Bonsoir à toutes et à tous.
Me voilà donc pour ce sixième volet de mon recueil sur les couples du Sanctuaire.
En tout cas, merci pour vos lectures, vos reviews, votre gentillesse. Cela me touche vraiment.
Disclaimer : Les personnages présents et cités appartiennent à Masami Kurumada.
Couple : Seiya/ Saori.
Bonne lecture à vous.
« Elle était si belle
Que tu n'aurais pas osé l'aimer. »
1909, Apollinaire
Dans la salle du trône, l'audience est en cours. Shion, vêtu de sa toge de Grand Pope mais sans le masque traditionnel qui a été supprimé, écoute avec attention les doléances des chevaliers qui se présentent à lui aujourd'hui. Seiya observe la scène, comme séparé d'eux par un écran invisible. Il les voit mais ne les entend pas. Ou pas vraiment. Il ne fait pas attention, il n'en a pas envie. Il sait qu'il devra rester concentré tout à l'heure, lorsque les Ors, les Argents, les Bronzes et les Divins tiendront leur réunion mensuelle, à laquelle Athéna se joindra pour présider l'assemblée et faire le bilan sur leur situation, les remarques qui seront faites, et les changements à apporter. C'est un rituel qu'ils ont commencé quelques temps après leur résurrection. Une idée de Camus. Le sage Verseau semblait prendre très à cœur le fait de mettre clairement les points sur les « i » régulièrement, afin d'éviter tout nouveau conflit interne.
Il n'avait pas développé le sujet outre mesure, mais tous avaient clairement compris le message, et le regard qu'avait porté Milo sur son amant valait toutes les explications du monde. Plus question qu'il y ait de nouveau la moindre mort inutile. Ni même le moindre décès tout court. Il fallait donc apprendre à communiquer les uns avec les autres. Tâche ardue s'il en est, étant donné les personnalités explosives et extrêmement particulières qui demeuraient au Sanctuaire. Mais il fallait bien y arriver. Alors ils avaient fait des efforts, et ils avaient accepté de jouer le jeu, ce qui s'était avéré extrêmement bénéfique sur le long terme. Longue vie au Verseau. Enfin, on pouvait lui souhaiter, vu le nombre de fois qu'il avait passé l'arme à gauche par le passé.
Bref.
Seiya secoue la tête. L'humour noir ne lui va pas, il le sait parfaitement. Il faut qu'il se réveille, absolument. Il est en train de s'endormir à moitié, malgré la promesse qu'il a faite à Shion de s'intéresser de plus près au fonctionnement du sanctuaire. Il ne vise pas la place de Grand Pope, oh que non. Il a assez de modestie et de jugeote pour se rendre compte qu'il est un homme d'action, et non d'administration. Mais c'est également important pour lui de comprendre comment marche toute cette vaste organisation. Surtout depuis leur résurrection. Nom d'Hadès, ce que tout cela avait pu être compliqué de passer l'éponge sur ce qui s'était passé, sur les trahisons, les alliances, les coups bas, les batailles. A l'époque, il avait trouvé les adultes bien compliqués. Pas qu'il soit stupide au point de ne pas comprendre leurs sources d'animosité bien sûr. Lui-même avait de bonnes raisons d'être haï par un certain nombre de personnes. Mais il ne voulait plus rendre de compte de tout ça. Il n'avait plus envie de se battre. Pour le moment du moins. Veiller sur sa déesse, c'était son seul souhait. Pour le reste, qu'ils se débrouillent entre grandes personnes. Mieux valait laisser Camus, Shion, Saga, Mû... Des gens intelligents quoi, s'occuper des formalités administratives.
Il baille. Il a tellement sommeil. C'est fatiguant de grandir. De se rendre compte qu'il lui faut prendre des responsabilités en plus de coups de poings dans la figure. C'était bien plus simple avant, quand il n'avait qu'à recevoir ses ordres, et se battre sans prendre forcément la peine de peser le pour et le contre de chaque situation. Aujourd'hui, le voilà forcé d'ouvrir les yeux, et de se rendre compte que le monde change. Et lui également. Ce qui le rebute profondément. Bâillement. Une douleur sourde dans ses côtes. Il grogne et se tourne vers Hyôga d'un air furieux.
« Quoi?
— ... Shion a fini son entretien. Réveille-toi mon vieux, c'est l'heure de la réunion. »
Soupir de lassitude. Il ne les aime pas beaucoup ces réunions. C'est une occasion comme une autre de voir tous les chevaliers en même temps, certes. Mais à la rigueur, il préfère qu'ils fassent une bonne soirée tous ensemble, c'est tout de même bien plus amusant. Aphrodite et Angelo partagent complètement son avis, il le sait bien. Et c'est probablement le cas de l'ensemble de la chevalerie. Mais ils n'en ont jamais l'occasion. Que la Paix ait été instaurée entre les trois sanctuaires, c'est une chose. Que des émissaires soient régulièrement envoyés entre Terre, Mer et Enfer, c'est formidable. Que certains profitent allègrement de leur rôle d'ambassadeur au Royaume d'Hadès pour approfondir les liens avec un certain Juge sous couvert d'améliorer les relations entre les deux camps, Seiya préfère ne pas trop y penser. Mais cela ne veut pas dire pour autant que d'autres conflits n'éclatent pas dans le reste du monde. Et qui est chargé de régler tout ça proprement et simplement? Ces messieurs, dames bien sûr.
Autant dire qu'il est aussi rare de réunir tous les chevaliers au même endroit pour faire la fête que d'y apercevoir Rune du Balrog s'y trémousser gaiement. Cette simple image mentale suffit à faire rire et frémir tout à la fois le chevalier Pégase qui prend sa place habituelle dans la salle en attendant l'arrivée de Saori. Enfin d'Athéna. Il a toujours du mal avec ça. Il est le seul d'ailleurs. Shun, Hyôga et Shiryu ont tous fini par l'appeler par son nom de Déesse. Ils se sont habitués, et ne font plus la distinction entre les deux. Ikki ne l'appelle pas, tout simplement. Préoccupé par ses problèmes, le Phénix ne s'est plus montré au Sanctuaire depuis plus de deux ans maintenant.
« Salut les microbes. Alors, quand est-ce que qu'on vous met la pâtée aux arènes? »
La douce voix d'Angelo. Seiya se retourne et observe l'arrivée lumineuse des chevaliers d'Or, dans leurs armures rutilantes, écrasants de prestance. Ils sont tous là, affichant un panel d'expressions joviales allant du rictus sadique, en passant par le sourire chaleureux ou une simple expression de douceur. Ça lui fait plaisir. Vraiment. Il les aime beaucoup ces grands frères de substitution. Tandis qu'il aperçoit Shun et Hyôga aller saluer Camus et Milo, Shiryu s'empresse d'aller faire la conversation à Mû et Shura, se lançant dans des théories qui dépassent l'entendement personnel du pauvre Pégase. Il se contente d'un signe de tête discret en direction du Sagittaire et du Lion, tout en restant là où il est. Comme à chaque fois. Il se concentre. Pour ne pas se laisser déborder par ce qu'il ressent. Il n'est guère capable de faire la conversation dans ces moments-là. Il lui faut prendre sur lui, respirer calmement, se rappeler de cette discussion qu'il a déjà eu un nombre incalculable de fois avec la personne qu'il aime.
Parce qu'elle va bientôt faire son apparition, et qu'il lui faudra tout son self-control pour ne pas lui hurler à la figure qu'il l'aime à en crever. Qu'il l'ait déjà fait d'ailleurs. Et qu'il recommencerait probablement dans la minute s'il le fallait. Mais pas pour sa déesse non. Au risque d'être accusé de blasphème et d'être poursuivi à coups d'Excalibur par Shura, Pégase doit bien avouer qu'il se contrefout d'Athéna. Elle ne l'intéresse pas. Ou pas suffisamment. Elle n'est pas à la hauteur. Ce qui peut sembler passablement ironique d'une certaine façon.
Oh, bien sûr, il s'est battu pour l'Olympienne, et il le referait sans hésiter. Parce que c'est son devoir en tant que chevalier. Mais c'est tout. Il n'y a rien d'autre derrière cela. Il n'est pas comme l'Espagnol du dixième temple, ni comme le Sagittaire du neuvième. Sa dévotion sans bornes n'est pas pour Athéna. Elle ne la concerne en rien. Ce n'est pas pour elle qu'il est allé jusqu' au bout des Enfers. Ce n'est pas pour elle qu'il a hurlé lorsqu'elle s'est tranchée la gorge sur la dague de Saga. Ce n'est pas pour elle que son cœur et son corps se sont brisés un nombre incalculable de fois. Non, c'est uniquement par qu'il ne peut pas supporter toutes les horreurs que le corps de Saori a subi depuis qu'Athéna a clairement signalée sa présence en la jeune fille. Qu'elle a pris l'ascendant sur la personnalité de l'héritière Kido.
Dans ses moments d'amertume de douleur, lorsqu'il a trop bu pour contenir sa peine, il pleure sur l'épaule de Shun, en lui disant qu'il ne voit pas en quoi cela est différent de ce qu' Hadès lui a fait subir. Priver quelqu'un de son corps, en aliénant son esprit... Où se situe la frontière entre ce qui acceptable et ce qui ne l'est pas. Qu'est-ce qui justifie le comportement d'Athéna et de Poséidon par rapport à celui du souverain des Enfers? Il en a mal au cœur bien souvent, et une envie de vomir cuisante le prend dans ces moments-là, qui n'a rien à voir avec la quantité d'alcool ingurgité.
« Bonjour à vous mes Chevaliers. »
Ils ont tous immédiatement mis genoux à terre, tête courbée et main sur le cœur, dans un geste de respect et de salut sincère. Seiya n'est pas en reste bien sûr, mais contrairement à ses pairs, il ne baisse pas les yeux en attendant qu'elle leur demande de se relever. Non, il la regarde. Il la défie. Il se laisse éblouir. Par sa robe immaculée. Par ses ornements dorés. Par sa posture élégante et sans défauts. Par son regard empli d'une affection profonde pour les hommes et femmes qui se tiennent face à elle. Par ses yeux à l'éclat d'une douceur sans comparaison. Elle leur sourit, sincèrement. Alors le chevalier Pégase s'oublie, et se laisse consumer par son amour impossible pour la belle incarnation de la divinité. Il a mal. Il souffre, profondément. Parce que ce n'est pas elle qu'il veut voir, tout en ne pouvant détacher son regard de la personne qui lui fait face. Il se mord la lèvre, et porte son regard sur ses compagnons d'armes. Seiya grimace. Il ne supporte pas cette ambiance protocolaire. Elle l'insupporte au plus haut point.
Il n'aime pas voir cette expression trop sérieuse sur le visage de ses amis, ni sur celui des chevaliers d'Or. Il trouve cela d'une hypocrisie absolue. Parce qu'il connaît la véritable personnalité de chacun d'eux, et que cela n'a rien à voir avec ce qu'ils montrent à leur déesse. Même Aphrodite et Angelo lui font des courbettes. Il a envie de hurler que ce n'est pas eux, qu'ils feraient mieux de dire la vérité tout de suite. Shiryu lui a dit qu'ils ont tous fini par grandir, et qu'il serait également temps pour lui d'avancer. Mais il n'en a aucune envie. Il préfère garder son effronterie naturelle. C'est bien pour cela que Saori l'a remarqué la première fois, non? C'est bien pour cette raison qu'elle s'est intéressée à lui, et a voulu lui prouver qu'elle pouvait changer. Il s'en souvient parfaitement. Avant que la déesse ne soit trop présente. Autrefois. Il y a quatre ans. Des siècles. Il jette un regard dégoûté sur l'assemblée. Il n'a aucune envie de finir comme eux, rangés, calmes, dociles. Ça le répugne. Ça le terrorise. Il ne veut pas de ça. Il ne veut pas devenir ainsi, imperturbable, plein de gentillesse à peine voilée. Ils ont l'air... tellement apaisés, alors que lui ne l'est absolument pas. Ne l'a probablement jamais été d'ailleurs, toujours à courir derrière une chimère pour sauver la vie de celle qui devait sauver la Terre.
« Tu te trompes Seiya. Il ne s'agit pas de cela. Mais si notre devoir est envers notre déesse, nos sentiments vont à une autre personne, bien différente de la première. Nous aimons et sommes aimés en retour. Et je sais que c'est cela qui te fait souffrir. C'est cela également qui obscurcit ton jugement ces derniers temps. »
C'est Shun qui lui a murmuré ces mots un jour, d'un air si doux et si peiné qu'il n'a pas eu la force de démentir. Pas cette fois. Parce qu'il devenait vraiment abominable avec ses propres amis, à leur faire des remarques sur leur comportement, leurs sentiments, leur amour finalement. Il est heureux pour ses amis, sincèrement, et du plus profond de son cœur. Ou du moins, il aimerait l'être. Mais il a de plus en plus de mal. La jalousie le dévore. Il le sait bien, il n'est pas aveugle. Il est le seul à ne pas pouvoir aimer la personne à laquelle il tient le plus au monde, en dehors de sa sœur. Il sait qu'il n'en a pas le droit. Il crève d'amour pour elle mais ne pourra jamais l'approcher.
« Je suis un ver de terre amoureux d'une étoile. »
Seiya ne se rappelle pas qui lui a sorti cette citation, ni d'où elle provient. Sûrement Hyôga grâce à la formation littéraire de son maître. Mais oui, voilà, c'est exactement ça. Ça résume parfaitement sa situation. C'est affligeant. Cet amour complètement impossible et interdit, était-ce cela que les dieux Olympiens faisaient subir aux mortels? Il est pratiquement persuadé que oui. Il ne sait pas ce qu'il doit faire pour se porter à la hauteur de celle qu'il aime. Il ne veut même pas d'Athéna. Par moment, il pourrait presque la détester pour tout ce qu'elle lui fait subir, indirectement. Il ne l'a jamais détesté pour tous les coups qu'il s'est pris. Jamais, de toute sa vie. Malgré les batailles, malgré la douleur, malgré le sang qu'il a versé, cela n'a jamais abouti à la moindre animosité de sa part envers sa déesse. Non, s'il la maudit aujourd'hui, dans le silence et l'amertume de la nuit, c'est pour une raison bien plus égoïste, bien plus stupide, bien plus humaine. C'est par amour tout simplement.
« Et toi, chevalier Pégase, as-tu des doléances? »
Il sursaute. Sa déesse d'adresse à lui. Il la regarde, plonge dans les yeux au regard si doux, tressaille et se maudit. L'espace d'un instant, il a cru percevoir l'intonation et le regard de Saori. Mais il a dû rêver. C'est impossible. La jeune héritière Kido n'a pratiquement plus repris l'ascendant sur son corps depuis plus de trois ans. Juste après... leur seul instant à eux. Tout ce qu'il a reçu à l'époque, ce fut un baiser. Le premier, et le dernier à la fois. Il avait cru y voir un signe de l'avenir, elle lui avait dit que c'était celui d'un au revoir. La promesse que s'ils devaient se retrouver dans une autre vie, une autre époque, cette fois-ci, ils s'appartiendraient pour toujours. Mais pas dans celle-ci. Surtout pas. Elle ne peut pas. Même si elle le voulait elle aussi. Même si elle est tombée irrémédiablement amoureuse de ce jeune homme qui l'a malmenée, secouée, sauvée, aimée pour ce qu'elle était. Même s'il est la seule personne sur cette Terre qui l'appelait encore par son prénom d'humaine.
Parce que Saori est l'élue, la persona d'Athéna. La déesse vierge de la sagesse et de la guerre. Une figure implacable, pour laquelle les sentiments n'ont pas leur place. Et lui-même n'est pas sûr de pouvoir accepter facilement de savoir que celle qu'il aime ne sera jamais totalement elle-même. C'est extrêmement malsain et désagréable. Il frissonne de dégoût, effrayé par ce qu'il ressent par moments. Par l'animosité qu'il peut ressentir pour celle qu'il devrait respecter au-delà de toutes mesures. Et qui attend présentement sa réponse. Il relève la tête et plante son regard dans celui de la personne qui lui fait face.
« Non. Aucune... Déesse. »
Si. Rendez-moi celle que j'aime. Quittez son corps. Libérez là. Laissez-la m'aimer en retour.
Il aimerait lui hurler ces mots. Mais il ne peut pas. Il n'en a pas le droit. Il a promis à Shun d'essayer de passer à autre chose et de faire son chemin. Alors il s'accroche, désespérément, essayant tant bien que mal de ne pas cracher son dégoût pour cette Déesse qu'il doit aduler, et pour ces couples qui l'entourent, et pour lesquels il a de plus en plus de mal à se réjouir. Il se sent monstrueux, abominable. Alors il ferme les yeux, et quitte la salle en premier, sous le regard blessé d'Athéna., et celui surpris de ses compagnons d'armes. Ils ne comprennent pas ce qui lui arrive. Ou qu'à demi uniquement. Jamais ils ne pourront mesurer l'intensité de son chagrin. Parce que le chevalier Pégase lui-même a ses propres limites. Celles de son cœur. Celles de l'amour. Et qu'il ne peut rien contre cela. Après tout, il n'est qu'un homme.
