3.
Tout en conduisant la berline, Madaryne jeta un coup d'œil à son époux qui n'avait pas desserré les lèvres depuis leur départ du château.
- Une pièce pour tes pensées forcément noires ?
- Pourquoi je ne peux pas bénéficier du suivi psychologique à la maison ? grogna de fait le jeune homme. Ce serait plus pratique pour tout le monde !
Madaryne esquissa un sourire.
- Parce que, comme on te l'a expliqué dès le premier jour, cela t'oblige justement à sortir du domaine !
- Ah oui, tu parles d'un dérivatif, continua de maugréer Alguérande.
- Je t'adore quand tu es de mauvaise foi. Et tu peux récriminer jusqu'à l'apocalypse, cela ne changera rien à ton planning de rendez-vous, poursuivit également sa femme toujours d'égale humeur.
- Et je dois à ton recyclage en Cerbère de me véhiculer pour t'assurer que je ne fais pas l'impasse sur les séances ? persifla Alguérande.
- Tu sais que tu peux toujours compter sur moi, mon amour balafré !
- Et si cette fois c'était moi qui réclamais le divorce, ça changerait !
Une lueur amusée passa enfin dans les prunelles grises d'Alguérande.
- A toi le divan, Algie, à moi le shopping ! conclut-elle en se garant sur le parking de la clinique privée aux abords d'Heiligenstadt.
Redevenu psychologue a temps plein après avoir mis un terme à ses activités d'Éducateur d'Éveil exercées durant les années d'invasion des Carsinoés, Adon Vilak avait ouvert son propre cabinet au sein de l'établissement et vu ses relations passées avec les Waldenheim – et principalement Pouchy – c'était tout naturellement vers lui que ces derniers s'étaient tournés pour requinquer Alguérande.
Mais bien qu'il ait découvert plus de dix ans auparavant que les deux fils cadets d'Albator étaient vraiment particuliers, Adon Vilak avait néanmoins ouverts des yeux ronds lors des premières séances quand Alguérande lui avait décrit son petit monde surnaturel !
- Heureusement que j'étais, un peu, prévenu, Algie, sinon dès la fin du premier entretien, je t'aurais jugé bon à enfermer !
- Tu m'étonnes, rit jaune le jeune homme. Voilà bien pourquoi mon père t'a choisi quand la Flotte a voulu cette thérapie !
- Un autre thé ? proposa Adon Vilak.
- Oui, s'il te plaît, j'ai la gorge complètement sèche. Je n'ai pas l'habitude de parler autant !
- A d'autres, Alguérande, sourit le psychologue. Tu es comme tous les tiens : une vraie pipelette !
Le jeune homme à la crinière fauve eut un gloussement.
- Vas dire ça à mon père, tu seras bien reçu, Adon !
Adon Vilak pianota encore sur sa tablette.
- Maintenant, parle-moi encore du fantôme de Léllanya. Elle ne va pourtant plus revenir, pas après que tu lui aies fait les mises au point, deux fois !
- Elle est capable de tout ! aboya Alguérande.
Après avoir bu la limonade offerte par Adon Vilak, Madaryne avait récupéré son mari.
- Je te le ramène après-demain !
- Mais j'y compte bien, assura-t-il.
- N'importe quoi, râla l'intéressé en la suivant pour retourner à leur véhicule.
Alguérande passa la main dans ses mèches fauves en bataille.
- Je prends le volant ! Ça te dirait qu'on aille jusqu'au lac, je t'invite chez l'écailler, qu'on fasse un sort à un plateau de fruits de mer ?
- Excellente idée, se réjouit la jeune femme.
Le voiturier du château se chargeant de la berline, Alguérande et Madaryne s'étaient rendus dans le salon d'ivoire.
- Les enfants ont été sages ?
- Ils ont joué dehors la matinée puis ont déjeuné avec nous, renseigna Albator. Après leur sieste, leur grand-mère les a confiés aux nounous pour des activités d'intérieur e le cours de solfège d'Alveyron.
- Vous avez bonne mine, sourit Salmanille. Vous vous êtes régalés ?
- Madaryne s'est honteusement goinfrée, cafeta Alguérande.
- Normal, tu n'as fait que grignoter du bout des dents, toi !
- Tant mieux pour vous, les enfants, assura le grand brun balafré. Ce soir, je pourrai confirmer aux cuisines un menu végétarien froid et léger pour tout le monde.
Albator se leva.
- Ton frère se creusant la tête sur un nouveau programme à faire tourner, ça te dirait d'enfourcher nos montures ?
- Chacun notre dulcinée, j'espère ? ! gloussa son fils à la crinière fauve.
- Mais quel esprit tordu ! s'amusa son père.
- On n'aurait pourtant pas dit non, pouffèrent à l'unisson Madaryne et Salmanille !
Avec un petit rire, Alguérande et son père quittèrent le salon, bien décidés à faire une longue promenade sur les terres familiales.
