Bonsoir à toutes et à tous. Non, vous ne rêvez pas, voilà enfin le dernier OS de cette série. Il s'est longuement fait attendre, je vous l'accorde, et je n'en suis pas pleinement satisfaite, malheureusement, je suis loin de maîtriser ces personnages, et cela m'a pris beaucoup plus de temps que ce que j'aurais cru d'écrire sur eux.
Par ailleurs, il y aurait normalement dû y avoir un Shyriu/Shunrei pour compléter ma série de couples, néanmoins, j'arrive à cours d'imagination en matière de couples avec lesquels j'ai un peu de mal. Je suis désolée si certain(e)s souhaitaient lire quelque chose sur eux, mais je préfère terminer ici ce recueil, car je ne veux pas qu'il reste en suspens. Et je souhaite m'attabler à d'autres choses par la suite. Ce fut une merveilleuse aventure, et une expérience exceptionnelle que de toucher un peu à tous ces couples, mes préférés comme ceux que je n'aime pas spécialement. Ce fut parfois difficile, parfois évident, mais je vous remercie du fond du cœur de m'avoir accompagnée tout le long.
J'espère que ce dernier OS vous plaira, n'hésitez pas à me donner votre opinion.
Ma tendre Ta-chan, merci du fond du cœur pour tout ce que tu as fait pour moi. Tu m'as soutenue, épaulée, donné des idées, et aidé à progresser. Mes remerciements éternels à toi, en espérant que tu aimeras ce couple, même si ce n'est pas ton préféré.
Disclaimer : Tous les personnages présents et cités appartiennent à Masami Kurumada.
Couple : Ikki/Shaka.
Bonne lecture !
"Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d'étranges fleurs sur des étagères,
Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux."
Charles Baudelaire, La mort des Amants
Les escaliers interminables. Le marbre blanc. Le soleil écrasant d'un été qui se finit. La lumière aveuglante qui le fait grimacer. Encore quelques centaines de milliers de marches. Les cosmos apaisés qui tournent dans les tempes qui le surplombent, et qui répondent au sien par un mélange allant de la surprise la plus totale à une bienvenue sincère. Une simple caresse de la pensée, à laquelle il répond d'un ton bourru. Pas méchamment non, juste… A sa manière, un peu maladroite. Il monte. Ces fichues marches, encore et toujours. Son vieux sac marin à la corde élimée pend nonchalamment sur son épaule, frottant son tee-shirt au rythme de ses pas. Il ne se sent pas très bien, mais il sait aussi qu'il n'a pas vraiment le choix, qu'il lui faut franchir cette étape, sinon… Sinon il n'avancera jamais. Alors il reprend son ascension qu'il avait stoppée sans même s'en rendre compte. Une présence, au-dessus de lui, et il sourit dans sa barbe inexistante, avant de relever les yeux, une main en visière pour se protéger des rayons éblouissants du soleil. Cela fait longtemps qu'ils ne se sont plus vus, si longtemps… Il grimpe les dernières marches qui le séparent de la silhouette tant aimée et si bien connue, avant qu'un regard trop brillant pour être insensible se pose sur lui.
« Alors, te voilà enfin de retour…
-C'est ce qu'il semble, oui.
-Ce n'est pas trop tôt.
-Je t'ai manqué ?
-Oh non, pas vraiment. Vois-tu, j'ai remplacé un poulet par un canard, et paraît-il que j'ai été gagnant au change.
-Vraiment ?
-Tout à fait.
Ils se regardent, ou plutôt, se défient du regard. C'est une sorte de jeu, une joute visuelle entre eux. Un léger silence s'installe, avant que le nouveau venu ne se mette à rire sans prévenir, surprenant à demi son vis-à-vis qui s'autorise un sourire amusé. Il n'y a pas à dire, cela fait du bien de se retrouver, et surtout de constater que malgré les mois passés loin l'un de l'autre, leur entente est toujours telle qu'aux premiers jours.
-Pas mal… Auprès de qui t'entraînes-tu donc ainsi Shun ?
-Camus. Une vraie source d'inspiration… Tu le verrais mettre les autres en boîte en seulement quelques mots ou encore retourner le cerveau de Milo sans même que celui-ci s'en rende compte, un vrai régal ! Shion a parfois une sacrée verve aussi, sous ses airs paternalistes auxquels personne ne croit. Je crois qu'il est le seul qui arrive à faire taire Dohko en quelques phrases assassines bien senties, et ce, malgré leur relation passionnelle.
-Il faudra que je pense à les féliciter alors. L'ironie te réussit plutôt bien petit-frère. Même si j'aurais préféré que tu ne t'en serves pas contre moi.
-Sans vouloir t'offenser, la dernière fois que tu es venu, tu as failli faire cuire mon petit-ami, grand-frère. Je pense qu'user d'ironie est un moindre mal…
-Tu as vu dans quel état il t'avait mis ?
-Ikki… prononce Andromède d'un ton lourd de reproche.
Un nouveau silence s'installe, sous le regard sévère du cadet. Il n'a pas envie de reparler de tout ça, car peu importe ce que son frère pourra lui dire, pour lui, il n'est pas question de faire machine arrière ou d'abandonner l'une de ses plus grandes sources de bonheur sur terre. C'est ainsi, et malheureusement pour son aîné, l'époque où il lui aurait tout cédé sans discuter n'existe plus. En voyant l'air contrarié de Shun, Ikki sait qu'il est allé trop loin, et il esquisse un sourire rassurant, agrémenté d'un soupir de fatalité. Il sait qu'il ne peut rien faire contre cela, et si la situation n'a pas été évidente du tout à vivre, il a bien fallu qu'il l'accepte s'il ne voulait pas perdre son unique famille dans une discussion houleuse et blessante pour tous les concernés.
-Baah, peu importe maintenant, je ne suis pas là pour ça de toute façon. Tu sais ce que j'en pense, mais je n'ai rien d'autre à ajouter que ce que je t'ai déjà dit auparavant. Ne fais pas cette tête-là petit frère, tu es bien plus mignon quand tu souris !
-…
-Quoi ?
-Rien. C'est juste que t'entendre prononcer le mot mignon, je ne sais pas, ça m'a fait vraiment bizarre. J'avais l'impression que ce n'était pas toi qui parlais… Enfin, passons. Je t'accompagne jusqu'à ta chambre ?
-Une vraie petite teigne… Ouais, allons-y. »
Ikki s'étend sur le lit sans prendre la peine de se déshabiller, et pousse un soupir de fatigue en baillant à s'en décrocher la mâchoire. Ce n'est pas tant le fait de monter les marches qui l'a épuisé, que de croiser tous les habitants des douze maisons : sans rire, plus le temps passe, et plus tout ça ressemble à un joyeux asile de fous. Et pourtant, il n'y vient pas souvent. Il ignore ce que cela donnera quand tous ces fous-furieux auront l'âge de la retraite, mais de son point de vue, cela vaudra sûrement le détour. Il se frotte un peu les paupières, essayant de chasser certaines images qu'il aurait préféré ne jamais voir de toute sa vie : mince alors, il pensait que le Bélier était un garçon bien, sérieux et un peu réservé ! Pas le genre de personne à s'envoyer en l'air avec l'ex Grand-pope - sa majesté Saga en personne- en plein milieu du temple ! C'est un lieu de passage bon sang ! Et si ce comportement ne le choquerait absolument pas venant du Cancer et du Poisson, là, tout de même, c'était un peu abusé. Il préfère ne pas repenser aux bruits plus que suspects provenant du fond du temple des Gémeaux, preuve que Kanon recevait soigneusement l'ambassadeur des Enfers, et semblait se dévouer corps et âme –mais surtout corps- au bien-être de la Whyverne. En repensant à l'abominable combat qu'ils ont menés côte à côté contre les Juges, il se demande si tout tourne bien rond dans le cerveau du Gémeaux. Mais en fait, au vu des antécédents médicaux de l'aîné, ce n'est peut-être pas une bonne question à poser.
Personne au quatrième, et pour cause ! Le douzième temple était complètement cerné par des roses démoniaques, dont le message était on ne peut plus clair : ne pas déranger sous peine de mort imminente. Aphrodite ne plaisante pas avec les parties de jambes en l'air visiblement. Comme tout le monde ici d'ailleurs : le fait d'avoir été privé de vie pubère, pré-pubère et sexuelle leur a apparemment méchamment porté sur le ciboulot, et la fine fleur des chevaliers d'Athéna s'en donne à cœur –et à corps-joie, alors que n'importe quel ennemi pourrait passer juste sous leur nez ! Un comble tout de même ! Bon, certes, il y a aussi les chevaliers tels que Camus et Milo, qui roucoulent dans le salon du huitième temple comme s'ils avaient quinze ans. Enroulés entre les bras du glaçon vaillant, le Scorpion ne ressemblait à rien si ce n'est à une grosse guimauve fondue, les yeux enamourés posés sur son précieux Verseau de Sibérie. Et lui qui croyait que Camus avait encore un minimum de dignité s'était bien trompé ! Le onzième gardien, loin d'être gêné par cette promiscuité et cette amour dégoulinant s'amusait à passer ses doigts dans les boucles désordonnées de l'ex-assassin en lui murmurant quelque chose à l'oreille qui semblait faire glousser le Scorpion. Les deux amants étaient en train d'échanger d'affreuses banalités amoureuses lorsque le Phénix traversa le temple, et il n'avait pas pu s'empêcher d'avoir une grimace de dégoût. Et il ne s'en remet toujours pas. C'est vrai quoi, un peu de tenue ! Ils préféreraient encore les voir se sauter dessus ! … Quoique en fait, peut-être pas non. Ses pupilles ont déjà été suffisamment agressées pour le reste de son séjour ici.
Il n'a pas vu Aiolia, parti conter fleurette au chevalier de l'Aigle. Apparemment, le Lion prend très à cœur le fait de ne pas rester sur ses acquis : ce n'est pas parce qu'ils se sont mariés qu'il ne doit plus chercher à conquérir sa chère et tendre Marine. Les filles du monde entier seraient probablement ravies et déprimées à la fois qu'un tel homme existe et qu'il soit déjà pris. Quant à Shura et Aioros, ce sont bien les seuls avec lesquels il a pu échanger quelques mots sans se sentir atrocement mal à l'aise. Les deux amants les plus discrets du Sanctuaire (bien que ce ne soit pas bien dur) étaient en train de s'entraîner ensemble, le Sagittaire semblant mettre un point d'honneur à continuer ce rituel qu'ils avaient avant que… Bref. Passons. Le grand Pope n'a pas pu recevoir Ikki, en pleine conversation politique avec le chevalier de la Balance lui a affirmé un garde. Mais au vu de la mine mi- consternée, mi- amusée de ce dernier, le Phénix mettrait sa main à couper que la séance politique est bien plus charnelle que ce que l'on pourrait croire. Non mais vraiment, c'est quoi cette avalanche de couples catastrophique ? Ikki n'y comprend vraiment rien, il a parfois du mal à faire le lien entre cette bande d'obsédés sexuels et d'amoureux transis notoires et les chevaliers fiers, à peine souriants et prêts se sacrifier pour la Déesse. On dirait une vaste plaisanterie, ou un cauchemar, ou bien les deux. Il n'arrive pas encore à décider. Il n'y a guère qu'Aldébaran pour rester fidèle à lui-même, mais dans la mesure où ce dernier a toujours été plutôt sympathique, il ne sait pas trop si c'est une bonne nouvelle ou non.
Ikki se retourne dans son lit. Il n'y a qu'une seule personne à laquelle il a refusé de penser jusqu'à présent. Il l'a soigneusement contournée, fait en sorte de ne surtout pas le croiser. Pourtant, il sait que Shaka l'a senti, qu'il l'a vu malgré ses yeux clos. Reclus dans le jardin de Twins Sala dont il laisse la porte ouverte à présent avant que tout un chacun puisse venir lui parler dès qu'il en ressent le besoin, le Phénix a clairement vu la Vierge relever légèrement le menton à son passage. Il a perçu sur ses traits non pas de la surprise, mais une sorte de joie contenue qui lui a serré le cœur, et il a dû baisser la tête en dépit de l'espoir évident du sixième gardien. Il sait à quel point cela aurait fait plaisir à la réincarnation de Bouddha qu'il vienne le voir pour le saluer, car autrefois, à une époque qui lui paraît bien lointaine, ils furent amis : leur combat avait ouvert les yeux du sixième gardien, au propre comme au figuré, et le Phénix avait enfin pu cernées les limites de sa propre vision et de sa propre puissance. Malgré cela, il n'a pas eu le courage d'aller le voir et de lui parler. Il a été lâche. Il a fui, alors qu'il voulait s'assumer. Il ferme les yeux et se mord un peu la lèvre. Dire qu'il est revenu en partie pour… Non, c'est stupide, il ne doit pas y penser. Il ne doit surtout pas se rappeler des cheveux de Shaka, si blonds, si longs, ni de sa peau pâle, ni de l'odeur de sa peau lorsqu'il l'a emporté avec lui dans la mort. Il veut oublier la sensation de son corps contre le sien, et de l'horrible plaisir qu'il a ressenti à le coller contre lui pour se faire exploser dans les cieux. Il se sent horriblement malsain de penser à toutes ces choses, et il ne comprend même pas ce qui lui arrive. Shaka devrait être son ami, il devrait parvenir à redevenir cet être froid qui n'accorde ses paroles qu'à son frère et à son ami de la Vierge, seules personnes au Monde à avoir du crédit à ses yeux. Avec Kanon aussi, un peu.
Il voudrait pouvoir revenir à une époque où il parvenait encore à penser égoïstement sans en ressentir la moindre culpabilité. Seulement, il ne peut plus, vraiment plus. Il sait que jamais, de toute leur vie, ils ne pourront revenir en arrière. Il sait également que Shaka ne comprend pas son rejet : comment le pourrait-il ? Il y a quatre ans, Ikki a fui. Il a fui ses responsabilités de frère, ses obligations de chevalier (même si tout le monde sait qu'il répondra toujours à l'appel en cas de danger), et surtout, il a fui les prémices de sentiments qu'il ne voulait surtout pas identifier. Loin du Sanctuaire, il pensait pouvoir parvenir à oublier. Mal lui en a pris. En l'absence de l'homme qui hantait ses nuits, ses jours aussi sont devenus calamiteux et impossibles à supporter. D'où une partie de sa colère lorsqu'il est revenu, deux ans plus tôt, et qu'il a trouvé son frère dans les bras de Hyôga. Jalousie mal placée, dépit, manque de sommeil ? Il ignore ce qui lui a pris ce jour-là, toujours est-il qu'il a failli brûler le Sanctuaire dans un accès de rage mal contenue. Shun est parvenu à lui faire entendre raison, mais lorsqu'il a senti la présence de Shaka derrière lui… Déesse, ce qu'il a souffert, ce qu'il a voulu les réduire en pièces, tous autant qu'ils étaient. Empli d'une colère insondable, Ikki est reparti comme il était venu, avant de commettre l'irréparable, en actes comme en paroles. Il ignore s'il aurait été capable de se contenir, s'il aurait pu retenir ces mots qui voulaient absolument s'échapper hors de ces lèvres, s'il aurait pu éviter que sa main n'aille saisir si fort les mèches blondes qu'il lui en aurait certainement arrachées certaines, dans le but égoïste de l'embrasser à perdre haleine.
« Putain, faut vraiment que j'arrête de ressasser tout ça ! »
Il le savait que c'était une mauvaise idée. Il en a toujours été convaincu. Il n'est pas fait pour ces mondanités stupides, pour ces fêtes où chacun fait son intéressant en espérant attirer l'attention sur soi. Il n'y en a pas un pour rattraper l'autre, c'est vraiment à pleurer. Et le pire, c'est qu'il les considère comme des amis malgré tout. Mais il les trouve également parfaitement ridicules : Aphrodite et son rire trop clair pour être honnête, Milo et son sourire séducteur trompeur, ou encore Kanon, dont a sans cesse l'impression qu'il joue avec les nerfs de Rhadamanthe juste pour voir si ce dernier sera « cap ou pas cap » de le prendre là, tout de suite, sur le marbre du treizième temple. Et à en juger le regard du serviteur d'Hadès, Ikki aurait tendance à parier que cela ne lui fait pas peur. A l'extérieur, derrière son verre de champagne, à l'abri grâce aux bulles de sa boisson , il observe tout ce cinéma en se demandant si c'est réel, ou si c'est un rêve stupide dont il finira par sortir. Il se sent mal à l'aise, il n'est pas à sa place ici, et il le sait parfaitement. Eux-aussi en ont conscience, mais ce n'est pas grave, ils font semblant de rien, et cela lui fait plaisir, bêtement. Cette manière de lui faire sentir que oui, il n'est pas vraiment là où il devrait mais que non, ce n'est pas bien grave, il trouverait presque ça touchant, si ça n'avait pas également un côté extrêmement hypocrite. Il ne se sent pas bien : il vient de nouveau de se disputer avec son frère. Violemment. C'est la première fois que Shun est le premier d'eux deux à hausser le ton, et ça lui a fait mal, parce qu'il s'est rendu compte à quel point son frère avait grandi, et à quel point il n'avait jamais été à la hauteur avec lui.
Il venait tout juste de s'isoler après avoir fui, sans aucune excuse, la présence de Shaka venu lui offrir son cadeau d'anniversaire avec un peu de retard. Le geste partait d'une grande bonté, mais lorsque le sixième gardien avait tendu la main vers lui, le Phénix avait reculé, comme brûlé, une moue pleine d'horreur peinte sur le visage, et était allé chercher un refuge sur la terrasse attenante du temple, laissant la Vierge en plein désarroi, avec son présent dans les mains, et une moue douloureuse sur le visage que toutes les plaisanteries de Milo n'avait pas réussi à dérider. Shaka n'est pas un être stupide, loin s'en faut, mais il y a des limites à l'intelligence quand elle touche à la compréhension : face à une situation dont il n'a pas les clés, et étant relativement peu au fait des sentiments humains, la Vierge ne peut tout simplement pas interpréter ce geste autrement que comme une refus pur et dur et de son amitié, ce qui lui fait mal, bien évidemment, et le renvoie à une réalité où il est condamné à vivre seul avec l'esprit de Bouddha comme seule compagne pour le temps qu'il lui reste à vivre.
Shun avait retrouvé son frère dehors, l'air furibond. Avec ses yeux plein de ressentiment, et sa moue colérique, son frère avait un air horriblement familier avec le dieu des Enfers. Preuve supplémentaire s'il en est besoin que leur passage dans les terres d'Hadès les avait tous marqués, aussi bien physiquement que psychologiquement.
« Je peux savoir ce qu'il t'a pris ?!
-Tu ne comprendrais pas. Laisse tomber.
-Oh vraiment ? Je ne peux pas comprendre ?
-Exactement.
-Tu me crois donc bête à ce point ? Tu NOUS crois bêtes à ce point ? Non parce que, clairement, à part le concerné, on a parfaitement compris ce qu'il t'arrivait grand-frère. Il serait temps que vous ouvriez les yeux, tous les deux, au propre comme au figuré. Ça a assez duré, tu le sais parfaitement. Ça fait quatre ans que tu fuis comme un lâche, tu attends quoi exactement ?
-Ca suffit Shun. Je n'ai pas besoin que tu viennes me faire un sermon ! C'est facile pour toi là, avec ton canard ! Vous êtes très mignons, tant mieux pour vous, je vous souhaite bien du bonheur ! C'est pareil pour Camus et Milo, le genre âmes-sœurs, c'est pas pour moi, tu comprends pas, ça ?! C'est tellement… facile pour vous ! Et ridicule de surcroît de croire que ça peut-être aussi simple pour moi ! Vous ne comprenez rien, plongés dans votre monde rose, comme si… c'était évident là ! Vous n'avez aucun problème, vous êtes juste en train de roucouler comme si le reste du monde n'existait pas, parce que vos sentiments sont purs, réciproques, et toutes ces choses affreusement niaises ! J'ai toujours su que tu vivais dans un monde un peu trop idéal Shun, mais à ce stade, ça devient grave, redescends un peu sur terre nom d'un chien !
L'air horrifié et glacé que son petit frère arbora ce soir-là, Ikki est certain qu'il s'en rappellera toute sa vie. Et que ces paroles, il les regrettera toute sa vie. Que même si ses mots ont dépassé sa pensée, jamais il ne pourra jamais effacer cet instant, il ne pourra jamais faire oublier la blessure ressentie par Shun à ce moment précis. Il reverra toujours les yeux qui s'étaient remplis de larmes de colère, la lèvre du bas mordue jusqu'au sang, les poings serrés, avant qu'il ne lui balance finalement en plein visage une vérité qu'il a toujours voulu occulter. Du haut de ses dix-neuf et quelques années, Shun s'était redressé pour affronter son grand-frère qui s'obstinait à fermer les yeux sur la réalité.
-Dis-moi que c'est une plaisanterie Ikki, avait murmuré son frère d'une voix blanche. Dis-moi que tu ne crois pas ce que tu viens de me dire. Parce que sinon, sinon… Mais bon sang, qu'est-ce qui t'est arrivé ? Simple ? Simple ?! Tu crois que ça a été simple pour Hyôga de gérer mes cauchemars, mon dégoût de la vie, ton absence qui me bouffait ? Tu crois… Tu crois vraiment que Camus et Milo n'ont pas souffert ? Eux qui n'ont eu de cesse d'être déchirés par les séparations, sans jamais pouvoir se dire qu'ils s'aimaient ? Eux qui ont encore tellement mal qu'on a l'impression qu'ils vont finir par se briser ?! Tu penses, du fond de ton cœur, que la relation d'Aioros et Shura est toute belle, toute légère, et qu'ils n'en souffrent pas ? Qu'ils passent leur temps à parler d'amour et de futur alors que l'un d'entre eux s'enferme dans le passé? Mais tu n'as rien vu Ikki ! Tu n'as jamais entendus les pleurs de Saga sur les genoux de Mû, tu n'as jamais perçus les hurlements poussés par Milo dans ses songes les plus terrifiants. Tu n'as jamais ressenties les crises d'angoisse de Deathmask parce que le chemin de la rédemption est abominable lorsqu'on est vivant. Si tu savais… Si tu savais comme Rhadamanthe et Kanon en ont bavés, entre eux, devant les autres, auprès de leurs dieux… Tu crois quoi hein ? Que tout était parfait, qu'ils ne portent pas tous le poids d'une relation qui les effraie mais contre laquelle ils ne peuvent pas lutter ?! Je peux pas croire que tu… Bon sang… !
-Shun, c'est pas…
-Tais-toi. Ne pense même pas à me dire que ce n'est pas pareil. Que ce n'est pas comparable. Je ne te le pardonnerai jamais si tu fais ça. On ne peut pas comparer la peine des gens, c'est impossible, et abominable rien que d'y penser. Mais pour l'amour du Ciel, as-tu déjà pensé à Shaka quand tu fuyais, hein ?! Non voyons, tu es parti, pour ton petit confort personnel. C'était plus simple hein… Et tu crois qu'il s'est senti comment lui ? Tu l'as fichu face à des sensations qu'il n'a jamais comprises sans même t'en rendre compte, parce que c'était la première fois de toute son existence qu'elles lui sautaient au visage. Et toi, toi… Tu t'es contenté de fuir comme un lâche, alors que tu avais l'occasion de vivre une histoire qui, sans être parfaite et lisse, avait au moins le mérite de vous offrir un peu de bonheur. Je sais ce qui te ronge Ikki, mais tu n'y étais pour rien. Esméralda n'est pas morte par ta faute, c'était son choix, et par-dessus tout, c'était la faute de ton maître, de ce monstre sans cœur. Tu n'as pas à craindre d'aimer mon frère, ce qu'il te faut redouter, c'est de blesser celui qui pourrait t'offrir la rédemption et le bonheur. »
Son champagne est devenu chaud et fade dans sa coupe. Hagard, perdu et rongé par la culpabilité, Phénix tente de panser ses blessures en fermant les yeux, sans vraiment y parvenir. Il savait que revenir était une mauvaise idée, mais à ce point tout de même… C'est à pleurer… Lui qui n'a jamais voulu laissée déborder la moindre émotion. Il a envie de hurler, de cogner, de… son verre part s'écraser violemment contre un arbre, juste à côté de lui, et explose en mille morceaux, dont un qui vient lui égratigner la joue. Il y a du sang sur sa peau. Tant mieux, si seulement cela pouvait lui permettre de se sentir un tout petit moins mal… Mais la douleur n'est pas suffisante, elle ne pourra jamais contrer ce qu'il a ressenti devant l'expression de son frère, face à ses paroles pleines de sagesse et de tristesse mal contenues, ni les sentiments inavouables qui finiront par avoir raison de son esprit.
« Ikki ? »
Cette voix ! Bon sang, il aurait donné n'importe quoi pour l'entendre encore, il aurait vendu son âme à Hadès si cela lui avait permis de percevoir cette intonation au creux de son oreille de nouveau. Mais il ne peut pas, il sait parfaitement qu'il n'en a pas le droit. Qu'il va brûler cet homme en s'en approchant. Peu importe qu'il soit la réincarnation d'une divinité ou non, Shaka ne pourra jamais supporter tout ce à quoi le Phénix peut penser, et cela, il en a douloureusement conscience. Il se retourne. Il sait qu'il ne devrait pas, que cela devrait lui être interdit s'il tient à sa santé mentale. Mais il ne peut pas s'en empêcher, il veut… voir une dernière fois l'éclat de vie qui émane de la Vierge. Et lorsqu'il pose son regard sur le sixième gardien, Ikki se sait déjà condamné à une nouvelle vie d'errance et de douleur, sur un chemin fait de misère et de fantasmes perdus. Bon sang, Shaka ne fait rien pourtant, il est juste… là, à le regarder, les yeux ouverts, pour une fois, avec un air qui mélange douleur, incompréhension et ce qui ressemble presque à une supplique.
Ikki veut reculer, s'en aller. Loin, n'importe où, mais ailleurs. Il a peur, il crève de trouille de devoir avouer la vérité. Les mots de son frère résonnent encore dans son esprit, mais il ne peut croire qu'il y ait le moindre espoir pour lui, pour eux. Shaka ? Avec le Phénix ? C'est une vaste plaisanterie, qui ne l'amuse guère. Une sensation de fraîcheur contre sa joue. La main de la Vierge, qui essaie d'attirer son attention. Il le repousse, violemment. C'est à son tour d'être horrifié par ce qu'il risque de faire au sixième gardien s'il se laisse aller. Il veut Shaka, il le veut si fort qu'il va probablement finir par en crever. Il désire tout de lui, de son corps à son âme : il veut le brûler au contact de son corps, et retrouver cette sensation de plénitude qui l'a étreint lorsqu'ils ont failli mourir tous les deux. Il voit le regard de son ami, posé sur lui : ce bleu, ce putain de bleu brillant, qui ne connaît nul autre pareil. Ce regard qu'il a cru voir disparaître entre les arbres de Twins Sala, quand il ne restait rien si ce n'est de la poussière et trois bribes de cosmos après la mort de la Vierge. Quand il a cru devenir fou lui aussi de perdre une fois encore un être aimé si fort sans jamais avoir eu le temps de lui avouer.
« Va-t'en. »
Il faut qu'il s'en aille. Immédiatement. Avant que… avant qu'il devienne dingue, avant qu'il ne lui attrape le bras si fort qu'il lui fera mal. Mais Shaka ne s'en va pas, non. Il se tient toujours debout devant lui, malgré l'aura de haine et de peur qui s'échappe de son corps, malgré sa terreur, et son envie de fuir absolument de toutes ses forces. Le regard bleu, si bleu, face à lui ne tremble pas, et semble avoir trouvées des réponses en entendant la conversation des deux frères qui se sont hurlés dessus. Il aurait préféré parler à Ikki avant des changements que ce dernier a apporté dans sa vie, et de la terreur que cela lui a inspiré mais… Tant pis. C'est à lui de rassurer le Phénix qui tremble en face de lui, la respiration difficile, les yeux écarquillés et la peur au ventre. Il fait un pas de plus dans sa direction, et d'un mouvement fluide du poignet, il emprisonne la main du jeune homme prête à frapper pour mettre de la distance entre eux. Le bonze/divin ressemble à un animal traqué, qui voit ses chances de s'enfuir disparaître peu à peu sans aucune chance de s'en sortir. Ses longs doigts pâles viennent couler sur la joue basanée de l'homme qui lui fait face. Il aimerait pouvoir ramener Ikki à la raison, lui montrer que tout ira bien à présent, même s'ils ont tous deux souffert d'un manque de compréhension, même s'ils se sont blessés en se cherchant. Il tremble. Du haut de ses vingt et un ans, Phénix tremble de peur, tremble de passion, tremble de désir. La caresse sur sa joue est irréelle, pourquoi Shaka ne parle-t-il pas ? Ça le rend fou, il n'en peut plus, il veut juste, juste…
La Vierge n'a même pas sursauté en se sentant brusquement attrapé par les épaules et plaqué contre un arbre derrière Ikki. Il ne cille pas quand le regard fou de Phénix se pose sur lui, quand il vient chercher des réponses dans les yeux calmes et pourtant si brillants. Quelque chose a changé, en seulement quelques heures. Quoi et comment, ils l'ignorent tous les deux. Peu importe de toute façon, c'est ce que pense le sixième gardien lorsque la bouche brûlante d'Ikki vient se plaquer contre la sienne. Il sent les doigts rêches s'emmêler à ses cheveux, les attraper et les saisir si fort qu'ils lui en font presque mal, tandis que l'autre main passe dans son dos, s'accroche à ses vêtements et le colle avec une violence mal contenue contre le corps de l'oiseau de feu. Les sens embrasés par ce baiser de fin du monde, Shaka découvre violemment le plaisir d'un corps contre le sien, et la sensation d'une langue qui vient provoquer la sienne, accentuant le poids monstrueux d'un désir qu'il ne comprenait jusqu'à présent qu'à demi-mot. Lui aussi s'accroche tant bien que mal aux épaules carrées, puissantes et rassurantes de l'homme qui le plaque contre cette surface dure et inconfortable. Il n'arrive pas vraiment à comprendre ce qui est en train de leur arriver : cela fait plus de quatre ans qu'Ikki est parti pour la première fois, et ils n'ont pas échangés d'autres mots depuis tout ce temps, si ce ne sont les phrases agressives que le Phénix lui a lancées à l'instant. Alors pourquoi, pourquoi par Athéna est-il en train de gémir comme un dingue sous les caresses brutales du jeune homme face à lui ? Pour quelle raison a-t-il envie de pleurer lorsqu'il entend son prénom murmuré de manière si désespérée entre deux baisers affolés et urgents ? Ce n'est pas digne de lui, pas digne d'eux, et pourtant… Il ne voudrait être nulle part ailleurs.
Il tire un peu sur les mèches bleues pour croiser le regard d'Ikki, pour avoir une réponse. Et son ventre se tord en comprenant l'horrible vérité, celle que lui-même n'a pas su comprendre alors qu'elle était si évidente. Lui qui se croyait au niveau des Dieux ne s'est même pas rendu compte qu'il était capable d'aimer, pire encore, de se consumer pour un autre être humain. C'est vraiment pitoyable, mais ce n'est pas grave. Peu importe à présent. Il ne peut plus rien faire pour s'échapper de l'étau délicieux dans lequel Ikki est en train de l'enfermer, et pour être tout à fait honnête, il n'a aucune envie s'en sortir. Il veut encore… Juste… Sa bouche revient chercher les lèvres sèches du Phénix, et lui aussi l'embrasse à perdre haleine, l'embrasse comme il aurait voulu le faire avant de mourir, tué par ses anciens compagnons d'armes. Il l'embrasse comme jamais il n'aurait cru le faire un jour, parce que cela ne lui ressemble pas, aurait-il pensé. Ikki a déjà perdu la raison, alors que ses doigts glissent et s'accrochent désespérément à son corps, le marquant de traces de griffures et de bleus qui le couvriront demain. Ça lui est égal. Il se contentera d'effacer les larmes sur le visage de son amant, et de le rassurer tout doucement, ou plus brusquement, c'est selon. Le bronze/divin, pour sa part, se contente de penser qu'il doit des excuses à son frère, mais également à Kanon. Il comprend mieux maintenant… On ne peut pas sortir indemne d'un combat à mort avec un adversaire. Quelque chose subsiste, et en l'occurrence…, c'est le cas pour lui aussi. Il inspire l'odeur de Shaka, soulève ses jambes pour pouvoir se coller plus étroitement contre lui, percevant le gémissement de plaisir mêlé de surprise de l'homme qu'il aime. Et s'il ignore où tout cela va les mener, s'ils seront jamais capables de se parler vraiment, peu importe… Il veut juste absolument se sentir vivant, encore une fois, entre les bras de son futur amant.
Voilà, merci à vous de m'avoir lue, et soutenue. Un ajout en favoris ou follow fait encore plus plaisir quand il est agrémenté d'une review, ne l'oubliez pas je vous en prie.
A très bientôt,
Saharu-Chan.
