AN : « C'est certainement le meilleur de tes livres, papa »
C'était la dernière phrase d'Alexis. Il me tenait à cœur de la modifier. A la relecture, j'étais complètement passée au travers.
22 Octobre toujours, 20h17, appartement de Kate Beckett
La nuit New-Yorkaise n'était jamais bien noire face à la résistance que lui opposaient les réverbères de la ville. Kate aimait bien cette semi obscurité dans son appartement. Elle lui collait à la peau. Sur la table basse du salon elle n'alluma qu'une bougie pour faire illusion à la vie. Elle avait débouché à l'avance une bonne bouteille de vin en attendant Lanie, puis s'était couchée sur son long canapé gris, le regard fixé sur le plafond de son loft. De temps à autres une lumière plus vive venait le traverser lorsqu'une voiture passait en bas. La rue sur laquelle donnaient ses fenêtres n'était pas parmi les plus passantes. Bercée par le ronronnement de la ville, Kate faillit s'endormir. Mais Lanie n'était toujours pas là. Elle s'en inquiétait et ce sentiment l'énervait. Peut-être allait-elle la laisser tomber. Elle ne prendrait sans doute pas la peine de l'appeler pour le lui dire pour se venger de la vie qu'elle lui avait menée. Cette idée lui tordait les entrailles. Sa seule amie.
Elle attendit encore une demi-heure là, sans bouger, comme un accusé attendant son verdict, impassible, dévorée par ses démons. Finalement la sonnette retentit dans l'appartement. La flic bondit et se précipita pour ouvrir à son amie. Lorsque celle-ci pénétra dans les lieux, elle n'eut pas le temps d'être frappée par l'obscurité. Kate se jeta à son cou. Elle n'eut le temps que de la serrer contre elle, surprise par cet élan d'affection aussi soudain. Ce n'est qu'au bout de quelques secondes qu'elle se plaignit du manque de lumière. Mais au lieu d'utiliser l'éclairage électrique, Kate alluma d'autres bougies sous prétexte de donner une atmosphère feutrée à la pièce. Lanie leur avait apporté de quoi manger : quelques plats chinois du traiteur préféré de Kate. Il était tard, mais vu l'état de maigreur de la jeune femme, un peu de suralimentation ne serait pas du luxe.
« _ C'est gentil d'avoir pensé à porter de quoi manger.
_ Oh tu parles. J'ai fini très tard, j'aurais dû t'appeler pour te prévenir que j'aurais du retard. Je suis désolée.
_ Pas grave, t'en fais pas. »
Elles mangèrent sans attendre et se lancèrent dans une discussion autour de leur affaire du jour, puis dérivèrent sur le gala de bienfaisance. Il avait lieu samedi, soit dans cinq jours. Ni l'une ni l'autre n'avait de cavalier pour la soirée, mais l'une s'en préoccupait plus que l'autre. Lanie s'extasiait sur la soirée, qui permettait de voir des collègues sous un autre jour ou de faire de nouvelles connaissances. Kate avait décroché de la conversation, cherchant une excuse quelconque pour ne pas se rendre à la soirée. Son attention ne fut interpelée que lorsque Lanie fit référence à Ryan. Apparemment, la légiste avait l'intention de jeter son dévolu sur lui, et passa quelques minutes à se demander comment elle avait fait pour ne pas remarquer avant qu'il avait un certain charme, dû d'après elle à ses origines irlandaises…
« _ Ryan ? Mon Ryan ?
_ Comment ça ton Ryan ? Ce n'est pas parce que c'est l'un de tes hommes que c'est ta propriété.
_ Mais tu es déjà sortie avec Esposito. Et ça ne s'est pas bien passé.
_ Oui et alors ? Si ça ne marche pas avec lui non plus, il ne me manquera que toi de l'équipe pour faire le grand chelem !
_ Lanie… Ce n'est pas parce que je sors aussi avec des filles…
_ Relax. Je blaguais. Il faut bien que je profite de mon avantage d'être la seule à savoir. »
Lanie aborda le sujet en souriant, de manière totalement préméditée, contrairement à ce qu'avait pu penser Kate sur le moment. C'était sa manière à elle de préparer Kate à aborder le sujet principal de sa soirée : sa vie privée. Elle était la seule à connaître la vérité sur les différentes facettes de la personnalité amoureuse de Kate Beckett que se trouvait à présent rougissante devant elle.
Elle avait eu de la chance dans sa découverte car Kate ne se livrait pas facilement sur sa vie. Elle baissait encore moins souvent sa garde. Pourtant elle le fit sans le vouloir lors de leur première soirée entre copines. A vrai dire sans l'action de l'alcool, elle n'en aurait sans doute jamais rien su. Cela arriva après la nomination de Beckett à son poste, dix ans auparavant. Le prétexte avait été de célébrer la résolution de sa première affaire et leur première collaboration. Elles étaient sorties dans un bar branché de Manhattan toutes les deux. Elles s'étaient habillées comme des vamps, chacune mise en valeur par son jeune âge et son intrépidité, prêtes à rivaliser. La nuit était à elles et elles comptaient bien en profiter jusqu'au petit matin. Passer une nuit blanche et reprendre le travail comme ça… C'était excitant pour Kate à qui ça rappelait des souvenirs de fac.
Dans le travail les deux jeunes femmes s'étaient rapidement entendues et la nuit scella définitivement une belle amitié. Elles burent plus que de raison en se provoquant dans un stupide concours de shooters et se livrant sur leurs vies respectives. Entre confidences, éclats de rire, danses et boissons, elles ne virent pas passer le temps. A un moment donné, quand elles furent bien imbibées, elles se mirent à détailler les hommes présents dans le bar. Certains tentèrent une approche, flattés par leurs regards appuyés, mais ils repartirent tous bredouilles pendant que les deux amies continuaient. Chaque mâle fut étudié sous toutes les coutures et quelques éclats de rire fusèrent. Lanie espérait même ne jamais avoir à en ouvrir quelques-uns d'entre eux sur sa table. Et pendant qu'elle faisait un rapport très favorable à propos d'un beau roux (espèce qu'elle prétendit n'avoir jamais fréquentée à l'époque) et qu'elle s'apprêtait à attaquer, Kate avait le regard braqué ailleurs et n'écoutait plus rien. Une femme brune, pulpeuse, un brin provocatrice.
Il n'avait pas fallu beaucoup de mots à Lanie. « Vas-y, on dirait que c'est réciproque. ». Les effets de l'alcool se dissipèrent rapidement chez elle face à cette révélation, et elle s'abstint même d'aller voir son rouquin pour observer ce qui allait se passer. Car Kate s'était levée dès la confirmation de son intuition acquise. Lanie la regarda faire. Elle n'eut besoin que de quelques secondes sans mentir pour séduire la brune. Le décor, les spots lights, la danse, l'ambiance, la sensualité… Elle avait tout pour se fondre dans la soirée. Pourtant de son propre aveu elle n'avait jamais mis les pieds dans ce bar avant. Il n'y avait donc pas d'effet 'habitué'. Lanie se mit à sourire. Kate lui fit un petit signe et disparut avec sa conquête.
Lanie avait été plus que surprise par la tournure des évènements. Elle avait passé tout le chemin du retour à réfléchir à la situation. Jamais de la vie elle se serait attendue à ça de la part de Beckett. Cette femme dégageait une véritable aura, énormément d'assurance et de charisme, tout ce qu'il fallait pour faire naître le trouble chez n'importe quelle personne qu'elle convoiterait.
Elle n'avait rien à en penser, ni rien à en dire. Kate était ce qu'elle était. Ce n'était pas sa vie et elle n'avait pas à la juger, d'autant plus que Kate avait l'air d'assumer son double penchant, du moins la seule fois qu'elles en avaient parlé, le lendemain de leur soirée. Car c'était de cela qu'il s'agissait selon elle. Elles n'en avaient parlé qu'une seule et unique fois, et Kate avait essayé de lui expliquer ce qu'elle ressentait, tout en disant à son amie qu'elle ne pourrait pas lui en vouloir si elle ne le comprenait pas car la bisexualité était un concept assez difficile à saisir.
D'ailleurs, pour ce qu'en avait compris Lanie, Kate elle-même avait du mal à l'appréhender et à l'expliquer. Kate se considérait comme 'normale', mais un autre côté d'elle-même savait que la société voyait pas cet état de fait du même œil. Par certains côtés, son amie flic considérait que la bisexualité était plus difficile à assumer que l'homosexualité, car la société aime bien ranger les gens dans des cases, et les personnes comme elles sont inclassables de manière ferme et définitive. Elle-même ne pouvait supporter cette idée de catégorisation. C'est en cela que la société lui était parfois insupportable. Elle est trop pratique, méthodique, et ne laissait jamais la place aux surprises. La bisexualité lui laisse soit une impression de danger, on ne sait jamais ce qui peut se passer, ou de mode qui passera avec le temps. En même temps elle reconnaissait que cette tendance était devenue trop cliché et à la mode. En bref, Lanie nota quelques incohérences dans le raisonnement de son amie.
Dans son travail, Kate n'avait jamais dévoilé cette part d'elle-même à qui que ce soit. En dehors, elle ne l'assumait que par des rencontres épisodiques avec des personnes du même sexe, se persuadant que de toute façon, elle rencontrerait un homme avec qui elle fonderait une famille dont elle serait fière. C'était comme ça depuis une relation fusionnelle qu'elle avait eue à l'Université avec une femme et qui s'était mal terminée apparemment. Pour panser ses plaies elle avait décidé que ce serait de cette façon qu'elle pourrait enfin avoir une famille digne de celle qu'elle aurait dû avoir quand elle était enfant, un rêve qu'on lui avait volé. Des vraies relations qu'avaient eues Beckett, Lanie avait toujours été au courant. Ils s'appelaient : Will, Josh, Tom, et Richard. Aucun d'entre eux n'avait complètement ravi le cœur de Kate, et Lanie se demandait s'il n'y avait pas une raison plus profonde à cela.
« _ Ryan a dit à Espo il y a deux jours que sa femme avait demandé le divorce.
_ Quoi ?
_ Tu bosses avec eux, tu es sûre ? »
Le visage de Beckett se ferma et Lanie posa ses mains sur les siennes. Elle lui donna un sourire timide et reprit la parole.
« _ Kate, tu as raté beaucoup de choses en un mois. Les personnes proches autour de toi ont toutes essayé de venir vers toi, de savoir ce qui n'allait pas. Tu les as toutes repoussées. Oh oui ! Pour ça, tu étais au sommet de ta forme, Kate Beckett. Et si ce soir je suis là, c'est pour tout savoir. Explique-moi. Dis-moi ce qui s'est passé. Laisse-moi t'aider.
Beckett se renfrogna encore plus, mais elle savait qu'à partir du moment où elle avait accepté de laisser revenir Lanie dans sa vie (et a fortiori chez elle, elle n'aurait pas le choix), et elle avait tellement peur qu'elle la laisse définitivement tomber aussi…
_ Il y a un mois, j'ai passé une soirée avec Castle, chez lui. Tout se passait bien, nous étions seuls. Il avait programmé toute la soirée, de A jusqu'à Z. Tout était bien, vraiment ! Tout comme depuis le premier jour des trois semaines que nous avons passées ensemble. Il a été parfait… ou presque, c'est Castle, ne l'oublions pas. Et puis, au cours de la soirée… j'ai eu une vision de ce que serait ma vie les trente prochaines années. Je me suis vue me perdre au milieu d'une vie qui n'était pas la mienne. J'étais spectatrice de la réussite de Castle. Il allait partout, à l'aise comme un chat, de galas en premières, nageant dans l'argent et dans un bonheur qu'il pensait complet pour moi, mais ce n'était pas le cas. Il me manquait une partie de moi. Je n'appartenais pas à ce milieu, encore moins à cette classe. Et ce n'était pas à Castle que j'en voulais car je savais qu'il aurait tout fait pour m'aider et qu'il m'aimerait jusqu'à la fin.
_ Que s'est-il passé ensuite ?
_ J'ai essayé de lui expliquer ce que je ressentais. Que c'était comme si j'avais atteint le terme d'une vie. Mais il n'a pas essayé de comprendre. J'ai fui en lui disant que c'était fini. J'ai été lâche Lanie. Pour la première fois de ma vie je me suis conduite comme une criminelle.
_ Tu es sûre de ne pas y aller un peu fort dans les comparaisons ?
_ Non. Je n'ai pas été complètement honnête avec lui. Je savais quasiment dès le début que ça ne pourrait pas marcher. Je courrais derrière une vie idéalisée, mais ça ne pourrait pas me suffire. Je ne sais pas où va aller ma vie.
_ Tu vas te reconstruire et dans quelques mois nous rirons ensemble de cette époque.
_ Non, je ne sais pas. J'ai été une personne totalement différente ces derniers temps. J'ai du mal à me reconnaître moi-même. Lanie aujourd'hui je ne sais pas ce que je veux. Je ne sais pas où je vais. J'avais un but dans ma vie jusqu'à la résolution du meurtre de ma mère. Et derrière ça, tout est devenu vide. J'ai vu que ce que je croyais être mon idéal. Et puis plus rien. J'apprécie Castle, mais comme un ami. Et comme ami il me manque.
_ Kate Beckett, tu vas me faire le plaisir de te reprendre en main. Pour commencer, tu dois voir Castle, faire la paix avec lui et lui expliquer ce que tu viens de me dire. Quelque chose me dit que tu n'es pas allée au fond des choses quand tu l'as laissé tomber. Ensuite, tu as trois jours pour reprendre le contrôle de ton équipe et lui faire tes excuses.
_ Lanie…
_ Oh non, Kate Beckett, tu n'as pas envie de jouer à ça avec moi.
_ Mais…
_ Pas de mais ! Tu n'as pas certainement pas envie que je vienne jouer les nounous à domicile ! Et allume ces putains de lumières, tu n'es pas une chauve-souris ! »
Lanie Parish continua à sermoner Kate Beckett jusqu'à ce que celle-ci tombe de fatigue sur son canapé. Troublée par tout ce que lui avait raconté la flic, elle décida de passer la fin de la nuit ici et de voir comment les choses seraient le lendemain matin avant de décider si elle allait rester quelques temps ici ou non.
