Il était tard lorsqu'elle rentrait à son hôtel, terrassée par la fatigue. Elle sentait son corps lourd, comme si elle portait le poids du monde sur ses épaules. Elle laissa tomber ses clés sur la commode et son manteau sur la petite chaise du petit bureau qui se trouvait dans un coin de la pièce. Elle s'assit sur son lit, face à la grande baie vitrée par laquelle elle pouvait voir les rues illuminées de Philadelphie, et regarda autour d'elle sa petite chambre dans laquelle s'entassaient des cartons qui contenaient toute sa vie. Elle soupira lascivement et frotta ses yeux avec ses petites mains avant de sortir de son sac les photos de la scène de crime, qu'elle étala sur son lit et les poèmes que recevait la victime. Elle se leva lascivement, plongée dans sa relecture et fit les cents pas en se rongeant l'ongle du pouce, s'arrêtant ça et là pour prendre quelques notes ou pour secouer la tête, dépitée.

« ça n'a pas de sens… » Lâcha t'elle au bout de quelques instants alors qu'elle relisait pour la cinquième fois le même vers.

« J'ai erré dans le monde depuis des années, toi tu es restée dans ta chambre à chercher les étoiles. J'ai vu le croissant, mais toi tu as vu la lune entière. »

Elle feuilleta les différents billets qu'elle tenait en main à la recherche d'explications, de concordances. Mais rien. Rien qui eut du sens. Rien qui corresponde. Elle tenta de lire les poèmes un mot sur deux, puis un vers sur deux, à l'endroit, à l'envers, mais elle se rendit à l'évidence, sans indices, ce petit jeu de lecture pouvait durer longtemps. Elle soupira et scruta son réveil qui indiquait deux heures du matin. Et toujours ce vers mystérieux qui pour une raison surprenante, comme une chanson qu'on tente d'oublier, s'était incrusté dans son esprit.

« J'ai erré dans le monde depuis des années, toi tu es restée dans ta chambre à chercher les étoiles. J'ai vu le croissant, mais toi tu as vu la lune entière. »


Elle s'était endormie avec ce vers et s'était réveillé avec lui aux alentours de sept heures du matin. Autour d'elle, les photos du crime, partout sur son lit. Les photos des crimes étaient toujours les premières images qu'elle voyait le matin. Elle se réveillait avec elles et s'endormait avec elle, comme si les morts étaient sa seule compagnie. Elle en empoigna quelques unes pour les regarder encore avec attention, comme si elle avait peur d'avoir oublié quelque chose.

« J'ai erré dans le monde depuis des années, toi tu es restée dans ta chambre à chercher les étoiles. J'ai vu le croissant, mais toi tu as vu la lune entière. Qu'est ce que tu voulais lui dire ? » Murmura t'elle en clignant des yeux.

Son téléphone se mit à sonner, sans quitter des yeux la photo qu'elle tenait entre ses doigts, elle décrocha.

« Elly Stevens ?

-C'est Lilly, tout va bien ? J'ai essayé de t'appeler hier soir…t'as coupé ton téléphone ?

-Je oui…je le coupe la nuit quand je travaille.

-Toujours à l'hôtel ?

-Toujours…mais je cherche un appartement là…j'ai les petites annonces sous les yeux.

-J'espère que c'est le cas… »

Un court silence s'installa entre elles pendant lequel Lilly hésitait à lui demander le compte rendu de son rendez vous avec Stillman.

« Tu sais…j'ai étudié les poèmes hier soir…

-Du nouveau ? »

La jeune fille plissa les yeux et inclina sa tête sur le côté, dubitative.

« Peut être…enfin…Je ne peux pas t'en parler tant que je ne serai pas certaine de ce que j'avance. Scotty m'a dit que…Madame Richemont a donné des noms ?

-Exacte Jennifer Hannigan alias Jenny et Gwendoline Parson alias Goya. On leur rend visite aujourd'hui, tu voudrais te joindre à nous ?

-Rien ne me ferai plus plaisir…


« Gwendoline Parson ?

-Oui c'est moi ?

-Elly Stevens, inspecteur Rush et Valence, nous aimerions vous parler de la mort de Rose Jefferson. »

La femme qui se tenait sur le seuil avait du être belle. Elle s'assombrit et secoua la tête.

« Je ne vois pas de quoi vous parlez.

-Je vous en prie Goya… »

Elle leva la tête sur Elly qui la regardait avec un mélange de tristesse et de sévérité qui donnait un contraste saisissant à son visage.

« Nous avons besoin de votre aide… »

Elle ne répondit rien mais s'effaça pour les laisser entrer.

« Vous avez…r'ouvert l'enquête ?

-ça n'a pas l'air de vous réjouir…je croyais que vous étiez amie…

-Nous l'étions oui…nous l'étions… »

Alors que Lilly reprenait l'interrogatoire, Elly observait la femme en plissant les yeux.

« Mais ? » Lança Scotty.

« Mais…nous n'étions plus très proche avant sa mort…on avait un peu…pris des voies différentes.

-C'est à dire ?

-Eh bien…Rose était…Rose était avide de liberté…d'une autre vie que celle qui l'attendait. Je veux dire de celle que sa sœur et sa famille avait prévu pour elle. Elle rêvait de voyages, de photographies. C'est dépassé aujourd'hui, mais à l'époque, les femmes qui voulaient s'émanciper, qui refusaient le mariage, le foyer…c'était très…avant gardiste… »

Elle semblait essoufflée, comme si elle avait trop parlé. Elle se ravisa et s'adossa de nouveau contre le dossier de son fauteuil.

-Et donc…C'est pour cette raison que vous vous étiez…séparées ? »

Elly avait lâché sa question, montrant bien qu'elle n'y croyait pas un instant. Gwendoline se raidit et ses yeux se voilèrent de larmes.

« Vous savez…c'était une époque différente…j'allais me marier. Et elle…mes parents pensaient qu'elle aurait pu avoir une mauvaise influence…

-Pourtant, elle parlait beaucoup de vous dans son journal… »

Elle soupira, au bord des larmes. Elly posa sa main sur son genou.

« On n'est pas là pour vous accuser de quoi que se soit. On est là pour découvrir ce qui a pu lui arriver.

-Et si vous savez quelque chose à propos de sa mort…il faut nous le dire. » Ajouta Scotty pour la mettre en confiance.

Lilly regardait le manège. Son amie avec le don pour faire parler.

« Elle avait un petit ami.

-Mat Bergman ? »

Elle secoua la tête négativement.

« Non…lui c'était juste…Elle ne l'aimait pas. Mais lui, vous auriez vu…il était fou d'elle. Il aurait tout donné pour elle. Il l'a demandé au mariage et elle a refusé…en prétendant qu'elle n'était pas prête, qu'elle voulait finir ses études.

-Mais c'était faux.

-Elle était amoureuse de quelqu'un d'autre. Une vraie crapule dans un corps d'ange…Il trainait dans des…bars à stip tease...la nuit et à la fac le jour. Il collectionnait les filles.

-Rose était l'une d'entre elle ?

-Rose n'a jamais été comme toutes les autres filles. Mais…elle est tombée amoureuse de lui oui. Elle l'a rencontré à une fête à laquelle nous étions…un vrai coup de foudre. Elle était prête à tout quitter pour cet homme s'il lui avait demandé. Une jeune fille de vingt ans amoureuse en somme.

-Quel était le nom de cet homme ?

-Il s'appelait James Sawyer. Je m'en souviens parce qu'elle l'appelait toujours Tom Sawyer. Son aventurier. Il était étudiant en mathématiques à l'université.

-Et c'est à cause de lui…que vous vous êtes séparée…vous et Rose ? »

Elle baissa la tête et ses épaules tressautèrent. Elle se contenta d'acquiescer.

« Est ce que vous pensez…que Mat…aurait pu être au courant de la liaison de Rose ?

-Comment aurait il pu ? Il était toujours dans son univers…il ne se serait jamais douté…et Rose était discrète…pas du tout du genre à se vanter de ce genre de choses. Vous savez, elle ne méritait pas la façon dont on l'a tué…Elle plaisait aux hommes sans chercher à leur plaire…et elle était naïve malgré tout…C'était une grande enfant…Elle ne faisait pas exprès de s'attacher aux mauvaises personnes… »

Elly avait les larmes aux yeux elles aussi. Elle pressa le genou de Gwendoline avec sa main et hocha la tête.

« Merci…de nous avoir tout dit… »

Elle ne répondit pas et essuya le coin de ses yeux.

« Un étudiant en mathématiques ?

-ça expliquerait les poèmes codés en tout cas…

-Tu penses que ça vient de lui ?

-De qui d'autre ? Ce n'est évidemment pas Mat, ils n'avaient pas besoin de garder leur relation secrète…Si ça vient de quelqu'un…Je pense que c'est de James.

-Tu as avancé dans le décodage Elly ? »

Elle soupira et perdit son regard à l'extérieur. Elle secoua la tête négativement.

« J'ai erré dans le monde depuis des années, toi tu es restée dans ta chambre à chercher les étoiles. J'ai vu le croissant, mais toi tu as vu la lune entière.

-Pardon… »

La jeune fille grimaça.

« Je ne sais pas. J'ai ce vers qui trotte dans ma tête depuis hier soir. Je suis certaine de l'avoir déjà entendu…Mais…où…

-Donc nous n'avons rien ? »

Demanda Lilly à son ami en la scrutant depuis le rétroviseur. Elle s'insurgea avant même que Scotty eu pu répondre.

« Je te trouve bien gourmande au deuxième jour d'enquête…Nous avons une victimologie et trois suspects potentiels.

-Trois ?

-Eh bien nous avons Mat qui doit définitivement avoir quelque chose à voir avec tout ça, l'amant James et la sœur. Je pense que c'est déjà pas mal.

-Et tu élimines Gwendoline ?

-Ce n'est pas elle. » Lâcha t'elle catégoriquement.

« Comment peux tu en être sûre.

-D'après l'interrogatoire…ça ne peut pas. Tu vois il y a des réactions que notre corps ne contrôle pas et particulièrement lors du mensonge. Au vu de ses réactions durant l'interrogatoire, je pense qu'elle n'est pas coupable…

-Elle pourrait être dans la confidence. »

La jeune fille ne répondit pas et acquiesça.

« Je te l'accorde…elle protège peut être quelqu'un… »

Lilly esquissa un sourire et soupira.

« Bon…C'est donc un bon début.

-Je trouve oui. » Lâcha t'elle.

« Je pense qu'on pourrait convoquer ce James Sawyer…pour l'interroger. » Tenta Scotty.

« Ah non, non…il faut l'interroger sur son lieux de travail. Dans un lieu où il se sentira en confiance…et surtout il faut que j'en sache plus sur lui avant. S'il a quelque chose à voir avec ce meurtre, il faut le prendre de court, pour ne pas qu'il ait le temps de nous mentir. »

Lilly esquissa un sourire en conduisant et Scotty éclatait de rire.

« Eh…la fusée, tu n'es plus à L.A

-Oui…pardon je sais. Faites comme…si je n'étais pas là.

-On fera ça oui…en attendant…Scotty peux tu appeler Véra pour qu'il nous donne l'adresse du lieu de travail de James Sawyer. On va lui rendre une petite visite. »