Nous sommes plongées dans une pièce sombre. Il faisait lumineux, avant, grâce au hublot, jusqu'à ce que Gaïa estime que je passais trop de temps à regarder par dehors et ferme le volet. Maintenant seules quelques bougies nous éclairent. Gaïa et moi sommes assises en tailleur, face à face. C'est encore l'un de mes cours. J'en ai deux par jour, dont un le matin qui dure généralement plus de deux heures. Ça ne fait que depuis trois jours qu'on va à ce rythme mais une partie de moi en a déjà foncièrement marre. L'autre partie, consciente de l'importance que je dois accorder à mon rôle de Heda, fait en sorte que je n'aille pas me plaindre trop souvent auprès de Clarke. Lors de ces cours, Gaïa m'apprend l'attitude et les valeurs d'une Heda, elle m'enseigne aussi à communiquer avec mes ancêtres. En plus de cela, avant même le petit déjeuner, nous nous battons pendant au moins quarante minutes. Je me bats aussi régulièrement avec Echo ou bien avec Octavia. De tout mon peuple -hommes et femmes confondus- ce sont les meilleures guerrières. Elles dominent toujours très vite la partie et j'en prends à chaque fois pour mon grade. Cependant je me relève et je sais que, un jour, je m'améliorerai. Un jour, l'élève dépassera le maître.
-Heda... vous m'écoutez ?
Je cligne des yeux et reviens sur Terre. Mes rêves de glorieuses batailles, ce n'est pas pour tout de suite. La dernière fois que j'ai écouté ses mots, Gaïa me parlait d'apprendre à gérer le manque de sommeil.
-Oui, bien sûr. Si je suis fatiguée, je dois me reposer. Une sieste de vingt minutes peut suffire !
-Pas du tout ! Je vous demande justement de mettre cette fatigue au second plan car, le jour, vous n'aurez pas le temps pour une sieste. Vos besoins primaires doivent passer au second plan. La clé, c'est d'avoir conscience de leur existence sans les ressentir. Vous comprenez la nuance ?
J'acquiesce, quelque peu déçue par son annonce.
-C'est comme ça que les commandants ont toujours fait... justifie Gaïa avec un sourire.
-J'ai calculé avec Jordan: la moyenne de règne d'un commandant sur Terre était de huit ans et neuf mois. Quand on sait que les règnes ne prennent fin que par la mort, je me dis que mes ancêtres auraient pu prendre un peu plus soin d'eux-mêmes.
Gaïa soupire et une des bougies s'éteint. C'est con mais ça me fait rire. Ma fleimkepa me rappelle à l'ordre, l'air grave.
-C'est ma troisième heure de cours aujourd'hui, s'il-te-plaît, comprends ma fatigue ! En plus j'ai assisté à deux réunions pour notre atterrissage sur la planète et rien n'avance...
-Il fut un temps, bien avant celui des Hedas, où les enfants avaient jusqu'à neuf heures de cours par jour.
-Rien ne sert de regarder en arrière. Le futur est devant nous, n'est-ce pas ? Et puis ce monde-là a été exterminé par une bombe atomique, ça doit vouloir dire qu'il y avait un problème en terme d'enseignement.
-Vous avez toujours réponse à tout. Or, le discours du Heda doit se faire rare. Ses mots, précieux. On doit attendre que vous nous accordiez la parole, pas que vous la fermiez.
Je fais la grimace. Il est vrai que je ne corresponds pas tout à fait aux normes du Heda traditionnel, celui qu'on nous vend dans les rues, les journaux ou pendant les réunions solennelles. Tant pis, j'apprendrai. Gaïa se penche pour rallumer la flamme de la bougie éteinte et je l'observe. Elle est badass, quand même. Rien à voir avec Clarke ou Octavia mais ses cheveux blancs rasés et son air continuellement posé font quand même leur petit effet.
-Tu as un petit copain, Gaïa ?
-Que dîtes-vous ?
Elle m'a bien entendue. Je maintiens son regard en haussant un sourcil de manière suggestive.
-Mon corps et mon âme sont entièrement dédiés à la cause du Heda. Cette cause me nourrit et m'apporte plus de satisfaction que le ferait une relation.
-Ma cause ne t'apportera jamais d'orgasme, fais-je remarquer en éteignant une autre bougie.
-Pardon ?
-Clarke passe trop de temps avec Murphy et moi je suis là quand ça se passe. Du coup j'entends des mots... Toi, tu m'apprends la vie et lui s'occupe de mon éducation sexuelle. J'apprends tellement de choses... Clarke ne m'a jamais beaucoup parlé de tout ça.
Gaïa secoue la tête de droite à gauche, elle semble désapprouver. Honnêtement, je ne sais pas s'il est normal que quelqu'un de mon âge parle de ça. J'aurai très bientôt treize ans et j'ai passé toute mon enfance à survivre, est-ce le genre de phénomène qui pourrait me rendre plus mature que d'autres enfants de mon âge ? Je l'ignore absolument. Il ne reste plus à Gaïa que de s'habituer à ça.
-Pourquoi me demandez-vous si j'ai un copain ?
-Oh, comme ça...
Je me leurre si je pense que mon fleimkepa va écouter ma réponse. Il semblerait que j'ai lancé un processus impossible à arrêter.
-Vous vous questionnez sur votre propre sexualité ? Vous ressentez certains besoins ? Si les commandants ne peuvent afficher leur sentiment, leurs pulsions sont naturelles. Il y a un grand nombre de gens qui se verront honorés de vous offrir de quoi satisfaire votre corps.
-Je t'arrête tout de suite...
-Je trouve que c'est fort tôt, après tout vous avez douze ans, mais ne vous sentez pas jugée ! On grandit vite, dans ce monde. Je ferai ce qu'il faut.
Mon idée première -celle de couper Gaïa dans son élan pour mettre les choses au clair au niveau de mes intentions- me semble vite ne pas être la meilleure option. Après tout, si je me tais, ou même si je provoque mon enseignante !, ce monologue risque de bien pouvoir m'amuser.
-Un commandant frustré prend des choix néfastes pour son peuple, c'est déjà arrivé par le passé. Des fois ça vous démange, comme ça, et il faut pouvoir l'admettre et s'en débarrasser de la plus humble des manières. Les relations charnelles n'ont rien de honteux, c'est important de le comprendre. Les commandants ont toujours embrassé leurs besoins, vous comprenez ? Si vous ressentez du désir, dîtes-le moi immédiatement. Il se peut que je puisse arranger la situation. J'avoue qu'il y a peu de jeunes sur ce vaisseau mais peut-être y trouverez-vous votre compte. Dans tous les cas, je ferai de mon mieux. Vu votre jeune âge, je ne favoriserais pas un gigolo, avouons-le. Il y a des techniques rapides et efficaces pour se vider les bourses, comme on dirait pour des garçons. Bien sûr ça ne s'applique pas à vous... Je vais me renseigner pour savoir comment on parle de masturbation féminine dans votre langue.
-Bah oui, c'est essentiel, dis-je avec un sarcasme que, à ma grande hilarité, Gaïa ne remarque pas.
-Si vos besoins ne sont pas de type physique mais simplement romantique, je ne peux que faire appel à votre jugement. J'ai toujours appris que l'amour est une faiblesse mais le vent a tourné avec la dernière Heda, vous voyez.
-Je n'ai pas de besoin de type romantique.
-D'accord. Dans ce cas pourrez-vous me laisser quelques heures de préparation, voire quelques jours ? Clarke a connu la solitude en forêt, elle pourrait peut-être m'éclairer sur les solutions quand on est dans votre situation.
Je m'empêche d'afficher toute ma surprise. À l'intérieur, je suis hilare, mais je garde un air attentif pour rester dans le rôle.
-Voilà une idée brillante...
-J'irai la voir dès la fin de notre session. Je prendrai des notes que je vous ferai parvenir avant l'extinction des feux. Heda... ?
-Oui ?
-Je suis heureuse que vous communiquiez sur ce genre de choses avec moi. C'est une grande preuve de confiance.
Là, c'est le moment où tout ça doit prendre fin. Hors de question que ma prof aille parler marturbation à Clarke... Et puis elle prend cette histoire trop au sérieux. Je m'amuse un peu et la voilà qui y voit une grande marque de confiance.
-Gaïa ?demandai-je, hésitante.
-Heda ?
-Vous vous souvenez du début de la discussion ?
-Hum... vous me demandez si j'ai un copain.
-Exact. Après ça... je n'ai rien ajouté. Rien du tout. Nada.
Gaïa m'observe sans un mot. J'attends encore un peu mais elle garde le silence, impassible.
-Du coup... y a pas que moi qui parle de trop, si ? Les fleimkepas devraient aussi apprendre à rendre leur parole plus... précieuse.
Gaïa me fusille du regard.
-Du coup, si tu pouvais ne pas aller parler à Clarke...
-Heda, j'ai compris. Par contre, je viens de recevoir un message de vos ancêtres.
Comment ça, un message de mes ancêtres ? Gaïa n'arrive à en recevoir que suite à des célébrations très complexes et plusieurs kilos d'encens...
-Ils exigent que vous fassiez cinquante pompes sous mes yeux-même.
-Mais...
-Votre refus les agace : cent cinquante pompes. Les ancêtres estiment beaucoup le respect des fleimkepas.
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Je partage ce chapitre plus tôt que prévu mais c'est pour une bonne raison : je publierai un OS spécial Noël le 24 ! En attendant, dites moi ce que vous avez pensé de celui-ci : )
