3_ Le vent tourne
Les trois jours suivants furent accomplis avec succès. Les Reds faisaient la fête chaque soir. Pour leur quatrième triomphe, le pyromane emmena son équipe dans un bar assez réputé dans la ville voisine où il leur fut servi nourriture et boisson. Il y avait même une piste de danse sur laquelle se trémoussait le gamin hyperactif au son de musique « tendance ». L'Ecossais noir l'encourageait, brandissant une bouteille de Ginja. Pyro lui avait dit que c'était un alcool très fort, mais l'autre s'en accommodait plus qu'autre chose, rien n'était trop fort pour lui. La plupart des autres membres avait opté pour la bière et un plat à base de poisson. Tous riaient, applaudissaient, discutaient. Mais encore une fois, Pyro était seul en bout de table à jouer avec la tête de poisson-épée dans son assiette.
Engie remémorait leur réussite du jour avec le soldat et le gros Russe, jusqu'à ce que le jeune homme à casquette l'interpelle pour danser. Le plus vieux répondit négativement en riant, persuadé de ne pas savoir danser. Scout insista mais l'autre lui répondit :
-D'mande plutôt à Pyro, il a ton âge !
Le concerné leva la tête, surpris par cette suggestion. L'autre jeune équipier leva les yeux au ciel puis fit signe au démarreur de feu pour le suivre sur la piste de danse. À voir son visage, c'était bien pour faire plaisir à l'ingénieur.
-T'sais danser au moins, mec ? demanda-t-il.
Pyro répondit oui puis l'éclaireur se mit à danser comme danse les gamins à Boston. Ne voyant toujours pas la combinaison ignifuge se trémousser, il s'arrêta et tendit un bras vers lui, l'air de dire « à ton tour ».
Le pyromane se mit alors à bouger timidement suivant le rythme langoureux de la musique. Ses hanches se balançaient légèrement de gauche à droite, ses coudes légèrement repliés. Les autres tournèrent la tête vers eux, tapant dans leurs mains pour encourager.
-Aller, mec ! T'as pas d'couille ou quoi ?! le provoqua le Scout.
Le rythme devint tout à coup très rapide et les hanches du pyromane se mirent à se secouer vivement d'avant en arrière, pliant les genoux de temps à autre. Ses bras se balançaient avec harmonie au mouvement du bas de son corps. Autant dire que les Reds ne s'attendaient pas à ça. L'autre jeune homme s'égaya de cette danse et tenta d'imiter. Puis la musique se fit de nouveau langoureuse et il eut plus de mal à suivre les mouvements du Pyro typiquement latino.
-Ha ha ha ! Mais c'est une gonzesse c'est pas possible ! s'exclama le soldat.
-Qui sais !? Personne ne l'a jamais vu sans son costume, ricana Demoman.
-Ah taisez-vous don' 'vec ces conneries ! défendait l'ingénieur.
-AHAHAHA ! Petit homme est amoureux ! pouffa le Russe.
-Cessez donc ces absurdes hypothèses erh ! dit Medic.
-J'imagine que vous, vous savez des détails sur ce mystérieux personnage, prétendit l'espion.
L'Allemand haussa les épaules, il n'avait pas à divulguer les informations confidentielles de qui que ce soit aux autres membres de l'équipe. Lui il savait bien que le jeune pyromane était un homme, mais il savait d'autres secrets cachés par ce masque si froid.
La musique revint à quelque chose de plus américain et le déhanché de la combinaison rouge changea pour suivre celui du Bostonien qui s'amusait bien finalement. Il ne connaissait pas son compagnon de danse, il l'appréhendait, se méfiait de lui, mais pour ce qui était de faire la fête, c'était un bon coéquipier. C'était mieux que ces vieux mercenaires le cul callé dans leur chaise. C'est alors qu'il eut une idée. Il se tourna vers le pyromane et lui cria pour se faire entendre :
-Viens ! On va chercher le vieux Texan !
Tous deux se précipitèrent vers leur cible. Chacun pris un bras et ils le tirèrent de force sur la piste, n'écoutant guère les injures qui leur étaient lancées. Mais l'homme plus trapu se prit au jeu et dansa comme il le faisait sur le champ de bataille pour railler l'ennemi. Les deux plus jeunes l'imitèrent, faisant claquer leurs semelles sur le sol.
Puis vint un vieux rock. Scout ne connaissant rien de la vieille danse et laissa place à ses coéquipiers qui se tiraient déjà par les mains. Il retourna s'asseoir auprès des autres pour se désaltérer et admirer avec eux la scène qui se déroulait devant eux. Personne n'aurait imaginé l'ingénieur faire tourner le pyromane sur lui-même pour le rattraper dans ses bras et le rejeter de la même façon qu'il l'avait fait venir. Ils se tiraient ensuite l'un vers l'autre, se repoussaient et ainsi de suite. Spy, Heavy, Demoman et Scout applaudissaient en cœur. À la fin du morceau, Pyro atterrit dans les bras épais de son collègue, totalement essoufflé. Il toussa un peu mais son souffle indiquait qu'il riait. Engie lui donna une tape sur l'épaule en s'esclaffant et il l'aida à s'asseoir à leur table.
-Sacré danse, part'naire !
C'était une belle performance que vous nous avez fait là, je ne savais pas qu'en plus de la country tu étais amateur de rock, mon ami, fit le Spy à l'homme casqué.
-J'ai été jeune, répondit-t-il hilare, mais not' Pyro aussi s'débrouille pas mal, non ?
-Il faut bien être deux pour danser, accorda le français.
-Hah ! Comme autre chose ! nargua Demoman.
Le sourire de l'ingénieur disparu d'un coup. Il se pencha en avant et menaça le borgne de son doigt :
-'coute, part'naire, s'tu continues là d'ssus on va pas êt'e copain longtemps crois-moi !
-Rah ça va, ça va…
Engie voulu voir si le Pyromane n'était pas trop vexé par les brimades de leur coéquipier mais il avait disparu. Il eut juste le temps d'apercevoir la porte du bar se fermer personne ne l'avait vu se lever et sortir. Il grommela et sortit à son tour sous les ricanements du Demoman et du Heavy.
Il trouva son partenaire se tenant contre un mur, le masque un peu soulever pour lui permettre de tousser à sa guise et cracher.
-Tout va bien, pat'naire ? s'inquiéta le plus vieux.
L'autre sursauta, rabaissa son masque à la va vite et se redressa pour faire face à son interlocuteur et signer :
« Je vais rentrer, j'ai besoin d'une bonne douche, c'était bien, tu danse bien »
-Fais pas l'malin 'vec moi, petit. T'en fais don' pas de ce qu'ils disent, moi j'ai aimé danser avec vous et puis…
Il s'approcha de son compagnon qui tressaillit à l'approche des grosses mains vers son masque. Mais l'ingénieur de fit que le remettre en place.
-T'l'avais mal mit, nigaud.
Il lui accorda un sourire bienveillant et lui tapota le cou, puis l'épaule. Il le regarda longuement puis il lui demanda encore :
-T'es sûr qu'tout va bien ?
« Oui, juste fatigué »
-Bien, petit, alors rentre vite.
Et il le laissa repartir avec un petit pincement au cœur.
Il retourna boire une ou deux bières de plus avec les autres avant de rentrer avec eux, évitant de parler de l'incident. Medic avait réussi à calmer le jeu et l'ingénieur l'en remercia.
Le soleil se leva pour une nouvelle journée de victoire. L'ingénieur avait installé une petite chaise longue dans laquelle il se prélassait, entre le distributeur et sa grosse tourelle. Le pyromane tournait autour de leur petit campement, revenant de temps à autre auprès de son coéquipier pour lui signaler un ennemi aux alentours.
Pyro continuait sa ronde, traversant les couloirs et grillant quelques éclaireurs Blus au passage. Il trouva même un Sniper ennemi totalement perdu.
Et soudain il entendit un bruit vaporeux, un bruit qui lui était familier depuis qu'il chassait l'espion. Il tourna sur lui-même mais ne vit rien, pas même une petite distorsion qui trahissait d'habitude la présence des Spy. Son cœur s'accéléra, il craignait que l'ennemi n'ait déjà atteint son ingénieur. Il accourra, dévalant des escaliers, se cognant dans les murs du couloir et arriva sur l'espèce de balcon où était installé son partenaire. Celui-ci se tourna, intrigué par toute cette agitation et alors il ouvrit la bouche… mais il n'eut pas le temps de prévenir son protecteur. Pyro tombait déjà à genoux, lâchant son arme ainsi qu'un cri de douleur. Le costume bleu apparut derrière lui dans un nuage de fumée et le mécano fut expédié au Respawn.
Il était plongé dans le noir depuis déjà une minute, chose anormale. D'habitude il réapparaissait plus rapidement. C'est alors qu'il entendit un cri étouffé.
-Pyro ? appela-t-il.
Puis le jour revint, le vestiaire apparut et des murmures se firent entendre. Il se retourna et le vit. Déjà, il n'avait jamais vu Pyro passer au Respawn, mais en plus, il ne l'avait jamais vu en si mauvais état. Le jeune homme était par terre et gémissait. Le Spy Red était penché sur lui, désorienté.
-Qu'est- ce tu lui as fait ?! grogna le Texan.
-Rien du tout ! Il est réapparut comme ça ! Je ne comprends pas ce qu'il lui arrive, il n'a aucune blessure ou je ne sais…
Le mécano se précipita à genoux auprès du démarreur de feu et lui secoua un peu l'épaule :
-Pyro ! Dis-moi c'que t'as !
Seules des gémissements lui répondirent.
-Dis-lui ce que tu as, pyromane, sinon on ne pourra pas t'aider ! insista l'espion.
-T'as mal que'que part ?
-Mais c'est impossible, le Respawn nous remet de tous nos états et soigne les blessures les plus graves !
-J'sais bien ! Mais là j'vois pas ! Il a pas l'air d'mal respirer … A moins que l'Respawn soit tombé en rade…
-Impossible ! Il ne m'est rien arrivé, ni à moi ni au Soldier qui est arrivé juste après moi, la preuve il est déjà repartit ! informa l'homme à la cagoule.
-Hm… Pourtant… mon temps d'attente s'est fait plus long moi…
-Tu es arrivé juste après le pyromane, c'est peut être lui qui cloche non ?
-Et ta mère elle cloche p't'ê'te ?! s'énerva l'homme trapu.
-Ne le prend pas comme ça Ingénieur, mais réfléchis…
L'homme à terre parvint à bouger ses mains avant de les refermer sous la douleur.
-Qu'a-t-il dit ? demanda le Spy curieux.
-Rhm… Il dit que c'est lui et qu'on ferait mieux d'y aller…
Le soldat apparut dans la pièce et regarda ses collègues encore par terre.
-Nom d'un chien mais qu'est-ce que vous foutez encore là ! Les points ne vont pas se prendre tout seul bande d'asticots ! On est en train de perdre du terrain ! aboya-t-il.
-Solider, le Pyromane à un problème, il est mal passé au Respawn, expliqua le Spy calmement.
-Faut lui trouver l'medic ! s'alarmait Engie.
-Les points ! Ensuite on verra pour lui ! tonna le grand homme casqué.
Il les empoigna tous les deux par le col et les jeta dehors, laissant seul le pyromane endurer la douleur sur le béton froid.
L'espion et l'ingénieur retournèrent à leur poste mais les Blus avaient profité de l'absence de leurs ennemis pour reprendre l'avantage et la journée se termina avec les réprimandes de leur administrateur. Les Reds avaient perdu cette fois.
La soirée fut maussade pour nos mercenaires, Soldier ne cessait ses reproches. Beaucoup préférèrent partir se coucher. Engie lui vint se réfugier dans l'infirmerie, prendre des nouvelles de son partenaire.
Celui-ci était assis sur un lit blanc, attendant que le Medic finisse son rapport. L'Allemand leva le nez à l'arrivé de son collègue et renifla.
-Il va bien, ingénieur, ne vous en faites pas.
-Merci, doc !
Puis le mécano enleva son casque et donna une accolade au démarreur de feu avec un sourire inquiet. Il lui demande ce qui s'était passé mais c'est le médecin qui répondit :
-Pyromane à quelque différence par rapport à vous autre à cause d'anciennes opérations et autres évènements. Son corps s'en est trouvé quelque peu modifié. Rien de très flagrant pour nous mais pour la machine c'est autre chose.
-Le Respawn l'guérie mais n'enlève pas sa douleur, c'est ça ?
-Tout à fait.
L'homme trapu soupira, secouant la tête, mais la main du Pyro lui fit relever la tête. Le pouce levé devant lui le rassura et le poussa à caresser la tête masqué. Puis il se tourna vers le Medic, l'air enthousiaste :
-On pourrait collaborer vous et moi et met' à jour c'foutu Respawn !?
-C'est une idée… Oui, ça nous éviterai de nous retrouver avec une bonne recrue en moins.
Le marché fut conclu, au plus grand agrément du jeune homme. Il se sentait touché par cette attention. L'ingénieur raccompagna le pyromane jusqu'à sa chambre mais quand il voulut repartir, on le retint par la manche. Il se retourna.
« Encore merci »
-Bah ! C'normal, mon garçon !
« Tu saurais réparer mon lance flamme ? L'embout s'est tordu en tombant »
-Bien sûr, petit, file le moi !
Le Pyro battit des mains et disparue dans sa chambre sombre un moment puis il revint avec son arme.
-Bien, tu l'auras demain ! Normalement je fais payer mais…
« J'ai de l'argent »
-Non, non, t'gardes mon cul toute la journée, vais pas t'faire payer, hé hé !
Il se retourna et partit.
