ACTE II : Le vide


Quand Jessy vit arriver Faith, accompagnée d'un surveillant, elle ne put réprimer un frisson d'angoisse. Depuis le début, cette brune sexy la mettait mal à l'aise et ce qu'elle avait fait à Trisha dans le réfectoire ne faisait que confirmer l'idée qu'elle devait s'en méfier. Faith avait toujours ce regard vide et étrange qui intriguait et effrayait en même temps Jessy.

— Hé, Faith ! Bravo ! T'as gagné la palme de l'entrée la plus fracassante dans cette putain de prison !

Faith tourna son regard vers elle sans réagir. Jessy constata qu'elle avait été battue par les gardiens. Sévèrement.

— Ils t'ont filé des cachetons, hein ? demanda-t-elle en essayant de ne pas faire passer dans son ton l'espoir d'une réponse positive.

— Oui...

— Ça va te calmer... Tu en auras besoin ici. Personne ne tient au début sans ces saloperies.

Faith grimpa sur son lit et s'allongea. La tête lui tournait et la lumière continuait à lui faire mal aux yeux. Jessy s'appuya contre le mur et l'observa en silence pendant une longue minute.

— Faith ?

— Mmm ?

— Qu'est-ce que t'as fait pour te retrouver ici ?

Le silence retomba dans la cellule.

C'était un accident... Ça aurait pu t'arriver...

Jessy n'osa pas répéter sa question car elle craignait les réactions imprévisibles de Faith. Elle se demanda si cette femme n'aurait pas dû être enfermée en hôpital psychiatrique plutôt qu'en prison.

— Vols, agressions, meurtres.

La voix de Faith était neutre. Elle semblait énoncer de simples faits qui ne la touchaient pas. Ce détachement inquiéta encore davantage Jessy qui n'osa pas demander des détails.

— Tu en as pris pour combien ?

— Il n'y a pas encore eu de procès.

Jessy digéra les dernières paroles de Faith puis se décida à faire un geste.

— Faith... Tu as vraiment déconné l'autre jour... Si tu es en préventive, il va falloir te calmer parce que tu risques de te rajouter quelques années de bonus... Et tu as signé ton arrêt de mort avec le gang de Trisha... Maintenant elle veut te faire la peau.

Faith ne fit aucune remarque. Tout cela n'était que très familier. La violence, la haine, la vengeance, des sentiments qu'elle connaissait si bien et contre lesquels elle luttait à chaque instant. Mais contre lesquels elle perdait souvent.

Jessy se demandait si Faith l'écoutait. Elle poursuivit néanmoins.

— Tu ne sais pas à qui tu as affaire. Il y a deux ou trois filles ici avec lesquelles il vaut mieux être copines si tu ne veux pas finir la tête défoncée dans les chiottes. Trisha en fait partie. Moi aussi d'ailleurs...

Jessy marchait de long en large dans la cellule, perturbée par le mutisme de l'autre femme.

— Je ne sais pas d'ailleurs pourquoi je me fais chier à t'expliquer les choses, apparemment tu t'en fous... Peut-être que c'est en partie parce que j'ai toujours rêvé d'exploser le crâne à cette conne, et que tu es la seule à avoir osé le faire depuis des années...

Je regarde ta jolie gueule que je vais exploser contre le mur...

— Tu es là depuis combien de temps ?

— Bientôt huit ans...

— Pour quelle raison ?

— Trafic de drogues, les gangs, tout ça, la merde quoi...

— Tu as tué ?

La question surprit Jessy. Faith s'était relevée et s'était adossée au mur. Elle fixa la jeune femme.

— Une fois...

— Mais ce n'est pas pour ça que tu es là, n'est-ce pas ?...

Ce n'était pas vraiment une question. Jessy baissa la tête.

— Alors comment as-tu fait pour faire partie des caïds que l'on respecte ?

Jessy releva la tête et montra son poing.

— Avec ça. Et en m'alliant avec les bonnes personnes au bon moment. Mais Faith, il y a des choses qu'on ne fait pas. Et humilier Trisha devant tout le monde en est une. Si elle te chope, tu prieras pour que ce soit les gardiens qui te tabassent...

— Ça m'est égal...

Jessy soupira.

— Ecoute, tu ne comprends pas ! Ton procès n'a pas eu lieu, tu as tout intérêt à te tenir à carreau pour sortir le plus vite possible.

— Ça m'est égal. Il n'y a rien qui m'attend dehors.

Je l'ai fait pour toi, B...

— Ni personne.

Sur ces mots, Faith descendit du lit et sortit de la cellule.


Faith avait entrepris de visiter la prison. Le long des couloirs, les détenues qu'elle croisait faisaient un écart à son passage et se parlaient à voix basse. La craignaient-elles pour ce qu'elle avait fait ou s'écartaient-elles parce que Faith était devenue une pestiférée, le premier nom sur la liste noire de Sa Majesté Trisha ?

Faith descendit dans la cour dans laquelle les prisonnières jouaient au football, faisaient de la musculation, s'échangeaient des produits illicites ou tramaient les unes contre les autres. Quelques échanges s'arrêtèrent à sa vue, puis reprirent, les regards ne quittant pas celle qui avait défié Trisha.

Faith s'adossa à un mur et sortit son paquet de cigarettes, seule chose qu'elle avait pu conserver de l'extérieur.

Mais j'ai toujours ma cicatrice...

— Tu m'en files une ?

Jessy l'avait finalement rejointe. Elle lui tendit le paquet puis s'alluma une cigarette.

— Tu es cinglée de sortir de ta cellule.

Faith ne put s'empêcher de sourire amèrement.

Psychopathe... La Tueuse psychopathe...

— Je sais, je suis une tueuse psychopathe... J'ai l'habitude, dit-elle en souriant à l'autre femme.

Jessy ne savait pas comment interpréter cette phrase et ce sourire. L'état mental de Faith l'inquiétait de plus en plus. Elle semblait suicidaire, indifférente à tout, résignée, étrange.

Faith étudiait un petit groupe de femmes qui s'était réuni dans un coin de la cour.

— C'est ça le gang de Trisha ?

Jessy suivit le regard de Faith et acquiesça. Elle vit aussi que les femmes regardaient dans leur direction.

— Tu ne devrais pas rester près de moi si c'est si dangereux, lança Faith en faisant des ronds de fumée.

Jessy ne répondit pas. Elle ne quittait pas des yeux le groupe qui s'avançait à présent vers elles. Cinq femmes à l'air déterminé et peu avenant s'arrêtèrent devant elles. Trisha portait un bandage autour de sa main et un pansement sur le nez.

— J'aime bien ton nouveau look, jeta Faith.

Jessy n'en croyait pas ses oreilles. Elle avait définitivement classé Faith dans la catégorie des fous dangereux irrécupérables.

— Tu es morte, dit Trisha en contenant difficilement sa rage.

Je suis déjà morte...

Faith sourit et lui souffla la fumée de sa cigarette au visage.

— Sale petite pute ! cracha Trisha que ses acolytes durent retenir car les surveillants les observaient avec attention.

Ce n'était pas le moment et Faith le savait.

— Tu es morte, répéta Trisha avant de s'éloigner avec son gang.

— Tu es malade, Faith, complètement maboule...conclut Jessy d'un air résigné.

— Si tu as peur, je ne te retiens pas. Personne ne t'oblige à rester avec moi, d'ailleurs je croyais que tu avais dit que tu ne serais pas ma protectrice, Jess.

— Va te faire foutre ! s'exclama Jessy en s'en allant.


Faith écrasa son mégot de cigarette et se décida à continuer son tour. Elle observa un moment les filles qui faisaient du sport. Certaines frappaient dans un sac avec des gants. D'autres levaient de la fonte. D'autres encore faisaient des abdominaux. Elle s'approcha du sac de frappe.

— Je peux ? demanda-t-elle aux deux filles musclées qui s'entraînaient.

Elles la regardèrent d'un air narquois en la jaugeant de haut en bas. L'une lui tendit finalement les protections.

— Non, merci.

Faith donna quelques coups de poing pour tester la solidité du sac. Il ne résisterait pas longtemps à sa force de Tueuse. Les autres continuaient de l'observer en ricanant.

Rappelle-toi, B, quand on s'entraînait ensemble... On devait retenir nos coups pour ne pas craquer l'énième sac de Giles... On finissait par se battre ensemble pour soulager notre frustration...

Alors elle envoya un coup de pied de côté de toutes ses forces rassemblées. Un seul, qui décrocha littéralement le sac et le fit voler vingt mètres plus loin. Les ricanements cessèrent aussitôt. Tous les regards s'étaient tournés vers elle. On y lisait l'incrédulité mais aussi la peur. Et un respect craintif.

— Désolée, s'excusa-t-elle auprès des deux boxeuses qui la regardaient bouche bée.

Puis elle s'éloigna en souriant.


Elle revint dans sa cellule. Jessy était allongée sur son lit et fumait.

— Il y a des douches ici ?

— Oui, en bas.

Faith prit une des serviettes qui étaient fournies par la prison et s'apprêta à partir quand Jessy la rappela.

— Faith !

— Quoi ?

— Tu ne devrais pas y aller...

— Pourquoi, tu as peur que je me perde ?

— Les douches... servent à pas mal de choses... entre autres aux règlements de compte... et les matons ferment les yeux...

— Alors, viens avec moi.

— Je ne peux pas te protéger, Faith... Pas contre Trisha...

— Je n'ai pas besoin que tu me protèges, Jess.

Je suis déjà morte...

Faith sortit de la cellule.


Les douches se trouvaient dans le sous-sol de la prison. Des cabines individuelles alignées sur plusieurs rangées mais dénuées de porte par mesure de sécurité. La pièce était grande et plongée dans une semi-obscurité peu rassurante mais propice à l'intimité. Une gardienne se tenait près de la porte d'entrée. Elle fouilla Faith pour vérifier qu'elle ne portait pas d'arme cachée puis lui tendit du savon.

Faith se dirigea vers les cabines du fond pour éviter de se retrouver sous le regard de la surveillante. Elle entendit couler l'eau quelque part. Elle s'engouffra dans une cabine et se déshabilla. Elle se rendit compte à quel point ses vêtements en cuir lui manquaient. Elle ouvrit l'eau et se laissa bercer par le bruit et le contact apaisant du liquide sur sa peau. Au bout d'un moment, elle réalisa qu'elle entendait autre chose derrière le bruit des douches.

Des gémissements...

Elle repoussa une mèche de cheveux collée sur son visage et, sans couper l'eau, se dirigea silencieusement vers le bruit. Cela venait de la cabine la plus au fond.

Faith se pencha légèrement. Deux femmes étaient en train de faire l'amour sous la douche en essayant de rester les plus discrètes possibles. La femme blonde qui lui faisait face avait les yeux fermés et se laissait aller sous les caresses de sa compagne. Faith les épiait en silence, le manque lui tiraillant soudain le ventre. Elle observait leurs corps se mouvoir lentement, leurs mains glisser sur la peau, les doigts de la brune donner du plaisir à l'autre femme qui continuait à gémir.

Et qui la regardait. Elle avait ouvert les yeux et lui souriait.

— C'est quoi ce bordel, là-bas ?! lança la surveillante qui s'avança d'un pas lourd vers les cabines du fond.

Faith sourit à son tour à la blonde et retourna dans sa douche juste au moment où arrivait la surveillante.

— C'est rien... C'est rien... Si on peut pas avoir cinq minutes d'intimité... Je ne savais pas que vous écoutiez aux portes. A moins que vous vouliez participer, ma main est fatiguée... avança Faith pour détourner l'attention et protéger les ébats des deux femmes.

La femme la regarda avec une moue de dégoût et retourna devant la porte non sans avoir traité Faith de "Sale petite gouine perverse".

Faith sourit et termina sa douche en tentant d'ignorer les soupirs de plus en plus bruyants et rapprochés qu'elle entendait derrière elle. En tentant aussi d'oublier son désir douloureux. Au moment où elle capitula et commença finalement à se caresser, les gémissements cessèrent dans un cri étouffé. Elle retira sa main, une intense frustration s'emparant de son corps, l'image de Buffy se superposant soudain à celle de la blonde.

Elle entendit la douche s'arrêter et vit passer les deux femmes quelques instants après. La blonde fit courir un regard appréciateur sur le corps de Faith et lui souffla un "merci" à voix basse, un petit sourire au coin des lèvres. Faith les regarda partir avec regret, son désir encore plus fort et toujours inassouvi. Elle se sentait exactement comme quand Buffy la touchait par inadvertance ou dans un geste d'amitié, comme après un entraînement où leurs corps s'affrontaient, se frôlaient, comme quand elles roulaient sur le sol, leurs corps enchevêtrés, comme quand son odeur l'enivrait et qu'elle rêvait de se plonger dans ses cheveux blonds, de respirer sa peau, de se noyer dans ses yeux...

La frustration... Je t'ai tellement désirée...

Elle soupira, serra les poings à s'en faire mal et frappa finalement l'une des parois de la douche, y laissant un trou.

Je t'ai tellement désirée...

Elle se laissa glisser doucement vers le sol, le dos contre le mur carrelé. Elle regarda le sang de son poing blessé disparaître dans un tourbillon. La douleur était plus supportable que le désir qui la tourmentait. Ses larmes qui coulèrent enfin se mêlèrent invisibles à l'eau qui ruisselait sur son visage.

Je l'ai fait pour toi...

Mais toi, qu'as-tu fait pour moi ?


Deux semaines passèrent rythmées par la routine du quotidien dans lequel se réfugiaient la plupart des détenues. Le quotidien et les tranquillisants. Faith continuait d'en prendre, elle sentait qu'ils calmaient ses pulsions violentes. Surtout, ils l'empêchaient de vraiment réfléchir, de ressasser ses pensées torturées, de souffrir. Mais l'image de Buffy ne quittait pas son esprit.

La satisfaction sur son visage...

La bande de Trisha s'était faite discrète depuis quelques temps vis-à-vis de Faith, ce qui ne présageait rien de bon selon Jessy. Elle pensait que Trisha attendait que ses blessures guérissent pour pouvoir s'occuper de Faith personnellement.

Les autres femmes évitaient prudemment la Tueuse, préférant ne pas être vues en sa compagnie mais surtout se méfiant de ses réactions et de sa force. L'épisode du sac de frappe avait fait le tour de la prison. Trisha clamait à tout le monde que décrocher un sac, aussi impressionnant que cela puisse paraître, ne voulait pas dire qu'on savait se battre.

Jessy s'était adoucie. Faith comprenait qu'elle se donnait surtout un genre, qu'elle endossait un rôle qui la protégeait des autres.

Faith avait vu son avocat commis d'office. Il n'était pas question de procès avant au mieux un an en raison des lenteurs de la justice. La justice était d'autant moins pressée que Faith avait fait des aveux et qu'elle avait reconnu tous les chefs d'accusation. Par ailleurs, il lui avait fait comprendre qu'il ne fallait pas se faire d'illusions sur l'issue du procès. Au mieux, elle prendrait entre quinze et vingt-cinq ans, au pire la perpétuité ou la mort.

C'est ça que tu attends de moi, B ? Tu veux que la justice termine ce que tu n'as pas réussi à finir avec mon couteau... Comme ça, tes mains resteront propres, ta conscience tranquille, et tu resteras la parfaite et innocente Buffy. Et tu seras satisfaite. Tu l'étais déjà... La satisfaction dans ton regard... C'est ce qui fait le plus mal... La satisfaction dans tes yeux qui m'obsédaient...

— Faith ?

L'image de Buffy dans le commissariat hantait Faith, la poursuivait même dans ses rêves et aucun cachet ne parvenait à la faire disparaître.

— Faith ?

Tu vas me poursuivre avec cet air satisfait jusqu'au jour de l'injection finale ?

— Faith ? Réponds-moi bordel ! cria Jessy excédée par les absences répétées de Faith.

— Quoi ?

— J'ai vu Trisha tout à l'heure...

— Et alors ?

— Elle n'avait plus de bandages.

— Je suis contente pour elle.

— Putain, Faith, mais faut te le dire comment qu'elle va te buter ?!

Je suis déjà morte...

— Et alors ?

Jessy désespérait de jamais comprendre cette fille effrayante et pourtant si attirante. Elle lui faisait peur, la déconcertait, l'exaspérait, mais elle ne pouvait nier qu'elle l'attirait irrésistiblement. Il y avait longtemps qu'elle n'avait pas fait l'amour. Depuis son ancienne petite amie, Pat. Le manque était toujours terrible en prison. Presque pire que celui de la drogue.