Chapitre 8.

Le premier jour du procès fut, de l'avis de Faraday, un échec total. Alors le soir même, avant d'aller voir Vasquez et passer quelques instants avec lui sans personne pour les empêcher de se dire ce qu'ils voulaient, il était appuyé au bar dans le saloon et buvait. Le barman avait fini par ne plus voir l'intérêt d'enlever la bouteille du comptoir devant lui vu la vitesse à laquelle les verres étaient descendus. C'était aussi bien, Josh en avait marre d'affronter son regard sévère chaque fois qu'il lui demandait de le resservir. Cela restait pourtant terriblement inefficace pour se vider la tête. La force de l'habitude. Il tenait dorénavant si bien l'alcool que cela n'avait presque plus d'intérêt d'en boire à moins de vraiment forcer les doses. Et quand il en arrivait là, Vasquez semblait si déçu qu'il stoppait aussi sec.

Mais justement, Vasquez n'était actuellement pas là pour le faire culpabiliser, ce qui était bien le problème, alors autant se montrer déraisonnable. Parce que s'il avait la moindre petite chance de faire passer cette journée merdique aux oubliettes, c'était toujours bon à prendre.

Billy et Goodnight, pas plus que Jack, n'étaient revenus avec les gens que Sam souhaitaient faire entendre, malgré cela le juge Wilks avait refusé de retarder le début du procès. Alors Sam s'était contenté de faire traîner les choses en attendant ses témoins. Il avait rappelé encore et encore, avec bien des exemples à la clé, tout le bien qu'avait fait Vasquez pour la communauté. Procureur et juge ne s'y étaient pas laissé prendre, arguant pour le procureur Grant qu'un meurtre ne pouvait être effacé par quelques actes en prime dictés par la culpabilité.

Faraday comprenait leur point de vue, mais pour lui qui savait que le meurtre en question n'avait été commis qu'en état de légitime défense, sur un homme qui avait fait des mois durant un enfer de la vie de son compagnon, c'était dur à encaisser. Que la parole de Vasquez surtout, alors même qu'il était un homme fiable et juste, ne signifie plus rien, était difficile à admettre. Lui-même, quand il l'avait entendu, n'avait jamais remis sa version en doute et il avait du mal à comprendre qu'on puisse voir Vasquez comme un criminel sans foi ni loi.

Le Mexicain, lui, avait tenu bon durant ces quelques heures, encaissant chaque accusation sans desserrer les dents. Dans le saloon, transformé en salle d'audience pour l'occasion, assis derrière l'une des deux seules tables qu'on avait conservé, entre Sam et Josh, il avait gardé la tête basse, ne disant rien parce qu'à ce stade c'était probablement pour le mieux. Josh avait admiré son calme, lui qui aurait sauté à la gorge du premier homme remettant son honneur ainsi en question. Des deux, c'était finalement lui qui avait été le plus agité. Sam avait même été à deux doigts de le faire sortir à plusieurs reprises. Mais à chaque fois, la main apaisante de son compagnon posée discrètement sur sa cuisse avait fait son effet.

Pire que tout, et c'était probablement bien ce détail qui le hantait à présent, la vision d'un Vasquez silencieux et quasi immobile, avec dans les yeux, au regard presque éteint, cette lueur triste, avait été un coup dur. Josh avait l'habitude de voir son compagnon combatif, même si bien souvent ce n'était qu'une façade. Il avait mal de le voir ainsi brisé, revivant sans cesse au fil des mots de l'accusation ce qui comptait comme les pires moments de sa vie. Car le procureur était vicieux et outre le meurtre d'Abercrombie, il avait parlé plus d'une fois de la mort du petit Charles Dwight. C'était un coup bas tant Vasquez était rongé par la culpabilité concernant cet accident. Qu'il n'en soit pas légalement reconnu comme responsable n'enlevait rien à sa peine et dressait tout de même de lui, pour ceux qui ne le connaissaient pas, le portrait d'un homme violent, dangereux même.

Comme Faraday avait dû se faire violence pour ne pas leur hurler qu'ils se trompaient. Sam avait raison de vouloir le museler, ce coup d'éclat n'aurait pas aidé leurs affaires, mais montrer au contraire que même ses compagnons au sang chaud témoignaient d'un manque de retenue discutable.

Sans un mot ensuite pour ses amis, et Josh avait eu du mal avec ce silence, le Mexicain avait ensuite été reconduit dans sa cellule. Sam l'avait accompagné pour parler de leurs impressions respectives quant à ce qui avait été dit – encore que Faraday doutait que son compagnon se soit montré prolixe au vu de sa mine défaire. Lui n'avait pas eu le courage de le suivre. Il n'aurait pas été de bonne compagnie et Vasquez avait tout sauf besoin de l'entendre ruminer. Alors il buvait pour espérer dissiper son malaise et ensuite apparaître dans de meilleures dispositions.

Quand il se décida à quitter le saloon, s'il ne titubait pas, sa démarche était moins assurée que d'habitude. L'alcool n'était cependant pas le seul en cause. S'il n'avait aucune intention de l'avouer à qui que ce soit, et à Vasquez encore moins, sa jambe le faisait terriblement souffrir ces derniers jours et il savait parfaitement pourquoi. La balle qui l'avait touché là avait fracturé l'os et lacéré les chairs en profondeur. Cela avait guéri, mais était resté fragile, pour se réveiller ensuite n'importe quand. Les longues journées à cheval étaient souvent une torture, autant à cause des soubresauts que de l'immobilité. La tension également faisait des dégâts parce qu'alors il crispait inconsciemment les jambes, ce qui était devenu son point faible, un parmi tant d'autres. Et le moins qu'on puisse dire, c'était qu'en ce moment il était tendu. Tellement, que plus d'une fois durant l'audience il s'était demandé s'il arriverait à obliger son corps à quitter sa chaise quand il le faudrait tant il était crispé. Mais c'était ça ou insulter tout le monde, alors cela avait paru le choix le plus raisonnable.

Heureusement, le bureau du sheriff était à deux pas et, parfaitement dressé, O'Creedy fila sans qu'il ait besoin de le lui demander. A moins que ce ne soit simplement sa façon de le fusiller silencieusement du regard qui fit l'affaire. Josh fut soulagé ensuite de pouvoir se laisser tomber devant la cellule dans la chaise certainement laissée là par Sam.

Vasquez, qui était jusque-là allongé, s'assit au bord de sa couchette, là où il pouvait être le plus proche de lui sans avoir besoin de rester debout. Ainsi, en tendant le bras tous les deux, leurs doigts pouvaient s'effleurer. Aucun des deux ne fit le moindre geste dans ce sens cependant. Vasquez se contenta d'observer son compagnon un moment en silence, son regard inquiet se faisant peu à peu sévère.

- Tu es ivre, dit-il d'une voix accusatrice.

Ce n'était aucunement une question et Faraday n'avait nulle intention de mentir. Dans ce domaine, il n'avait plus guère de secret pour ce compagnon qui l'avait vu tenter de s'autodétruire bien souvent.

- Et alors ? grogna-t-il, plus sèchement qu'il l'aurait voulu.

Il n'était certainement pas venu ici dans le but de provoquer une dispute, bien au contraire, mais il ne savait simplement pas comment gérer tous les sentiments qui l'animaient. Déjà, parce qu'il avait peur d'eux, de ce qui risquait de découler de leur présence dans sa tête. Ensuite, parce qu'il était un homme nom de dieu ! Les hommes étaient censés traverser la vie la tête haute, faisant fi des émois du cœur et personne n'avait pensé à lui apprendre comment on faisait quand on n'arrivait plus à ce détachement.

Il envisagea très sérieusement de repartir de là où il venait sans un mot de plus. Que ce soit cruel autant pour lui que pour Vasquez ne l'effleurant même pas tant il se sentait à la ramasse. Comme il aurait voulu rendre l'alcool seul responsable de cet état d'esprit, tout aurait été tellement plus facile. Mais il savait tout au fond de lui qu'à jeun ce serait pire encore.

Et pendant ce temps, le Mexicain ne cessa de l'observer, lisant en lui comme il le faisait toujours si bien. Cet homme devait être le diable en personne ou au moins une espèce de sorcier pour deviner toujours ce qu'il avait en tête. Mais quelque part, ce n'était pas plus mal, il n'y avait rien de mieux pour désamorcer les conflits provoqués par tous ces non-dits. Cette fois encore, ce fut efficace et la douceur remplaça très vite la colère sur ses traits.

- Tu sais que je n'aime pas quand tu te mets dans cet état, plaida finalement Vasquez avec un petit quelque chose qui ressemblait à de la tendresse.

- Et j'essaye vraiment d'en tenir compte d'habitude. Mais à quoi bon quand tu n'es pas là ?

Voilà exactement le genre de phrase qu'il n'était pas censé prononcer. Qu'il était loin le cow-boy plein d'assurance et sarcastique, qui se fichait de tout et tout le monde en dehors de lui-même. Quelque part, cela lui manquait, bien des choses étaient plus faciles alors. Mais chaque fois qu'il posait les yeux sur son compagnon, il oubliait de regretter ce changement de vie. Cette fois ne fit pas exception et tandis qu'ils ne se quittaient pas du regard, Faraday se dit que ce n'était peut-être pas si mal après tout d'éprouver quelque chose. Ça faisait mal bien souvent quand le destin vous jouait des tours cruels, mais il y avait tout de même de bons moments. Celui-ci en était indéniablement un. C'était toujours bon quand Vasquez le regardait ainsi, car il y avait tellement d'amour et de respect qu'il se sentait meilleur qu'il ne l'était en réalité.

Ils restèrent longtemps ainsi, sans parler, sans bouger, sentant dans l'air une sérénité qui n'aurait pas dû avoir lieu d'être dans un tel endroit, dans une telle situation. L'amour avait cette faculté de vous rendre connement heureux même dans les pires moments. Bénédiction ou malédiction ? Faraday n'était pas encore parvenu à trancher et soupçonnait ne jamais y arriver. Alors il fit comme souvent, laissant plutôt le problème de côté pour l'instant. Vasquez était là, tout près, au moins aussi amoureux que lui-même ne l'était, c'était bien tout ce qui importait. La réalité de leur situation les rattraperait bien assez vite, alors un peu de répit ne ferait de mal ni à l'un, ni à l'autre.

Après ce qui aurait pu aussi bien être une éternité, dont aucune seconde ne fut gaspillée, Vasquez détourna le regard en secouant la tête.

- Ça a été un fiasco aujourd'hui, dit-il d'une voix blanche. Même Sam est d'accord.

Faraday dissimula au mieux un soupir de frustration. Il aurait bien voulu que cette réalité pourrie les laisse encore un peu tranquille.

- Tout n'est pas encore joué, plaida-t-il, s'étonnant lui-même de cet excès d'optimisme.

- C'est ce que Sam et Red ont dit aussi, mais… j'ai de plus en plus de mal à y croire.

- Ne recommence pas avec ça Vas ! Je t'en prie, ne recommence pas, parce que je ne vais pas réussir à être positif pour nous deux. Et puis, à la vérité… c'est pas pour ça que je suis venu ce soir.

Il esquissa douloureusement un petit sourire, qui eut le mérite d'éclairer le regard de son amant. D'accord, il était effectivement venu là avec une idée bien précise derrière la tête, avant de se dégonfler lâchement parce qu'il ne savait pas comment le dire. D'ailleurs, était-ce réellement ce que Vasquez devait entendre dans un pareil moment ? C'était toujours plus facile d'y penser tout seul dans son coin, l'aborder en revanche…

C'était comme la première fois où il lui avait dit qu'il l'aimait. Vasquez le lui avait pour sa part avoué bien des fois avant que lui-même ne se sente capable de se jeter à l'eau. Il y avait pensé bien des fois, répétant de belles déclarations qu'il savait que son compagnon aurait méritées. Mais les mots ensuite ne sortaient jamais quand l'occasion se présentait. Et c'était d'autant plus frustrants que l'amour grandissait chaque jour un peu plus à mesure que Vasquez patientait sans rien demander, rien reprocher.

Quand finalement c'était devenu impossible de continuer à le garder pour lui, Josh était même parvenu à se dissimuler encore une fois derrière un subterfuge gros comme une maison. Ils venaient de faire l'amour et Vasquez somnolait tout contre lui. Lui avait un peu parlé sans obtenir de réponses autres que quelques marmonnements endormis. Voyant là le moyen de trouver le soulagement de la confession sans la gêne ensuite d'assumer s'être montrer vulnérable, c'était finalement là qu'il s'était décidé à prononcer ces trois petits mots qu'il éprouvait depuis si longtemps. Il avait compris qu'il avait réussi son coup, se sentant soulagé par les mots prononcés, mais sans que Vasquez finalement ne l'entende, ce qui pouvait sembler finalement absurde, mais qui avait fait du bien.

Quant à la vraie première fois, à peine quelques jours plus tôt, dans l'étable, c'était apparu on ne plus naturel, comme s'il l'avait déjà dit bien souvent avant. Il ne s'était alors senti ni faible, ni vulnérable, juste heureux. Vasquez avait cette faculté de faire passer pour normal ce que lui voyait comme une preuve de fragilité. Alors ce soir, en se confiant comme il l'avait prévu à la base, peut-être bien qu'il éprouverait le même apaisement qui lui paraissait pour l'instant si loin derrière la crainte, infondée, de la honte et du mépris.

- Je t'écoute mi amor, l'encouragea doucement Vasquez. Tu sais que tu peux tout me dire, tout comme je ne t'obligerai jamais à le faire. La balle est dans ton camp. Mais si tu es venu ici pour une raison bien précise, ce serait absurde de ne pas le faire.

Faraday hocha la tête en respirant bruyamment. C'était plus de pression qu'il ne se sentait capable d'en supporter, mais en même temps son compagnon méritait bien qu'il fasse preuve de ce courage qui bien longtemps ne lui avait pas fait défaut.

- Ce soir pendant que je buvais, j'ai pris conscience d'une chose. Tout mon déni précédent n'y changera rien, on risque bien de perdre ce procès.

- Joshua, je croyais qu'on ne devait pas parler de ça, tenta Vasquez d'une voix qui n'avait plus rien d'assurée.

- Laisse-moi finir, parce que je t'assure que malgré ce que cela m'en coûte, j'en ai réellement besoin. Quand tout ça a commencé, j'ai d'abord refusé d'y penser en rendant le sheriff, le juge… tout le monde responsable à part nous. Ensuite, j'ai élaboré bien des plans pour te faire évader de là. Après que tu m'aies fait comprendre que c'était pas la solution, j'ai décidé de faire confiance à Sam et de suivre la voie légale… C'était juste une façon de me remplir la tête pour ne pas penser au pire. Et ça fonctionné jusqu'à aujourd'hui. Mais quand j'ai vu la façon qu'avaient les jurés de te regarder, quand j'ai compris que le juge ne lâcherait rien… J'ai pas trouvé le moyen de me bourrer le crâne avec des subterfuges à la con pour éviter de voir la vérité en face.

Il lâcha un soupir misérable avant de reprendre avec une conviction qu'il était loin d'éprouver.

- Quand ça m'a frappé, quand j'ai compris que je devais commencer à véritablement envisager le pire, et pardon de te dire ça alors que tu mériterais plutôt que je sois positif pour que tu ne t'en fasses pas trop… Ouais, putain, en fait je suis le compagnon le plus dégueulasse à t'infliger cette confession, alors même que tu dois déjà avoir suffisamment la trouille.

La réalité de sa confession le frappa de plein fouet avec une telle force qu'il se leva d'un bond, ignorant la douleur dans sa jambe.

- Quel enfoiré d'égoïste je fais ! Pardonne-moi.

Vasquez l'imita et se planta devant les barreaux, saisissant sa main pour s'assurer qu'il ne s'éloignerait pas.

- Ne t'excuse pas ! Ne t'excuse jamais pour simplement dire ce que tu as sur le cœur ! Tu crois que je ne me rends pas compte par moi-même que je suis mal barré ? Te voir le nier ne m'a pas fait changé d'avis ni me sentir mieux. En revanche, je suis soulagé que tu envisages encore toi-même cette possibilité, afin que tu puisses t'y préparer. Ça sera moins dur pour toi quand ça arrivera et donc moins dur pour moi aussi. A présent continue, parle-moi. Dis-moi très exactement ce que tu avais l'intention de me dire quand tu es venu. On en a besoin tous les deux.

Faraday fut admiratif du courage de son homme, non pas qu'il n'ait jamais douté de celui-ci. Il serra fort la main dans la sienne et s'approcha davantage.

- Je suis tellement fier de toi, dit-il dans un souffle.

Attirant son visage à lui, il l'embrassa doucement. Ils étaient finalement devenus bons à cet exercice, oubliant presque le métal froid contre leurs visages, qui limitait tout même les mouvements malgré leurs efforts.

- Je t'écoute, rappela ensuite Vasquez, tandis que son nez frottait contre sa joue mal rasée.

Restant un moment silencieux, Faraday chercha le meilleur moyen de reprendre là où il s'était arrêté.

- Quand j'ai compris que je ne pouvais rien faire pour éviter ce qui pouvait arriver, j'ai eu le choix entre deux options. Foutre le feu à toute cette putain de ville ou venir te parler.

- Ravi que tu aies choisi la seconde option, la prison aurait brûlé comme tous les autres bâtiments, ironisa Vasquez avec un petit rire sans joie.

- Il m'arrive de réfléchir, confirma Faraday avec un haussement d'épaules. Comme tu le vois, je suis là.

- Oui, bien qu'il me faille te forcer la main pour que tu me parles finalement. Cariño, je te l'ai déjà dit bien souvent, je peux, mieux, je veux tout entendre. Chaque fois que tu as quelque chose sur le cœur, que tu as besoin de te confier, je suis là.

- Eh bien justement… J'ai pensé à des choses que je n'aurais jamais partagées avec toi, me disant qu'on avait le temps, que je pouvais attendre d'être prêt à partager, parce que tu sais combien je suis peu à l'aise avec ça. Et maintenant, je me rends compte que ce temps on l'aura peut-être pas en fin de compte. Je ne veux pas qu'on soit séparés avant que tu ne saches certaines choses sur moi, sur nous… C'est important pour moi.

- Et c'est un beau cadeau que tu m'offres là, me faisant presque apprécier ce qui m'arrive. Presque.

- Presque.

Josh demeurait hésitant car ce n'était pas dans sa nature de se confier de la sorte. Il s'attendait toujours à un retour de bâton, comme si les gens ne pouvaient que finir par utiliser contre vous ce que vous aviez partagé. Peut-être que cela venait du fait qu'il n'avait tout simplement jamais rencontré les bonnes personnes. Vasquez était différent, il en avait eu la preuve bien des fois, mais ce n'était pas facile de remettre en cause des années passées à se dissimuler. Pourtant, le contexte n'aurait pu être plus approprié pour se lancer, car il y avait bien pire à craindre de toute façon qu'un retour de manivelle concernant des sentiments. Il avait d'ailleurs la conviction qu'il sortirait apaisé de cette conversation. Et nul doute qu'il en serait de même pour Vasquez, lui qui avait souvent demandé plus de confiance, plus d'échanges.

Avec un bref hochement de tête, qui était surtout destiné à lui-même, il se lança enfin, pas peu fier de lui.

- Comme tu t'en souviens, j'ai été long à t'avouer que je t'aimais…

- Oh que oui, rit Vasquez. A tel point que j'ai commencé à te le dire de plus en plus souvent pour espérer provoquer la même réaction chez toi. Mais j'ai su prendre mon mal en patience, parce que tu avais beau garder le silence, tes actes parlaient pour toi. Ta façon de me regarder, de prendre soin de moi… Je savais m'en contenter.

- J'ai apprécié de ne pas me mettre la pression, mais rétrospectivement j'ai regretté de ne pas avoir partagé ça avec toi plus tôt. D'autant que j'avais beau essayer de le nier, ça faisait déjà un moment que j'étais accro. Moins longtemps que toi, mais un moment quand même.

- Pas de regrets à avoir, on est bien maintenant.

- Mais tu as le droit de savoir à quel moment j'ai compris… J'ai apprécié quand tu m'as raconté pour toi, je peux bien t'offrir la même chose en retour.

- Merci Joshua, j'aime ce que tu essaies de faire pour moi, à plus forte raison que je sais que ce n'est pas facile pour toi. Alors si tu ne te sens pas de…

- Je veux le faire. Pour la première fois de ma vie, je suis dans une relation où je n'ai pas peur, ni de mes sentiments, ni de ta réaction.

Vasquez eut un sourire quand la main de son compagnon caressa doucement son visage. Ils avaient rarement ce genre d'échanges hors d'un lit, mais ce soir était vraiment différent, agréable. Ce qui incita Faraday à persévérer.

- Je ne me souviens pas de la date exacte, parce que les jours se mélangeaient, on avait été sur la route plusieurs semaines, juste toi et moi… Je sais juste qu'on était en automne parce que tu n'arrêtais pas d'admirer les arbres qui jaunissaient. On venait d'arriver dans une ville quelconque pour y passer la nuit. J'avais mal à la jambe et tu voulais que j'aie un bon lit pour une fois. Ça a été une sale soirée, une sale nuit. J'étais fatigué, las et il y avait du monde partout, du bruit… Je l'ai pas supporté, j'ai fait une crise de panique, j'avais l'impression que j'allais crever sur place… Tu es resté avec moi alors que j'étais assis à même le sol, appuyé contre le mur de notre chambre, incapable de prononcer un mot, arrivant à peine à respirer. Tu étais près de moi, me réconfortant, me calmant, sans montrer un signe d'impatience et quand on a finalement pu se coucher, j'ai fait plusieurs cauchemars, te réveillant à chaque fois. Là encore, pas une plainte de ta part… Au matin, je me suis réveillé avant toi, je me sentais mieux, mais un peu honteux pour ce que je venais de te faire vivre. Je t'ai regardé dormir, me disant que j'avais eu de la chance de t'avoir, que ce ne serait pas toujours le cas. Et puis tu t'es réveillé, il était tôt, tu n'avais dormi que quelques heures… Tu as planté ton regard dans le mien, souriant en me découvrant apaisé… Et c'est là, par cette réaction entièrement altruiste, en regardant ton visage encore tout chiffonné de sommeil, que je suis tombé amoureux de toi. Avant, tu étais un passe-temps agréable, un ami sincère. Et c'est ce jour qui a tout changé. Depuis, j'ai l'impression d'évoluer les yeux bandés, sans savoir toujours où je vais, mais je suis heureux. Et putain, j'ai aucune envie que ça change !

- Merci cariño, c'est un beau souvenir. Un de ceux qui me font comprendre que j'ai fait le bon choix en liant ma vie à la tienne. Même si ça ne me rend que plus triste de t'imposer cette situation.

- C'est dur, mais pour toi je supporterais tout, ne l'oublie jamais.

- Jamais, confirma Vasquez.

Pour la première fois depuis des jours, celui-ci semblait plus serein, malgré le poids qui continuait à peser sur leurs épaules.

D'un commun accord, ils s'assirent finalement à même le sol tout contre les barreaux, Faraday dissimulant au mieux une grimace de douleur quand il sollicita un peu trop sa jambe se faisant, et se prirent par la main. C'était un contact tendre, auquel ils étaient là encore peu habitués en dehors de quelques moments intimes, mais puisque c'était le seul qu'ils pouvaient se permettre, il leur sembla à tous deux parfaitement naturel.

Sans avoir besoin de plus d'encouragements, ne quittant l'autre homme des yeux que lorsqu'il était trop gêné, Faraday se confia comme jamais il ne l'avait fait. Il parla de ce père qu'il n'avait pas connu mais idéalisé à mesure que c'était dur de grandir sans cette figure forte sur laquelle s'appuyer. Il parla de cette enfance singulière au milieu du bordel qui l'avait vu naître, parce que sa mère n'avait rien trouvé d'autre que la prostitution pour vivre un tant soit peu décemment quand elle était arrivée de son Irlande natale des rêves plein la tête. C'était une vie dont il ne s'était jamais plaint, qui avait contribué à faire de lui l'homme qu'il était, dont il était fier. Au contact de ces femmes avec lesquelles il avait toujours été à l'aise, il avait appris la séduction, ce qui était pratique dans la vie de tous les jours. Il avait également bénéficié d'une grande liberté lui apprenant cette indépendance qu'il avait tant à cœur de défendre.

Il aborda ensuite ses errements de cow-boy solitaire, incapable de se poser parce qu'incapable de savoir ce qu'il désirait vraiment. Il avait longtemps traversé la vie sans s'imposer la moindre responsabilité, enchaînant maîtresses et amants sans se poser de question quant à un quelconque engagement à long terme, tuant parfois pour se défendre, parfois parce qu'il avait lui-même contribué à créer des situations explosives, jouant et buvant parce que c'était là les plus grands plaisirs qu'il trouvait à la vie en dehors d'une compagnie sexy dans la chambre d'un hôtel anonyme. Parfois bien sûr, la solitude et la culpabilité des morts qu'il avait causées, de victimes qu'il avait arnaquées, venaient troubler son sommeil. Jamais il n'avait pourtant vu là le signe que peut-être il devrait vivre autrement.

Jusqu'à Rose Creek et sa rencontre par la même occasion avec Vasquez. Il lui avoua avoir été attiré dès qu'il l'avait vu, même si l'alcool ingurgité au préalable avait probablement modifié les souvenirs qu'il gardait de cette rencontre. Malgré cette attirance, il n'avait pas envisagé un instant de s'impliquer autrement qu'en de brèves étreintes passionnées. Tout avait changé quand il avait défié la mort, il parvenait enfin à le comprendre alors qu'il mettait justement des mots dessus.

Vasquez le remercia plus d'une fois pour son honnêteté alors que lui-même, qui se confiait ainsi pour la première fois, apprécia l'exercice, en ressortant apaisé là où il avait cru que ce serait une corvée. Tout en parlant, il avait compris certaines choses sur lui, ce qui l'aiderait peut-être à envisager l'avenir plus sereinement. Que cet avenir se fasse potentiellement sans son homme n'aurait pu lui apparaître plus injuste. Pour autant, il n'avait nul envie de rappeler ce point-là, pas alors que Vasquez semblait avoir, au moins pour un temps, oublier cette alternative possible, tout à son plaisir de se rapprocher de lui par ces confidences.

Pendant qu'ils parlaient, au beau milieu de la nuit, ils avaient entendu O'Creedy revenir, même s'il était resté dans la pièce d'à côté. A un moment, le ciel s'était éclairci, signe de l'aube proche. Cela ne les avait pas arrêtés pour autant, comme si rien qui provienne l'extérieur ne pouvait les interrompre. Partager comme ils le faisaient était une chance qui ne se reproduirait peut-être pas, alors ils l'avaient fait comme s'ils avaient été seuls au monde.

Et quand Faraday quitta finalement le bureau du sheriff une fois le soleil levé, ignorant O'Creedy mais saluant Red, qui avait dû passer la nuit devant le bâtiment, il se sentait terriblement bien, aussi bien en tout cas que l'issue à venir de ce procès injuste le lui permettait. Une nuit de sexe avec son compagnon n'aurait pas eu davantage d'effets sur son humeur. Ce qui n'était pas peu dire tant il aimait les nuits de sexe avec Vasquez.

ooOoo

De retour dans le saloon ayant une fois de plus des airs de salle d'audience, Vasquez prit silencieusement place entre Sam et Josh. Il se sentait terriblement sinistre et se demandait bien comment il allait encore pouvoir sauver les apparences dans son souci permanent de protéger son amant. Déjà qu'il avait dû faire ça tout la nuit… Evidemment, il avait apprécié la démarche de Josh. Il avait tenté tellement souvent de l'interroger sur son passé qu'il avait aimé que Josh vienne enfin à lui de son propre chef. C'était simplement le timing qui l'avait dérangé. Bien sûr, il comprenait, acceptait même, que son amant se soit senti d'agir justement à cause de leur situation. C'était tout à son honneur. Vasquez pourtant savait qu'il en aurait davantage profité sans cette épée de Damoclès si près au-dessus de sa tête. A Josh, il n'avait pourtant montré que sa satisfaction, cachant peur et frustration, et quelque chose lui disait qu'il n'y avait vu que du feu. C'était parfait ainsi. Préserver Josh, voilà tout ce à quoi il pouvait encore prétendre. Et on ne le lui enlèverait pas tant qu'il lui resterait un souffle de vie.

C'était d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles il détestait cette mascarade de procès. La veille, plusieurs heures durant, il s'était vu rappelé l'acte qu'il avait commis et les conséquences qu'il devrait affronter. Et bien sûr, près de lui, Josh avait entendu la même chose, souffert chaque fois qu'on rappelait que tôt ou tard il faudrait payer… Il avait été si tendu pendant tout ce temps que Vasquez en avait oublié par moment de s'inquiéter pour lui-même. Pour un peu, il aurait demandé à Sam de ne pas laisser leur ami assister à l'audience. Il ne s'était retenu qu'en sachant pertinemment que Josh n'était pas du genre à se laisser imposer quoi que ce soit. Il aurait été du genre à faire un esclandre plutôt qu'à se faire débarquer de la sorte.

Sam justement, s'il avait un sourire mystérieux sur les lèvres, n'avait rien dit en venant à la prison pour l'accompagner jusque-là et Vasquez craignait une mauvaise surprise. Que son ami semble plus détendu que la veille ne signifiait pas grand-chose tant leurs visions semblaient diverger quant à la façon de mener à bien sa défense. Josh, qui avait l'air d'être dans la confidence, lui assura que tout allait dans le sens espéré, mais le Mexicain ne vit rien de mieux à faire que se murer dans le silence comme la veille, en attendant de voir ce qui allait ressortir de tout ceci.

Et il fut finalement rapidement fixé sur ce qui se tramait en voyant Goodnight et Billy pénétrer dans la salle en compagnie de plusieurs hommes faisant partie de son passé. L'un d'entre eux justement lui causa un choc, tant il avait cru ne plus jamais le revoir. Sous la table, il saisit vivement la main de Joshua dans la sienne et la serra avec force, tel un naufragé qui se serait accroché à une bouée avec toute l'énergie du désespoir.

- Sam, grogna-t-il sans se donné la peine de le regarder, tu n'aurais vraiment pas dû. Ça va faire plus de mal que de bien.

- Aie confiance mon ami, se contenta de répondre l'interpellé avec un entrain qui n'était certainement pas partagé.

Confiance, tu parles. Bon, Vasquez pouvait admettre la présence de deux de ces hommes. Peut-être même que leur intervention lui serait bénéfique. Mais Erik… Longtemps, Vasquez aurait tout donné pour le revoir, aujourd'hui pourtant cela lui apparaissait comme la pire des malédictions. Outre le fait qu'il soit passé à autre chose, Josh en était la plus flagrante des preuves, s'il venait à l'idée de cette figure du passé de révéler quoi que ce soit en lien avec ce qu'ils avaient partagé, le meurtre ne serait pas la seule chose qui le mènerait à la potence.

Bien sûr, Erik aurait autant à perdre que lui, si la vraie nature de leur relation était révélée, mais combien d'amants consentants n'avaient pas hésité à crier au viol si cela pouvait sauver leur peau… Vasquez l'avait abandonné si brutalement qu'il n'avait aucun moyen de savoir si Erik ne lui en voulait pas encore et verrait dans son témoignage le moyen de se venger. Vasquez avait eu toutes les raisons du monde de fuir, mais il n'avait jamais eu l'occasion d'en parler au principal intéressé justement à cause de l'urgence de cette même situation.

Il n'eut pas le loisir cependant de s'appesantir davantage sur ses souvenirs, car Sam s'était levé à présent que le juge avait obtenu le silence de l'assistance.

- L'accusé lui-même n'a jamais nié avoir abattu le Ranger Abercrombie, intervint le procureur. Quelques témoins de moralité n'y changeront rien et n'auront pour seules conséquences de faire perdre son temps à la cours.

- Dois-je rappeler que dans notre pays, chaque accusé a le droit de se défendre ? s'écria Sam avec une verve que Vasquez lui envia. Et qu'il existe des notions comme la légitime défense ou au moins le bénéfice du doute. S'il a avoué son acte, monsieur Vasquez n'a cependant jamais cessé de clamer qu'il avait agi de la sorte car poussé en ce sens par la victime.

- Votre honneur…, tenta le procureur, rapidement interrompu par le juge.

- Nous sommes là pour écouter chacune des parties impliquées, rappela celui-ci avant de se tourner vers Sam. Monsieur Chisolm, vous pouvez appeler votre premier témoin.

Andrew Stone tenait l'épicerie dans laquelle Vasquez avait travaillé entre deux arnaques durant son séjour à Subburgatorie. Son magasin étant fréquenté par toute la ville, lui-même agréable avec tout un chacun, il avait toujours été au cœur de toutes les confidences, n'ignorant rien de ce qui se passait dans la ville. De plus, durant la brève période où Vasquez avait travaillé pour lui, il lui avait témoigné le plus profond respect, malgré son statut d'étranger, ce qui était suffisamment rare pour être souligné. En même temps, jusqu'à la mort tragique de Charles Dwight, à part les quelques victimes de ses arnaques, elles-mêmes pas exemptes de cadavres dans le placard, Vasquez s'était montré discret et digne de confiance, agréable avec tous ceux qu'il rencontrait. A bien des égards, Stone lui faisait penser à Sam, une présence rassurante, un homme juste, aussi le voir ici avait quelque chose d'appréciable, pouvait presque lui faire oublier l'inconfort de devoir revoir également Erik.

- Jusqu'à la mort tragique du petit Paul Dwight, Vasquez ne s'était jamais attiré le moindre ennui, commença Stone après quelque encouragements de la part de Sam. Il était travailleur, agréable avec mes clients… Il était discret sur son passé, mais beaucoup sont comme lui. Tout au plus avait-il quelque habitudes avec l'une des filles du saloon, mais là encore, qui pourrait reprocher quoi que ce soit à un jeune célibataire.

A l'évocation de la prostituée en question, Vasquez vit Faraday grimacer, aussi était-il heureux de s'être épanché voilà des mois sur celle qui était simplement une partenaire en affaires, aussi malsaines soient celles-ci, plutôt qu'une maîtresse. Julia recevait souvent des confidences sur l'oreiller de la part de certains habitués. Quand ceux-ci s'avéraient avoir une moralité plus que douteuse et un compte en banque suffisamment rempli, elle mettait Vasquez au courant de leurs petits secrets honteux et celui-ci n'avait plus qu'à les faire chanter en échange d'une somme intéressante, qu'il s'empressait de partager avec son associée. Il n'avait jamais été très fier de cette façon de gagner sa vie, mais souvent nécessité fait loi, or avant Andrew Stone, il n'était parvenu à trouver un emploi décent et légal durant des années, chaque employeur potentiel trouvant tous les subterfuges possibles pour éviter d'employer un Mexicain, aussi travailleur et sérieux soit celui-ci. Alors monter ces arnaques dans chaque ville où il passait s'était avéré nécessaire pour éviter de crever de faim.

Heureusement pour lui aujourd'hui, seuls Julia et Josh avaient été au courant de ses petites affaires pas très légales. Sam en savait assez pour se douter de certaines choses, mais il n'avait jamais commenté et n'y reviendrait certainement pas maintenant. Stone, lui, n'avait jamais soupçonné que ses bons côtés, ceux-là qu'il se faisait à présent un plaisir de mentionner aux membres du jury.

- Votre honneur, intervint Grant, qui semblait exaspéré par une telle intervention, nous l'avons déjà répété hier, que l'accusé soit un homme bien le reste du temps importe peu, il a tué un homme, il doit payer. Tout ceci n'est que du blabla hors sujet.

- J'y arrive, dit Sam avant de revenir vers son témoin. Monsieur Stone, parlez-nous à présent du Ranger Abercrombie. Et de sa relation… disons pour le moins particulière avec monsieur Vasquez.

- Abercrombie avait ses habitudes en ville et venait régulièrement quelques jours entre deux missions. C'est devenu plus habituel quand il a commencé à fréquenter la veuve Dwight. Fréquenter est peut-être un terme exagéré, disons qu'il lui faisait une cour assidue et qu'elle ne semblait pas tout à fait indifférente. Pour le reste, il n'était pas toujours bien vu par chez nous. Il provoquait des bagarres chaque fois qu'il était au saloon, il avait une note dans ma boutique, qu'il n'a jamais semblé vouloir honorer… Et il y avait des rumeurs, il avait apparemment la main leste avec les enfants Dwight. On n'a jamais rien pu prouver, je ne suis même pas sûr que leur mère se doutait de quoi que ce soit… Pour un soi-disant défenseur de la loi…, grogna Stone.

- Et concernant monsieur Vasquez ? insista Sam.

- Une triste histoire… Je crois qu'Abercrombie ne s'était jamais préoccupé de lui avant l'accident. Mais après la mort de Charles, la veuve Dwight a décidé de quitter la ville, ce que personne ne pouvait lui reprocher. Abercrombie s'est retrouvé tout con sans elle et c'est forcément à Vasquez qu'il a fait porter le chapeau. Il a commencé à le harceler sans fin, jusqu'à ce que le gamin finisse par filer sans demander son reste. Quand j'ai appris ce qu'il s'était passé ensuite… Abercrombie a dû finir par le retrouver et reprendre son petit manège…

- Vous ne doutez donc pas qu'il soit responsable de son meurtre.

- Apparemment le gamin a avoué donc non. Mais je me dis qu'il a dû avoir une bonne raison de passer à l'acte.

- Supputation, intervint le procureur Grant. Les pensées du témoin n'ont aucune valeur.

Partageant les pensées de son compagnon, et admirant sa capacité à garder son calme tant il savait que cela lui en coûtait, Vasquez avait des envies de meurtres quand il regardait Grant. Cet homme ne le connaissait pas, ne connaissait rien de sa vie ou de ce qu'il avait pu vivre à cause d'Abercrombie à un moment où il était tellement vulnérable, pourtant il n'avait aucune honte à le juger, l'accuser des pires maux… Au lieu de simplement l'interroger… Encore qu'il ne l'aurait probablement pas cru, les interventions de Sam semblaient le prouver.

A bien y réfléchir, Grant n'était probablement pas le seul à avoir cette opinion toute tracée de lui. C'était frustrant. Lui connaissait la vérité, de même que les gens qui comptaient à ses yeux, cela aurait dû lui suffire. Quand il avait révélé ce passé douloureux à Joshua, ne lui épargnant aucun détail, celui-ci ne l'avait ni jugé, ni critiqué, se contentant de le prendre dans ses bras ensuite. C'était la réaction qu'il avait espéré, alors celle des autres franchement… Pourtant, celle-ci lui importait aussi désormais que cela pouvait infléchir l'opinion des jurés sur sa personne. Mais il semblait clair que pour beaucoup, quand toute l'histoire sortirait, et il avait compris que ce n'était plus qu'une question de temps, il serait considéré comme un tueur d'enfant, alors lui rajouter la mort d'Abercrombie sur les épaules serait certainement un détail pour beaucoup. Comme si sa culpabilité n'était pas une punition suffisante pour lui.

C'était l'une des raisons pour lesquelles il aurait préféré la corde immédiatement sans passer par la case procès. A écouter des étrangers parler de lui, le juger, il se retrouvait à revivre ce qui comptait parmi les pires moments de sa vie. Et quelle garanties avait-il que ses amis, son compagnon, à force d'entendre la même chose, n'allaient pas finir par douter de lui ? Cela lui était déjà arrivé avec des gens qui ne représentaient rien, cette fois il était trop impliqué pour perdre ces personnes qui pour la première fois voulaient bien de lui.

Quand Stone retourna s'installer dans la salle, Vasquez se permit un regard vers son homme et fut rassuré de le voir lui sourire.

Ce fut ensuite le pasteur Orwell qui fut interrogé et lui n'inquiéta pas Vasquez, vu leur passif ce n'était pas avec lui que l'opinion de Josh à son égard risquait de changer. L'homme de foi se contenta de rappeler au Mexicain certains de ces moments qu'il avait ensuite vainement tenté de fuir. Il raconta ainsi sa culpabilité après la mort de Charles et ses difficultés à remonter la pente, celle-ci d'autant plus accentuée par l'enfer que lui faisait vivre Abercrombie.

Plus d'une fois à cette période, Vasquez avait très sérieusement envisagé d'en finir avec la vie pour ne plus avoir à supporter ce qu'il avait fait. Des hommes bien, dont avait fait partie le pasteur, lui avaient permis de dépasser ce stade. Sa culpabilité était restée, elle l'animait encore bien souvent des années après, responsable de bien des insomnies ou des cauchemars, mais au moins avait-il été capable d'entrevoir un avenir malgré la peine. Pour cela, il devait fuir Abercrombie, aussi avait-il quitté Subburgatorie.

Le récit du pasteur s'arrêta là et cette fois encore, lui non plus ne semblait pas surpris qu'Abercrombie ait retrouvé Vasquez et reprit son sale manège, ce qui semblait ne pouvoir se terminer qu'avec la mort de l'un des deux protagonistes.

Quand il se leva pour prendre la parole à son tour, Grant jubilait d'une façon appuyée qui fit froid dans le dos à Vasquez.

- Encore une fois, vous confirmez ni plus ni moins le mobile de ce meurtre probablement prémédité. L'accusé s'est débarrassé d'un défenseur de la loi peut-être simplement un peu trop zélé.

- Il ne se conduisait pas en défenseur de la loi en harcelant ce garçon.

- Le drame, comme vous vous évertuez à le nommer sans entrer dans les détails, a pu toucher la victime comme il a touché l'accusé. On ne réagit pas toujours de la bonne manière dans un moment pareil. Aucun de nous ne pourrait en être blâmé. Et pour ces messieurs du jury, il est peut-être temps d'expliquer le drame en question.

Sentant son cœur s'accélérer, Vasquez se tassa sur sa chaise, craignant ce qui allait suivre davantage encore que la corde qui menaçait au bout. Et Grant semblait si fier de lui que Vasquez ne voulait plus entendre cet argument qu'il ne faisait que son travail. Cet homme se délectait de son pouvoir pervers. Il avait à présent délaissé le révérend Orwell pour se pavaner devant un jury apparemment captivé par ses paroles.

- S'il ne pourra jamais apparaître devant ses pairs pour répondre de ses actes, car ceux-ci ont été considérés comme un accident, l'accusé est responsable de la mort d'un petit garçon de six ans à peine, le fils de la compagne d'Abercrombie. Légitime que celui-ci ait pu être un peu remonté.

A la vitesse où il bondit de sa chaise pour interpeller le juge, Sam avait dû être tout aussi choqué que Vasquez par les propos abordés.

- Votre honneur, monsieur Vasquez n'a rien fait d'autre que se défendre lorsqu'il a été provoqué en duel, comme nous l'aurions tous fait. Son adversaire s'est dégonflé au dernier moment, s'écartant au lieu de faire feu, laissant le jeune Charles Dwight dans la trajectoire de la balle déjà tirée. C'est une horrible tragédie, pour laquelle monsieur Vasquez n'a de cesse de se repentir depuis des années. Abercrombie ne lui a fait porter le chapeau que parce que ce drame l'a privé ensuite d'une femme sur laquelle il avait des vues et des enfants qu'apparemment il n'hésitait pas à brutaliser. Il a alors simplement changé de souffre-douleur et un jour celui-ci a dû commettre l'irréparable pour se défendre.

- Encore une fois, ce ne sont que des ouï-dire, l'interrompit Grant. Le Ranger Abercrombie aurait continué a traqué Vasquez… Et si ce n'était pas plutôt l'inverse ? Quelles preuves avons-nous ? Comme pour le reste de cette défense absurde, aucune !

- Eh bien justement, mon dernier témoin, Erik Hammer…

Vasquez posa la main sur le bras de Sam, qui était debout près de lui, et le serra fermement.

- Sam, non ! dit-il à voix basse, mais d'une ton ferme malgré tout.

Cela sembla fonctionner puisque Sam s'excusa auprès du juge et demanda une brève pause. Ensuite il s'assit à sa place pour parler à un Vasquez qui n'avait aucune intention de laisser passer quoi que ce soit.

- Tu ne peux pas le faire intervenir, s'écria-t-il vivement.

- Pourquoi ? s'étonna Sam. Il a pourtant raconté à Goody exactement ce que tous doivent entendre, ta version.

- Mais il y a certaines choses… qu'il ne doit pas révéler. Des choses… intimes, qui pourraient nous porter préjudices. Si tu n'as pas prévu de l'interroger à ce sujet, Grant est fort pour révéler les petits secrets de chacun.

- Vasquez, je te l'ai déjà dit, ta vie privée ne concerne que toi et je n'ai aucune intention de lui poser la moindre question à ce sujet. Et Grant n'est pas un surhomme, il ne soupçonne certainement rien de ces… tendances.

Il n'empêche, Vasquez craignait être confronté à son ancien amant. Tous comme il ne voulait pas que Josh puisse avoir affaire à lui. C'était ce passé qu'il avait si longtemps tenté d'oublier qu'il ne voulait pas voir remonter à la surface. La raison pour laquelle il n'avait pas voulu que Sam, avec son zèle habituel, ne le défende, que Josh assiste à ce déballage. Celui-ci bien sûr connaissait l'existence de cet homme, Vasquez ne lui avait rien caché de son histoire, ses relations passées… Mais en entendre parler et le voir, l'écouter, étaient deux choses différentes. Surtout qu'Erik, à part l'Irlandais, était le seul à avoir jamais compté, un homme dont Vasquez aurait pu tomber amoureux si Abercrombie ne les avait pas séparés sans même le savoir. Cela aussi Josh ne l'ignorait pas, dans ces conditions, c'était d'autant plus cruel de lui infliger cette présence.

- Vas, intervint justement Josh, comme nous tous il est là pour t'aider. C'est tout ce qui compte.

Vasquez se tourna vers lui, s'approchant assez pour n'être entendu que de lui seul.

- Tu sais ce qu'il y a eu entre lui et moi, je ne voudrais pas…

- Que je sois jaloux ? Eh, aujourd'hui tu es à moi, je n'ai pas de doute à ce sujet. Il repartira très vite chez lui et c'est toujours moi qui t'aurai. Laisse-le simplement t'apporter son aide, nous apporter son aide.

Ça restait une mauvaise idée, mais qu'aurait pu dire Vasquez ? Après tout, Sam et Josh n'avaient rien d'autre que ses intérêts à cœur, il devait leur faire confiance, quand bien même c'était quelque chose qui ne lui venait pas naturellement. Alors il hocha la tête, maudissant ce sort qui n'avait de cesse de s'acharner sur lui ces deniers jours.

- Bien, sourit Sam en se relevant, reprenons. Votre honneur, j'appelle à présent Erik Hammer.

A suivre…