22.

- Ecarte-toi de lui !

- Encore ? Albator, tu es si prévisible !

Léllanya ne cessa pas de caresser des doigts le front de leur fils plongé en plein sommeil.

- L'Autre prend l'ascendant. Je ne peux pas l'empêcher, personne ne le peux. Et il aura à retourner à la Ceinture Mythologique, bientôt… Ni toi ni moi ne pouvons l'en empêcher. C'est son combat !

- Comme si je ne le savais que trop ! Là, il est en paix, au moins, notre enfant ?

- Il lutte contre l'Autre qui tente de prendre le contrôle. Il dort.

- Oui, ça fait quarante-huit heures d'affilées ! J'aimerais qu'il rouvre les yeux, que je voie dans ses prunelles grises qu'il est là, et que ce n'est donc pas l'Autre. Aucune nouvelle de Pouchy ?

- Crois-moi, Albator. Bien que tu me tiennes en piètre estime, et tu as bien raison, tu sais parfaitement que tu serais le premier que Pouchy contacterait ! Pouchy a beau être la sérénité quasi divine incarnée, les sentiments pour les siens passent avant tout ! Et il sait tout ce que j'ai fait à Alguérande, tout ce que tu ne sais pas, et tout ce dont Algie ne se souvient même pas tant je l'ai abruti de douleurs physiques… Je paie, je l'ai plus qu'amplement mérité ! Mais je continue de faire des recherches sur ce cinquième Dragon, bien que je commence à avoir une idée de ce qui l'envahit, le domine petit à petit et risque de l'emporter, pour refaire sa destinée.

- Léllanya ! Tu en dis trop et pas assez !

- Je ne profère que ce que je pressens, sans encore aucune certitude… J'ai à faire !

Et l'Elite disparut, volatilisée le temps d'un battement de cils.

Albator s'assit au chevet de son fils, au sommeil trop profond que pour être naturel.

- Comme Clio l'a dit : nous sommes là… Pions faibles et balayables, mais nous ne t'abandonnerons jamais ! Je suis là, pour toujours, mon fils ! Oui, je t'ai pris une fois sous mon aile et je t'y garderai toujours !


Le grand Pirate balafré se releva de sa veille.

- Léllanya ? pria-t-il en un réflexe irraisonné.

- Je suis là. J'attendais que tu me rappelles. Je me retiens d'apparaître autrement qu'à ton appel, surtout s'ils sont répétitifs en moins de trois minutes, sauf si…

- « Sauf si » ? tiqua Albator.

- Sauf si notre fils ou toi étiez menacés ! J'arrête avec les banalités romanesques. Pourquoi m'as-tu convoquée ?

- Tu ne sais toujours pas plus que Pouchy. Mais je perçois toutes tes angoisses. Et je n'ai pas de réponses, là aussi.

- Mais, tu espérais quelque chose d'autre, en murmurant mon nom ?

- Oui, je te voulais, de ma volonté, et non parce que tu t'étais imposée à notre enfant.

- Algie dort, il n'a pas la moindre conscience de quoi que ce soit.

- J'avais compris ! L'Autre est en train de prendre l'ascendant… Je suis terrifié !

- Et cela ne te ressemble pas, Albator. Pour mon fils, j'ai posé mon choix sur le plus terrible guerrier qui soit, depuis des décennies et pour plusieurs encore, sur le plus beau spécimen masculin existant en chair et en os et en muscles ! Toi, peur ? Oui, celui que tu es redevenu, le père de famille. Ca t'a affaibli, mais ça t'a rendu tellement fort ! En revanche, tes enfants au chromosome doré sont vulnérables au possible… Et l'Elite que je suis ne peut rien pour ce cas…

- Algie n'est pas un cas !

- Algie est vulnérable au possible, encore bien plus que dans son étourdissement de dépression.

- Que vas-tu faire ?

- Je n'ai toujours aucune réponse. Morkadem a complètement verrouillé son esprit, ses intentions, je ne sais pas ce qu'il peut être…

- Mais tu es une Elite ? !

- Je suis toute puissante, mais uniquement dans certains domaines. Et on m'a ôté mes pouvoirs sur ce combat…

- Tu avais promis tout le contraire !

- Je sais… J'étais chargée de ces puissances, mais Morkadem était pire que tout ce que les Sages avaient pu envisager. Morkadem est l'horreur absolue.

- Ouais, ouais, jusqu'au prochain ennemi à venir, qu'on lui décrira comme le pire démon ! Il en a la désagréable l'habitude. C'est d'un banal !

- Non, pas cette fois, soupira Léllanya.

- Quoi, il sera son propre adversaire ? Air connu !

Albator soupira.

- Je voudrais tant le préserver du pire, mais je suis totalement écarté de ses combats. Je ne peux que le suivre de loin, le récupérer en morceaux… Ce n'est pas une vie pour lui !

- C'est la sienne, rectifia froidement Léllanya. La tienne n'est guère différente, ajouta-t-elle, sauf que tu as affaire à des ennemis naturels ! Et je ne me souviens pas t'avoir jamais entendu te plaindre !

- Comme si tu savais réellement quelque chose de ma vie, grommela le grand Pirate balafré. Maintenant, retire-toi, j'ai à veiller Algie.

Sans plus un mot, Léllanya obéit.