Lilly conduisait prudemment dans la noirceur du soir.
« Tu comptes m'en vouloir longtemps ?
-Suffisamment. »
Elly avait les bras croisés sur sa poitrine et regardait la rue défiler sous ses yeux, éclairée ponctuellement par la lumière crue des réverbères. Elle soupira.
« Tu es injuste.
-Tu sais vraiment je regrette de t'avoir fait venir. »
La jeune fille avala sa salive sans quitter la rue des yeux.
« Pourquoi ?
-Parce que tu n'as pas grandi. Tu n'as pas changé…mais tu as vingt huit ans aujourd'hui. C'était marrant à seize ans. Aujourd'hui c'est juste anti professionnel.
-Qu'ais je fais d'aussi anti professionnel d'après toi ?!
-Tes coups de bluffs…des intimidations pendant les interrogatoires.
-Et ça ne fonctionne pas peut être ? Jusqu'à présent dans cette enquête, t'as pas eu à t'en plaindre. »
Un silence s'abattit sur la voiture. Lilly se mordit la lèvre inférieure en laissant filer un rire.
« Maintenant si.
-Lilly tu sais bien on faisait ça tout le temps…C'est la technique du gentil et du méchant flic. J'ai toujours été la méchante et toi la gentille.
-ça, ça ne marche que dans les films Elisabeth. »
La jeune fille se tut mais la haine se lisait dans son regard.
« Tu n'es pas ma mère Lilly…Si ça te pèse tant de bosser avec moi, fallait pas me faire venir…En sachant ce que j'ai vécu ici. »
Ses yeux se remplirent de larmes.
« J'aimerais que tu comprennes que les règles, les procédures sont là pour être respectées.
-Tu veux que je te dise ?! C'est ça ton problème Lilly Rush ! Tu es prévisible et tu n'as pas d'audace. Ta vie entière n'est qu'une procédure gigantesque encadrée par des règles pour que rien ne dépasse.
-Je te demande pardon ?
-T'as très bien entendu…T'es tellement procédurière que tu as oublié ce que c'était d'improviser. De jouer toujours au poker, parce que c'est exactement ça un interrogatoire. C'est à celui qui bluffera le mieux en montrant le moins de cartes ! Pas un seul des suspects que l'on a vu ne nous a dit la vérité de lui même. La vérité ce n'est pas quelque chose qu'on demande gentiment. Elle s'arrache avec les dents.
-T'es pas en train de me faire la leçon là j'espère ?
-ça fait trop longtemps que personne ne te la faite la leçon. T'as oublié ce que c'était. »
Lilly s'arrêta au feu rouge et soupira.
« Mais tu sais, tes collègues là, ils connaissent pas la Lilly que je connaissais moi. Celle de la fac, celle qui avait encore le cœur placé du bon côté mais surtout une tête bien faite…et qui improvisait…qui résolvait une enquête comme on joue au cluedo. Tu veux que je te dise, avec les années, effectivement toi t'as changé, t'es devenue chiante, Lilly Rush. »
Elle déboucla sa ceinture rageusement et sortit de l'habitacle en claquant la porte. Elle fit demi tour en relevant le col de son manteau et disparu dans le froid glacé du soir.
Elle avait essayé de l'appeler sur son portable en rentrant chez elle…et plusieurs fois ensuite pendant la soirée et si au début elle avait eu la tonalité, au bout de trois appels elle tomba directement sur la boite vocale. Elle ne laissa pas de message.
Elle savait ce que c'était quand Elly se fâchait. Elle pouvait le rester longtemps. C'est pourquoi ce matin là, elle fut surprise de la voir sortir de l'ascenseur, toujours à pas rapides comme si elle était en retard quelque part. C'était la démarche d'Elly Stevens et ce depuis toujours.
« Salut. » Lâcha t'elle durement.
« Salut…j'ai essayé de t'appeler hier…
-Désolée j'ai coupé mon téléphone. J'avais envie de rattraper mes heures de sommeil. »
Lilly acquiesça et suivit son amie jusqu'à la machine à café. Le jour n'était pas encore levé et l'aurore se profilait, timide encore à l'horizon.
« Qu'est ce que tu…comptes faire ?
-A propos de quoi ?
-De…l'affaire. » Demanda Lilly timidement. Son amie haussa les épaules.
« On ferra comme tu voudras. En revanche, en ce qui me concerne je termine cette affaire et je démissionne. »
Lilly resta pétrifiée par l'annonce pendant quelques secondes. Elle fut incapable de parler.
« Tu parles sérieusement ?
-Très sérieusement.
-Tu veux pas qu'on en discute avant ?
-C'est tout réfléchit »
Elles se regardèrent droit dans les yeux.
« Ecoute…tu feras comme tu voudras…mais pour l'instant j'ai besoin de ton point de vu sur les événements. » Lilly savait que c'était la phrase qu'Elly préférait. Au mot près. Parce que Elly n'aimait pas diriger les enquêtes, elle donnait son « point de vu sur les événements. » De même Elly ne disait jamais qu'elle n'approuvait pas la façon dont une affaire était menée simplement elle pensait qu'il y avait « peut être une façon différente de procéder. » C'était ça Elly, un paradoxe complet entre une franchise extrême et une diplomatie sans bornes. Elle soupira et reposa la cafetière brusquement mais déjà, Lilly sentait que cette phrase avait fait son effet et que la jeune fille s'était adoucie.
« Faudrait savoir ! Un jour tu n'approuves pas mes méthodes et un autre tu veux que je fasse les choses à ma façon.
-Exactement et aujourd'hui se sera à ta façon.
-Je ne suis pas certaine que ça te plaise.
-Moi non plus…mais on peut essayer. Au point où nous en sommes. »
« Pourquoi suis je ici ?! Et pourquoi avez vous mis ma femme dans une autre salle ! Je veux des explications. »
De l'autre côté du miroir, Elly se préparait et callait l'oreillette dans le creux de son oreille. Stillman était toujours là et observait la scène, plutôt sceptique alors que Scotty et Lilly eux, se préparaient déjà à interroger les époux Richemont.
« J'ai du mal à comprendre…Tout cela est il nécessaire ?
-Parfaitement nécessaire. Nous sommes sur le point de démasquer l'assassin, et il est déjà entre ses murs. J'ai simplement besoin d'un aveu. Et c'est pour ça que j'ai besoin de l'aide de Lilly et de Scotty qui servira d'intermédiaire entre nous. »
La jeune femme se posta devant la vitre.
« L'un des deux ne nous dit pas la vérité et j'ai besoin de savoir lequel. Alors pendant que Lilly interrogera Madame Richemont, j'irai dans la salle interroger son mari. Tu es prête ?
-C'est bon.
-Gentil méchant flic ?
-Qui serait la gentille ?
-Je te laisse deviner. » Lança Elly après lui avoir fait un clin d'œil.
« Pourquoi nous avoir ramené ici ?
-Madame…ne vous inquiétez pas…ce ne sont que des formalités. Rien de plus, rassurez vous. »
La femme sembla s'apaiser alors que Lilly s'installait en face d'elle.
« J'ignorais… » Commença t'elle.
« J'ignorais que votre mari avait connu votre sœur.
-Oui, il la connaissait et il l'aimait…comme si elle était sa propre sœur.
-Ils étaient très proches ?
-Il lui servait de chauffeur pour des sorties en ville, ils allaient au cinéma. Ils s'entendaient bien. Je pense qu'il admirait beaucoup Rose pour…vous savez sa fraicheur, sa légèreté.
-ça ne devait pas être facile de…trouver ça place au milieu de ce duo.
-Nous avions nos moments à nous avec Ed…et il avait les siens avec Rose. »
Lilly acquiesça.
« Madame Richemont…pardonnez moi de vous poser cette question mais…pensez vous qu'il eut été possible que Rose et Ed…aient entretenu des rapports plus…disons plus proches…
-J'ai peur de…ne pas bien comprendre ce que vous voulez dire… »
Lilly se pencha doucement sur la table.
« Vous avez bien compris je crois. »
Madame Richemont se raidit sur sa chaise et eu un mouvement de recul. Son nez se pinça et elle afficha alors un masque hautain particulièrement hostile à la discussion.
« Je ne vois pas ce que vous voulez dire.
-Eh bien Rose était une jeune fille fraiche, séduisante, jolie…qui plaisait à beaucoup de personnes alors je me suis demandée, et si elle avait pu plaire à votre mari autant qu'elle avait plu à Mat ou James…
-C'est insensé ! Ed a toujours été avec moi et personne d'autre !
-Rose était avec Mat…ça ne l'a pas empêché d'aller vers James… »
Le chagrin que Lilly avait vu la veille sur le visage d'Alison Richemont avait complètement disparu pour laisser place à une colère sourde et sombre. Elle ne répondit pas et Lilly vit qu'elle serrait les mains sur son sac.
« Alors avec mon équipe nous avons réfléchit. Et, arrêtez moi si je me trompe, nous avons émit l'hypothèse que votre mari…à votre insu bien entendu, avait peut être des vues sur Rose…Qu'il vous en avait peut être parlé ou que vous l'auriez simplement senti…et que vous auriez eu une…explication avec elle.
-Vous êtes en train de suggérer…que j'aurais pu tuer ma sœur et faire cette mise en scène atroce ? »
Lilly ne répondit pas mais croisa ses longues mains devant elle sans quitter Madame Richemont des yeux.
« ça n'a pas de sens ! J'aimais ma sœur !
-Vous n'imaginez pas combien de crimes sont commis par amour…
-Je n'ais pas tué Rose vous comprenez ? » Articula t'elle distinctement.
« Pourquoi l'aurais je fais ?
-Pour garder votre petit ami. Et pour punir votre sœur, après tout, elle ne se comportait pas bien n'est ce pas ? »
Alison secoua la tête négativement sans répondre.
« Encore une chose madame Richemont…vous avez dit chausser du trente huit.
-Oui ?
-C'est la taille de la chaussure retrouvée sur le pied de votre sœur…Or d'après notre expert…elle chaussait du trente neuf…Est ce que…cette chaussure vous dit quelque chose…peut être avez vous toujours l'autre pour faire la paire quelque part dans votre garde robe ? »
Lilly déposa la chaussure emballée dans un sac plastique devant le nez de la victime qui détourna les yeux. Excédée, l'inspecteur pointa son indexe sur le sachet.
« Cette chaussure a été retrouvée sur le pied de votre sœur laissée pour morte derrière un bar de stip tease. Peut être même qu'elle n'est pas morte sur le coup. Peut être qu'elle a souffert, et peut être qu'elle a eut le temps de sentir quand on la trainait pour la laisser sur le bitume glacé, presque nue. Alors si vous savez quelque chose je vous conseille de tout avouer. »
Lilly regardait fixement Madame Richemont dont les yeux étaient rougis et qui maintenant semblait au bord des larmes.
