de saveur ainsi.

- Affrontons ça ensemble, dit-il avec conviction. Et on verra bien assez tôt ce que l'avenir nous réserve.

Quelque part, malgré l'incertitude, cet emprisonnement apparaissait presque comme une bénédiction, une façon de confirmer la solidité de cette relation sur laquelle ils n'auraient pourtant pas parié grand-chose au départ.

A suivre…