« Quoi de neuf ?
-Que du vieux si je peux dire. »
Ironisa Nick en tournant une page du journal intime qu'il tenait devant lui.
« Vieux comment ?
-Vieux de vingt cinq ans. »
Lilly laissa tomber son manteau sur son fauteuil.
« Autrement dit, rien d'intéressant.
-C'est à dire qu'elle ne donne aucun nom de famille. Seulement des prénoms ou des surnoms. Elle mentionne plusieurs fois une Jenny et une certaine Goya. On a également un certain Mat, un Sawyer et un Gary Ghoul. Sûrement des surnoms… »
Lilly haussa un sourcil dubitatif.
« On sait que son petit ami de l'époque s'appelle Mat…C'est déjà un début. D'après Ross on devrait creuser cette piste.
-On sait aussi que notre jeune fille aimait écrire des poèmes et qu'elle en recevait. Mais ils semblent n'avoir aucun sens…
-Je peux jeter un œil ? »
Elly s'avança et prit les feuillets que lui tendait Nick. Elle se plongea dans leur lecture. Une lecture consciencieuse d'écolière.
« Et qu'est ce qu'elle a écrit…le jour de sa mort ? » Lâcha la jeune fille toujours le nez sur ses papiers.
« Je cite, rendez vous avec Mat, il est temps de tout lui annoncer.
-Annoncer quoi ? »
Demanda Scotty en fronçant les sourcils.
« C'est là que ça devient étrange. Les cinq pages précédant cette note ont été arrachées…
-Quelqu'un n'a pas voulu qu'on connaisse la fin de l'histoire apparemment… »
Murmura Lilly pour elle même…
« La question est…qui… ?
-Je pense qu'on la connaitra autrement…ces poèmes sont affreusement mal écrits, mal rimés…orthographiés…
-Tu penses à quoi ? »
Elly leva la tête d'un air radieux et désigna les billets.
« ça ma chère Lilly Rush se sont des messages camouflés sous les poèmes.
-Epatant…Et d'après toi…on pourrait décoder ces messages ?
-Bien sûr, il suffit de trouver la clé du code, et l'ordre dans lequel lire le message…
-Et comment tu comptes faire ?
-Je…C'est à dire que la personne qui a écrit ces billets a pu prendre n'importe quoi comme clé, une lettre, un couple de lettres, un mot au hasard ou un mot qui comptait pour elle. Et s'ils étaient prudents, ils changeaient de clé à chaque message en le glissant directement dans le poème selon un code qui ne changeait jamais. »
L'équipe la regardait fixement sans rien dire.
« Pour simplifier…c'est un peu tôt pour essayer de décoder leurs messages à l'aide d'un algorithme. Il m'en faudrait plus sur elle et la personne avec qui elle correspondait.
-C'était des jeunes de vingt ans, pas des soldats de l'armée secrète pendant la deuxième guerre mondiale !
-Vous seriez surpris inspecteur Valence, de voir combien deux personnes qui partagent un secret peuvent se montrer inventives pour le garder. Si vous et moi partagions quelque chose de privé que nous voulions coder, avec un peu de jugeote et d'imagination, nous pourrions inventer une série de codes, pourtant basiques, qu'il serait impossible pour un humain normal de craker à la main sans nous connaître un peu. »
Scotty esquissa un sourire en rajustant les papiers sur son bureau, piqué au vif par le discours de la jeune fille.
« Mais toi…Tu n'es pas un humain normal…
-Non c'est vrai mais j'ai tout de même besoin d'un minimum d'informations avant de creuser.
-Parfait…Eh bien espérons que notre visite à l'ex petit ami de Rose pourra t'en donner. »
Lâcha Lilly en empoignant sa plaque dans son tiroir.
« Mat Bergman. Il a été interrogé par la police à la mort de Rose. Il dit ne pas l'avoir vu ce soir là.
-Alors Mat a menti. »
Lilly conduisait paisiblement, Elly sur le siège passager. Elle regardait toujours les photos fixement, les sourcils froncés. Elle caressait les clichés de ses doigts fins. Elle semblait fascinée.
« Tu vois quelque chose ?
-Tu parles comme si j'étais médium… »
Lilly haussa les épaules sans quitter la route des yeux.
« Je me suis toujours dit que tu avais un don pour voir ce que les autres ne faisaient que survoler.
-…C'est cette histoire de chaussures…
-Tu es encore là dessus ?
-C'était un hiver à Philadelphie…Qu'une prostituée soit retrouvée en petite tenue, soit. Mais avec une chaussure au pied…ça n'a pas de sens…
-Concentre toi sur Mat Bergman s'il te plait…Je t'ai emmené parce que j'aurai peut être besoin de ta clairvoyance.
-Tu n'en n'as jamais eu besoin, et je ne pense pas que c'est aujourd'hui que ça changera…
-Pourquoi tu n'as pas passé le grade d'inspecteur ?
-Jamais eu besoin…Mais je reconnais que tu aurais eu moins de difficultés pour me présenter. »
Lilly esquissa un sourire en garant la voiture.
« En parlant de ça, je pense qu'il faudra qu'on discute de ton titre quand on trouvera le temps. »
Sans attendre de réponse, elle quitta l'habitacle et s'avança sur le perron d'une charmante maison. Une fois devant la porte et après avoir frappé plusieurs fois.
Un homme d'une cinquantaine d'année vint leur ouvrir et même si le temps n'avait pas épargné son visage, on devinait facilement le jeune homme vigoureux qu'il avait du être.
« Je peux vous aider ?
-Inspecteur Rush et Mademoiselle Stevens…Police de Philadelphie monsieur Bergman…Nous venons à propos du meurtre de Rose Jefferson… »
La main de l'homme se crispa sur la porte et de l'autre, il rajusta ses lunettes sur son nez. Il soupira.
« ça fait si longtemps…
-Pouvons nous entrer pour vous poser quelques questions ? »
Il hésita un instant et s'effaça pour les laisser passer. La maison était claire, nette et rangée. Les deux jeunes femmes attendirent dans le hall jusqu'à ce qu'il les guide vers le salon.
« Installez vous…je vous prie. »
Elles prirent place toutes les deux sur le canapé, alors qu'il s'installait dans le fauteuil de l'autre côté de la table basse en verre.
« Donc vous êtes venues me parler de Rose ? » Il esquissa un mince souvenir, comme si la seule mention de son prénom avait suffit à la faire revivre dans son esprit.
« En réalité, monsieur Bergman, nous aurions aimé que vous puissiez nous en parler…
-Que voulez vous savoir ? J'ai déjà tout dit il y a vingt cinq ans…
-Mais peut être qu'aujourd'hui…les choses sont plus claires pour vous…qu'elles ne l'étaient. »
Il regarda Elly et hocha la tête.
« Nous avons cru comprendre…que vous étiez son petit ami à l'époque. »
Il sourit de nouveau et croisa ses mains.
« Oui…On s'aimait elle et moi. Je l'avais rencontré parce que j'étais l'ami de sa sœur Alison. J'étais plus âgé qu'elle.
-De huit ans.
-Oui…mais quand je l'ai rencontré, elle était déjà majeure…Elle avait dix huit ans. Et déjà un sacré caractère. Pas du tout du genre à se laisser dicter ce qu'elle devait faire et par personne ! Surtout pas par sa sœur.
-Expliquez vous…
-Le père de Rose, que Dieu ait son âme, était un homme très sévère…mais très absent aussi. Et leur mère Rosemary, une femme d'une bonté inimaginable, très douce et très croyante. Alison a hérité de la sévérité et de l'autoritarisme de son père. Non pas que je la juge, je l'aimais beaucoup. Mais elle avait tendance à donner des ordres et surtout à sa petite sœur Rose. Mais elle…Vous savez, Rose était très en avance sur son temps, elle voulait découvrir les choses…Elle avait un esprit vif très ouvert. Ça ne plaisait pas beaucoup à Alison…
-Pourquoi ?
-Vous savez à l'époque, les jeunes filles étaient plus sages qu'aujourd'hui. Et les temps étaient différents. Il y avait des choses qui ne se faisaient pas. Et Rose elle, elle les faisait. Comme conduire une voiture seule, aller danser, boire de l'alcool, fumer aussi. S'amuser…tout simplement. C'est triste…parce que l'année où elle est morte, elle devait entrer dans une école d'Art. Elle adorait la photographie. Elle disait que dans quelques années, on pourrait figer définitivement les souvenirs dans la mémoire des gens. »
Il marqua un temps et sourit. Puis il haussa les épaules comme s'il laissait s'échapper une pensée futile, et gratta son front.
« ça ne plaisait pas beaucoup à Alison tout ça. Cette école d'Art, la photographie, à vrai dire, elles se disputaient souvent à propos de l'avenir…
-Vous avez assisté à une de ces disputes ?
-Oh et pas qu'à une…Alison la menaçait souvent que ses parents n'allaient pas financer une telle débauche, que son comportement n'était pas acceptable et que ceci et cela. Mais Rose…Elle était comme l'eau, insaisissable. Elle passait toujours à travers les colères de sa sœur…
-Et vous ? Dans tout ça ? »
Il haussa les épaules une nouvelle fois et ses yeux se perdirent à travers la fenêtre. Il secoua la tête et sa mâchoire trembla imperceptiblement, ce que nota Elly.
« Moi…oh moi j'étais un simple étudiant à l'époque…
-Etudiant en ?
-Art ! J'étais dans l'école où elle voulait aller. Et finalement je suis devenu restaurateur d'objets anciens. »
Il leur sourit et fit une moue, comme s'il regrettait quelque chose.
« Vous savez…quand Rose est morte…ça m'a fait vraiment beaucoup de peine. J'étais anéantis de voir…vous savez…les circonstances dans lesquelles ont l'a retrouvée…
-Donc d'après vous…la prostitution c'était pas du tout son genre ?
-Pas du tout ! Rose était vraiment quelqu'un de bien. Elle plaisait beaucoup et à tout le monde sans avoir besoin de s'habiller ou de ce maquiller comme ça. Jamais elle n'aurait eu de vie cachée. En tout cas pas…de ce genre là.
-Qu'entendez vous par pas dans ce genre là ?
-Rose était vive mais c'était aussi quelqu'un de très secret. D'ailleurs je me souviens qu'elle notait toutes les choses qu'elle voyait ou qu'elle ressentait dans un cahier qu'elle emportait partout avec elle…
-Et vous l'avez lu ce cahier ?
-Je n'aurais jamais osé. C'était le jardin secret de Rose. Elle me disait souvent qu'elle relisait les pages quand elle était triste pour…se rappeler la beauté du monde. C'était son expression… « Se rappeler la beauté du monde… » »
Il se tut et son regard se voila de larmes amères, ses deux petites mains se serrèrent et Elly se prit à le trouver minuscule assis là dans ce grand fauteuil.
« Monsieur Bergman…où étiez vous le soir de sa mort ?
-J'étais chez moi…mais je ne l'ais pas vu ce soir là.
-Pourtant elle affirme le contraire dans son journal… »
Il ne répondit pas immédiatement à la remarque d'Elly qui le regardait avec douceur.
« Je devais la voir. Elle m'avait donné rendez vous Chez Billy. Elle devait me parler d'une chose importante…mais elle n'est pas venue ce soir là…Je suis rentré chez moi. Et le lendemain on la retrouvait morte…
-Et vous n'avez aucune idée de pourquoi et de comment elle s'est retrouvée dans cette ruelle ?
-Je l'ignore. Le « Hocker », ce n'était pas un endroit qu'elle fréquentait.
-Pourquoi ne pas l'avoir dit à la police il y a vingt cinq ans ?
-Comme vous l'avez dit tout à l'heure…Les choses pour moi…sont plus claires aujourd'hui…qu'elles ne l'étaient alors… »
