ACTE III : La souffrance
— Buffy...
Jessy ne dormait pas. Elle ne pouvait plus s'arrêter de penser au corps de Faith qui dormait d'un sommeil agité au-dessus d'elle. Cela faisait cinq minutes qu'elle l'entendait se retourner dans son lit en gémissant, en marmonnant sans cesse ce prénom. Buffy.
Elle se leva et jeta un œil. Faith transpirait et son visage exprimait une intense détresse. Ses poings étaient serrés, ses mâchoires crispées, et son corps se mettait à trembler par moments. Jessy se décida à mettre fin à ce cauchemar.
— Faith !", appela-t-elle en lui secouant le bras.
— Buffy...
— Non, c'est Jessy, réveille-toi. Tu fais un cauchemar, réveille-toi !
Faith ouvrit les yeux. Elle ne savait plus où elle était et son regard semblait perdu, apeuré. Jessy repoussa d'une main hésitante les mèches qui étaient collées sur son visage par la sueur.
Je suis morte...
Jessy continua à lui caresser le visage, essayant d'apaiser ce regard tourmenté qui la fixait. Non, qui la traversait, se reprit Jessy. Un regard toujours proche de la folie. Un regard penché sur le vide. Sa main se perdait dans les longues boucles brunes, lentement, doucement, pour ne pas la brusquer. Elle descendit sur un bras, touchant à peine la peau, puis remonta, effleurant les lèvres de ses doigts, dessinant des formes sur ce visage qui commençait à se détendre.
Jessy contenait son désir, son envie d'accentuer ses caresses et cette douceur forcée lui était presque douloureuse. Elle voulait toucher ces seins qu'elle devinait sous le débardeur, ce ventre musclé, ces longues jambes qui avaient cessé de trembler, elle voulait la prendre dans ses bras, la rassurer, lui faire oublier un instant la souffrance qu'elle sentait partout en elle.
Quand Jessy croisa à nouveau le regard de Faith, elle réalisa qu'il n'était plus vide et qu'elle l'observait à présent avec insistance. Elle retira immédiatement sa main.
— Je suis désolée...
— De quoi ?
— Je...
Jessy ne put terminer sa phrase. Faith s'était redressée et avait agrippé son tee-shirt, l'attirant vers elle. Elle la prit par le cou et la souleva littéralement de l'autre main, la faisant grimper sur le lit. Jessy n'eut pas le temps de s'étonner de cette force incroyable. Faith s'était allongée sur le dos et l'avait entraînée dans son geste, l'embrassant avec violence, la serrant presqu'à l'étouffer contre elle. Leurs désirs cumulés, leurs frustrations communes, se rejoignaient enfin dans cette étreinte fiévreuse de leurs corps avides.
Jessy souleva le débardeur, découvrant ce qu'elle avait tant désiré toucher, mais révélant aussi une terrible cicatrice sur la peau mate du ventre de Faith. Elle hésita un instant, puis continua à descendre, faisant glisser ses mains sur les seins, sur le ventre meurtri, puis plus bas, jusqu'à plonger finalement son visage entre les longues jambes qui s'étaient remises à trembler.
Faith rejeta la tête en arrière et ferma les yeux.
Buffy...
L'image de Buffy s'était à nouveau imposée dans son esprit, mais cette fois elle avait pris la place de Jessy, comme un fantasme trop longtemps réprimé. La frustration avait été si forte que Faith sentit venir le plaisir trop vite, trop brusquement, une grande vague la submergeant soudain, la faisant se cambrer, et elle étouffa son cri dans les draps.
Buffy...
Jessy remonta à sa hauteur et l'embrassa. Faith avait gardé les yeux fermés, savourant l'image factice de Buffy, imaginant que la langue qui s'insinuait en elle était celle de l'autre Tueuse, comme elle l'avait rêvé, espéré, tant de fois, et comme elle savait aussi désespérément que ce n'était pas elle, que ce ne pourrait jamais être elle.
Elle ouvrit les yeux. Jessy l'observait.
Je regarde ta jolie gueule que je vais exploser contre le mur...
La déception, la frustration renouvelée faisaient naître en elle un nouveau flot de pulsions morbides et violentes.
Elle se redressa, bascula Jessy sur le dos et cachant son visage dans son cou pour dissimuler son changement d'humeur, commença à lui faire l'amour. Mais ses gestes étaient devenus mécaniques, froids, impersonnels. Alors que les soupirs de Jessy envahissaient son esprit, Faith tenta de se ressaisir et de se persuader qu'elle entendait la voix de Buffy, que sa main touchait le corps de Buffy, qu'elle lui donnait du plaisir. Mais il n'y avait rien à faire. Elle ne sentait pas l'intolérable brûlure, le feu dans son ventre et dans son sexe quand Buffy la touchait, l'air chargé d'électricité, le désir intense qui enveloppaient leurs rencontres, le frisson, la gêne, l'hésitation et l'envie quand elles se regardaient. Elle ne ressentait rien. Rien que la frustration et le dégoût. Le dégoût d'elle-même, de ce qu'elle faisait, de cette mécanique sexuelle vaine dont elle n'arrivait plus à se satisfaire.
Je vais déchirer ta gorge entre mes dents et me repaître de ta douleur...
Le dégoût de cette violence jubilatoire qui pouvait prendre possession d'elle à tout moment et dont elle n'arrivait pas à se défaire. Le dégoût de l'être abject qu'elle était devenue aux yeux de la seule personne qu'elle eût jamais aimée, des yeux qui l'avaient condamnée avec
satisfaction...
Le dégoût de ce vide qui s'emparait d'elle et lui faisait perdre conscience, les yeux grands ouverts sur le néant.
— Faith...
Le son de la voix de Jessy qui murmurait son nom dans la jouissance la ramena brutalement à la réalité, à cette réalité carcérale et sordide, à l'aboutissement inévitable de son existence pathétique et gâchée, enfermée derrière les murs d'une prison, derrière les barreaux de son esprit malade, prisonnière de sa folie meurtrière, de sa schizophrénie, et à jamais condamnée par un regard satisfait.
Alors que Jessy laissait échapper un dernier soupir de plaisir, elle sentit quelque chose d'humide dans son cou. Faith pleurait en silence, anéantie par ce moment de lucidité cruelle, terrassée par cette prise de conscience insupportable, les larmes coulant librement, doucement, comme le soulagement ultime de sa frustration aliénante.
Les deux femmes restèrent silencieuses, immobiles, Jessy serrant Faith dans ses bras, attendant que les larmes se tarissent, n'osant pas parler, ne sachant quoi dire de toute façon. Faith demeurait une énigme pour elle. Elle avait perçu son absence, ses gestes sans passion, sans tendresse, son désintérêt. Elle s'était sentie blessée, humiliée. Puis, elle avait compris que Faith resterait insaisissable, que son esprit s'était à nouveau fermé, qu'il demeurerait torturé, incompréhensible. Elle avait compris que Faith ne ressentait rien pour elle, qu'elle n'était pas l'objet de son désir, pas parce que c'était elle, mais simplement parce que Faith ne pouvait rien ressentir, qu'elle s'était interdit de ressentir d'autres émotions que cette violence intérieure qui transparaissait dans son regard. Jessy se demandait contre quel sombre démon de son passé elle se protégeait, ce qu'elle avait pu vivre de si terrible pour s'enfermer dans l'indifférence, dans le refus des sentiments. Ce qui avait laissé une telle cicatrice sur sa peau.
— Qui est Buffy ?
La voix de Jessy avait finalement percé le silence.
L'élue... Celle qui a été choisie pour me faire souffrir, pour me faire expier... Celle qui a prouvé au monde la pourriture que je suis, celle qui a sauvé le monde d'une Tueuse psychopathe...
— Qui t'a parlé d'elle ?
Celle qui m'a condamnée...
— Cela fait plusieurs nuits que tu prononces son nom...
Celle qui m'a tuée...
— C'est... quelqu'un que j'ai connu...
Celle que j'ai aimée...
— Quelqu'un de proche ?
Celle qui m'a haïe...
— Moins que je ne l'aurais voulu.
— Tu l'aimais ?
Je l'aime...
— Oui.
— Et que s'est-il passé ? Elle le savait ?
Tu l'as fait B. Tu m'as tuée...
— Je ne sais pas... Peut-être...
— Tu ne lui as jamais dit ?
Jamais eu le courage de t'affronter sur ce terrain, B...
— Non.
Jessy digéra les paroles de Faith, laissant se réinstaller un silence pesant pendant quelques instants. Il semblait impossible de convaincre Faith de se livrer davantage. Ses réponses étaient laconiques, sa réticence palpable.
— Comment tu t'es fait cette cicatrice ?
Tu l'as fait B.
— Une bagarre... qui a mal tourné...
— Un couteau ?
Mon couteau...
— Oui.
— Avec qui ?
Faith se dégagea de l'étreinte de Jessy et lui tourna le dos.
— Avec elle... dit-elle finalement en fermant les yeux.
Jessy savait qu'il était désormais inutile d'insister. Quoi qu'il ait pu se passer entre ces deux femmes, elle n'en saurait pas plus. Faith garderait sa vérité en elle, comme une cicatrice beaucoup plus douloureuse que celle qui marquait son ventre.
Jessy se retourna de l'autre côté et s'endormit.
Faith fut réveillée par le bruit de la grille qu'on ouvrait. La surveillante jeta un œil à l'intérieur de la cellule et esquissa un petit sourire à la vue des deux femmes dans le lit. Quand elle s'en alla, Faith descendit et prit ses affaires de toilette. En silence, elle se rendit dans les douches.
Plusieurs détenues l'avaient précédée et la vapeur d'eau avait créé un brouillard opaque dans la pièce. Elle prit sa douche, faisant disparaître les dernières traces de la nuit, les derniers lambeaux de culpabilité qu'elle avait ressenti en couchant avec Jessy.
Alors qu'elle se rhabillait, elle entendit des femmes rire et parler fort au milieu du bruit des douches. Elle n'y prit pas garde. Quand elle se baissa pour récupérer ses affaires, elle se sentit soudain projetée violemment contre le mur, puis deux femmes qu'elle ne reconnut pas saisirent ses bras et l'immobilisèrent.
— Alors, connasse, on fait moins la fière ? annonça Trisha en lui décochant un coup de pied dans la figure.
Faith avait été surprise et n'avait pas eu le temps de se dégager. Elle saignait du nez et sa lèvre était coupée, mais ce n'était pas le pire. Elle sentait que sa mâchoire avait été cassée et la douleur était atroce.
— Je t'avais dit qu'on se retrouverait.
Trisha lui décocha un deuxième coup de pied au visage - Faith entendit ses os craquer à l'impact - et enchaîna par un direct au foie qui lui coupa la respiration. Elle se sentit partir en avant mais fut retenue par les deux acolytes de Trisha.
— Je t'avais dit que je te tuerais.
Un autre coup de pied. Le sang gicla contre les parois. Faith ne voyait plus rien, elle ne sentait plus rien que la douleur. Il était trop tard pour qu'elle réagisse, elle allait perdre conscience.
— Je t'avais dit que je te tuerais... répéta Trisha en serrant les dents, le regard fou de rage.
Je suis déjà morte... Quelle importance ?
Faith entendit un clic. Aveuglée par le sang qui lui coulait dans les yeux, elle ne vit pas le cran d'arrêt que tenait Trisha. Mais elle sentit la lame glacée s'enfoncer en elle, elle sentit la sensation familière de cette douleur si particulière, elle sentit la lame ressortir et se replanter à l'endroit exact de sa cicatrice, comme une mauvaise imitation, une réplique factice du geste de Buffy.
Quelle ironie...
Les femmes la lâchèrent et elle glissa lentement sur le sol. Tout en se tenant le ventre, le sang s'écoulant entre ses doigts, Faith ne put s'empêcher de sourire. Tout cela n'était qu'une grotesque parodie. Rien ne pourrait jamais se comparer à la douleur de se voir crucifier par celle qu'on aime. Rien ne pourrait jamais égaler le mélange de sentiments contradictoires dans le regard de Buffy quand elle l'avait poignardée.
Tu l'as fait, B. Tu m'as tuée...
Je suis déjà morte...
Comme elle l'avait fait auparavant sur le toit lors de cette nuit maudite, Faith regarda ses mains pleines de sang, puis sombra enfin dans l'inconscience.
Faith se réveilla trois jours plus tard à l'infirmerie de la prison. Jessy, inquiète devant la durée de son absence, s'était finalement rendue dans les douches et l'avait retrouvée dans un bain de sang, méconnaissable, défigurée. Les médecins de la prison étaient habitués à recevoir des détenues passées à tabac, voire parfois à ramener des cadavres, mais ils n'auraient jamais pensé que Faith aurait pu survivre après avoir perdu tant de sang. Néanmoins Faith avait eu de la chance : la lame du couteau n'avait atteint aucun organe vital. Les médecins diagnostiquèrent de multiples fractures à la mâchoire et au nez, deux côtes cassées, et durent poser des points de suture à ses deux arcades sourcilières. Pour supporter la douleur, ils lui avaient injecté de la morphine, et elle délirait depuis son réveil. Ils avaient été obligés de l'attacher au lit car malgré ses blessures, elle avait tenté de partir, rouvrant la plaie de son ventre qu'ils venaient de recoudre. Ils ne comprenaient pas d'où elle trouvait une telle force.
Dans la prison, une enquête avait été ordonnée pour trouver l'auteur de cette tentative de meurtre. Bien entendu, tout le monde le connaissait mais personne n'avait rien vu, rien entendu. Même Jessy savait qu'elle devait se taire. L'administration n'était pas dupe non plus : elle savait pertinemment comment fonctionnait la loi interne entre prisonnières et avait une idée bien précise de l'identité de l'assassin. Mais sans témoin, elle restait impuissante.
Trisha paradait au milieu de sa cour, ayant réaffirmé avec force sa domination sur les autres détenues, une domination qui ne souffrait plus d'aucune contestation. Autant on craignait Faith pour son imprévisibilité violente, autant on respectait la logique et la prévisibilité de la force brute incarnée par Trisha. Avec elle, les détenues connaissaient les limites et les sanctions possibles. Avec Faith, on ne pouvait jamais savoir et cela les effrayait davantage que de continuer à subir le joug de Trisha. Les choses étaient rentrées dans l'ordre, la hiérarchie respectée.
Faith retourna dans sa cellule au bout d'une semaine. Les médecins ne comprirent pas non plus comment les diverses fractures avaient pu se ressouder en si peu de temps. La physiologie de cette femme les dépassait.
Faith ne parlait plus et ses yeux étaient perpétuellement perdus dans le vide, absents. Quand elle était revenue, Jessy avait tenté de lui demander ce qu'il s'était passé exactement, comment elle se sentait, mais Faith s'était plongée dans le mutisme, ne lui jetant pas même un regard. Alors Jessy l'avait prise dans ses bras et l'avait simplement serrée doucement. A son grand étonnement, Faith ne l'avait pas repoussée, se contentant de grimacer de douleur quand l'étreinte réveilla ses blessures aux côtes, mais elle donnait l'impression de ne pas se sentir concernée.
