5.
Se réveillant en sursaut, Alguérande eut un geste machinal vers la place vide près de lui.
- Encore heureux que Madaryne soit déjà levée, tu lui aurais fait avoir une attaque ! reprocha-t-il à Pouchy debout près de son lit. Je te signale qu'il s'agit de notre chambre conjugale, tu n'as pas à y faire irruption sans prévenir !
Pouchy eut un petit rire.
- Vu qu'il est plus de onze heures du matin, rien d'étonnant à ce que ta chère et tendre soit debout depuis bien longtemps, remarqua-t-il, sans bouger. Bien dormi, frérot ?
- Comme un bébé !
- J'avais remarqué. Voilà près de trois heures que je me tiens au pied de ton lit. D'ordinaire, en pleine possession de tes moyens, tu m'aurais perçu depuis longtemps ! Mais j'aime ta mine, apaisée, même si tes joues sont bien trop creuses car tu te nourris juste assez pour tenir debout. Ça va, Algie ?
- Avoir dormi à la belle étoile, avec Mady, l'autre nuit, a été effectivement bienfaisant. C'est comme si j'avais absorbé l'énergie du renouveau de ce solstice d'été. C'est possible ?
- Oui, tout l'est, assura Pouchy. J'espérais que tu sois sensible à cette nuit si particulière, vu ton état… Je suis heureux de ce que je vois. Je peux rentrer sur Terra IV et me préparer à la nouvelle guerre.
Quittant le lit, enfilant une robe de chambre, Alguérande leva un regard curieux sur son cadet blond.
- Encore ! ?
- Toujours, rectifia Pouchy. La bataille entre le Bien et le Mal dure de toute éternité, et se poursuivra bien après ta mort et bien après sans doute la fin de mon éternité si je suis défais… Elle ne cesse jamais. Et quand tu élimines un ennemi…
- … un autre surgi, compléta Alguérande. Je crois que je préfèrerais qu'ils me tombent juste tous ensemble sur le poil pour m'annihiler une bonne fois pour toute, ça m'éviterait ces combats à répétition, inhumains, sans fin.
Alguérande eut comme un sanglot.
- Je commençais à reprendre pied et tu viens me déstabiliser, me replonger dans ces violences… Je te pensais plus psychologue, Pouchy ! Ta visite ne me fait aucun bien…
- Ce n'était pas son but, fit Pouchy avec une grimace d'excuse.
- Quoi alors ? s'insurgea son aîné à la crinière fauve.
Il passa les mains sur son visage, insensible à la chaleur du soleil qui le baignait via les portes fenêtres grandes ouvertes.
- Quoi alors ? Tu n'es venu que pour me remettre face à mes obligations, naturelles eu principalement surnaturelles ? Je ne veux d'aucunes des deux ! Je ne suis pas en état… Ce qu'il se passe, hors des murs de ce domaine me terrifie ! Ici, j'ai mes familles, ceux que je chéris le plus. Là est ma place. Je ne veux plus repartir !
- Mais ça te démange, glissa Pouchy en posant une main amicale sur l'épaule de son aîné. Tu l'as dit l'autre nuit à Madaryne !
- Ce que je dis à ma femme est strictement privé ! rétorqua Alguérande dans un sifflement. Tu n'as pas à intercepter mes pensées et mes propos… Enfin, je sais que c'est involontaire, tu es une future Conscience des Univers, que tu les zappes à mesure qu'elles te viennent… Désolé, je pars en vrille sur tous les plans. J'ai du mal à tout analyser objectivement. En fait, je n'ai aucune envie d'avoir quel que sujet sur lequel réfléchir !
Alguérande se tourna soudain vers son cadet blond, sourit.
- Tu sais qu'en une visite, tu es presque plus efficace que deux mois et demi de thérapie ?
- Oui, je suis venu en ce but ! avoua Pouchy, pas peu fier.
Mais le jeune homme blond se rembrunit tout aussi vite.
- Ça va mal, dans notre monde…
- Ton monde ! jeta rapidement Alguérande.
- Notre monde, insista néanmoins Pouchy. Tu en fais partie - même en franc-tireur, free-lance, ou amateur, quel que soit le terme que tu préfères, mon Algie – et tu y brilles d'un éclat que même ta vanité ne peut imaginer !
Alguérande traversa la terrasse de l'appartement, s'appuyant à la balustrade de pierres ouvragées, fixant d'un œil terne l'étendue du parc sous ses pieds.
- Je ne veux pas d'un monde où celle que j'abjecte le plus, dans la vie et la mort, est présente ! Tu peux le comprendre, cela, mon Pouch' ?
- Et c'est de cela dont tu dois te délivrer, le but de ces séances, la raison de la présence de tes plus proches auprès de toi. Mais je répète que le temps naturel se déroule très vite durant ton propre temps de refus de la réalité.
- Je ne suis pas le seul guerrier. Il y a tous ceux que j'ai croisés depuis mes premiers pas : Talmaïdès, Zartiguryan, Terswhine, Quelgann même, jusqu'à ma partenaire Doppelganger – et j'en passe, mes souvenirs sont flous, je ne me rappelle pas de tout…
- Oui, tu es vraiment au fond du trou, épuisé, ayant perdu ton étincelle.
Alguérande serra les poings.
- Et Léllanya a juré de me coller au train. J'ai eu beau la menacer, deux fois, essuyer le feu de Torien qui m'a brûlé le flanc, je suis certain qu'elle ne me lâchera jamais ! Mais si ce n'était que moi, je m'en foutrais. Par contre, une fois revenue, elle flottera autour des miens et cela je ne l'admettrai jamais ! Je ne la vois plus, je ne la perçois plus, mais je suis sûr qu'elle est là ! Ça me tue à petit feu, Pouchy ! Ça me tue ! Par sa vie, elle me consume ! Si elle était ce qu'elle prétend, je saurais que je n'aurais plus jamais affaire à elle !
- C'est donc là ton cauchemar sans fin, Algie… ? Le cauchemar qui t'empêche de reprendre contact avec la réalité ? s'inquiéta Pouchy.
- Je suppose… Je n'ai plus aucune certitude…
- Je comprends, je vois même parfaitement. J'aurais dû le réaliser depuis tous ces mois ! Je ne peux rien pour toi, Algie… Désolé.
- Mais, pour quoi ? s'étonna Alguérande en revenant vers son cadet.
- Pour tout ce qui va arriver ! conclut Pouchy en disparaissant.
