8.
Ayant prudemment laissé passer quarante-huit heures, Madaryne avait alors abordé le sujet sensible qui ne pouvait que tourner en boucle dans la tête de son époux.
- As-tu eu des nouvelles de ta hiérarchie ?
- Je ne suis pas sûr que sur ce coup je dois me dire « pas de nouvelles, bonnes nouvelles », admit le jeune homme. Le conseil de discipline me guette, au minimum ! Au fait, tu ne devrais pas être repartie, toi ?
- Je repousse mon départ, autant que possible, en effet. Mais je ne vais plus pouvoir attendre. Les places pour les concerts sont vendues, je dois assurer les concerts, et ce même si depuis dix jours ma doublure les honore. Mais tiens-moi au courant, mon bel amour ! ?
- Bien sûr.
Madaryne lui remplit à nouveau son verre de limonade.
- Depuis le temps que je te connais, Algie ! Et mon instinct me souffle que tu as pris des décisions… Je crains qu'elles n'aggravent ta situation ! Algie, quelles sont tes intentions véritables ? s'alarma-t-elle en posant précipitamment sa main sur la sienne et serrant ses doigts, caressant doucement l'anneau par deux fois glissé à l'annulaire de son mari.
- Papa savait depuis deux semaines que Gander était parti avec le Pharaon.
- Tu vas lui en vouloir ? s'inquiéta la jeune femme.
- C'est un peu tard pour ça. Et puis, s'il m'a dissimulé d'autres choses, je vais en garder la comptabilité pour un règlement des comptes complets et final !… Il m'a donc caché cette info, et ce même si j'étais tout à fait apte à l'encaisser ! Ensuite, le jour de mon évaluation mensuelle, il a fait allusion à sa bannière Pirate, en parfaite connaissance de cause.
- Tu veux insinuer qu'il savait ce que le général Hurmonde allait t'annoncer ?
- Oui, sans aucun doute là-dessus ! gronda Alguérande. Si j'avais été à cent pour cent opérationnel, je l'aurais compris.
- Et cela aurait changé quelque chose à ta réaction ?
- Je ne crois pas. J'étais si fusionnel avec le Pharaon. Il était le prolongement de mon bras armé, pour protéger et attaquer. Je lui remettais ma vie en pleine confiance, tout comme je croyais indéfectiblement en Gander. Et je les ai perdus tous les deux… J'ai été trahi à chaque fois.
Madaryne passa la langue sur ses lèvres sèches, ouvrit le coffret à glaçons pour en prendre un et se les humecter.
- Tu vas être viré de la Flotte ?
Alguérande éclata d'un rire faux.
- On ne cogne pas un général en toute impunité ! Oh que oui, ils vont se débarrasser de moi, c'est ce qu'ils veulent en fait depuis le jour où j'ai reçu mes galons ! Mais je n'ai pas très envie de me faire chasser comme un malpropre. Si je dois partir, ce sera à ma manière !
- C'est-à-dire ? souffla Madaryne, le cœur battant à tout rompre.
- Je vais déserter !
- De quoi ? s'étrangla Madaryne. Mais surtout, comment ? !
- Pouchy a des ennuis. Il a prédit, à nouveau, les pires calamités pour les univers, pour les Mortels. J'ai à aider mon petit frère, dans la mesure de mes moyens. Et je dispose d'un autre cuirassé de guerre, battant pavillon Pirate !
Madaryne se leva, fit quelques pas, le souffle court, blême.
- Mais si tu désertes, tu seras poursuivi encore plus, tu seras un …
- Un hors-la-loi ? Je crois que ça résume assez plusieurs « carrières » passées de la famille, ironisa sans joie le jeune homme. Je crains que ça ne soit ce qui m'attende désormais… Mady, cet opprobre retombera sur toi, sur nos petits, sur votre avenir. Si tu voulais rompre tout lien entre nous, retrouver ta liberté, je te comprendrais, et je ne ferais rien pour te retenir !
- Pour avoir ces propos, j'en déduis que tu es plus que sur la voie de la guérison, après ces trois mois intenses de thérapie. Je te retrouve, tu reprends ta vie en mains, et même si c'est dans le désastre de ta carrière Militaire, je pars en sachant que tu ne te soumets plus à l'adversité et que tu vas faire ce que tu as toujours accompli au mieux !
- Et c'est… ? questionna Alguérande, curieux.
- Atomiser les méchants ! Je suis ta femme, Algie, dans toutes tes vies, quels que soient les chemins que tu prennes.
Alguérande s'approcha de son épouse, caressant doucement ses bras, remontant vers ses épaules, tout en déposant des baisers passionnés sur sa nuque.
- Je suis tellement fier que tu sois la femme de ma vie !
Madaryne lui sourit tendrement.
- Je t'aime depuis mes quatorze ans. Il est hors de question que je te quitte à nouveau ! Nous exhalerons notre dernier souffle, si pas ensemble, l'un auprès de l'autre, je n'envisage pas l'avenir autrement ! A bientôt, mon bel amour… Mais ne reviens pas sur PolyArts auprès des enfants et de moi !
- Pourquoi ?
- Parce qu'avec le domaine ici, c'est le second endroit où on te cherchera et on t'attendra, pour alors j'imagine te faire passer en cour martiale ! Et je ne veux pas que l'on t'arrête, que l'on te dégrade, qu'on t'humilie, pas après tous les prodiges que tu as accomplis, sur ordres ou non, pour la Flotte ou pour tes amis des mondes surnaturels ! Reste libre, Algie, comme tes ancêtres hors-la-loi avant toi, et même ton Pirate de père !
La jeune femme se mordit les lèvres.
- Et, à lui, est-ce que tu vas parler de tes projets ?
- Je vois mal comment y faire l'impasse. Et encore plus comment arriver à les lui dissimuler. Je n'ai pas son don de manipulations et de mensonges ! De toute façon, depuis que la trahison de Gander et le retour de Léllanya, il peut user de la supériorité de son expérience et de son propre passager noir comme il dit, je ne suis pas encore en mesure de pouvoir le duper ou de partir vers ma nouvelle destinée sans qu'il ne me colle au train ! Mais qu'il ne s'accroche pas trop, une fois que j'aurai repris tous mes esprits, je le laisserai derrière moi ! J'ai mes propres combats, et un nouvel ennemi qui semble terrifier Pouchy qui est pourtant promis à être la future Conscience des Univers. Dès lors, j'ai un peu peur que cet adversaire ne soit pire qu'Umielron, ma propre incarnation de Créateur ou d'Unique, et même de cette saloperie innommable de Léllanya !
- Algie, tu me fais peur…
- Je suis en guerre, Mady ! rectifia le jeune homme, avec un sourire triste. Je ne peux plus permettre aux sentiments de me perturber…
Il eut ensuite un léger sourire, mais lui aussi sans aucune joie.
- La thérapie d'Adon Vilak a réussi. Je reprends l'entier contrôle ! C'est reparti, Mady, mais uniquement pour le pire. Là, c'est moi qui suis désolé, mais je ne peux plus rien t'offrir de mieux… A un jour prochain, mon cœur, j'espère.
Alguérande serra la femme de sa vie entre ses bras et tous deux échangèrent un baiser interminable, passionné, et désespéré aussi.
