Requiem for a dream

Chapitre 1

Etait-ce pour protéger le prince charmant qui ne s'était pas montré à la hauteur de son rôle, au point de lui disputer celui de demoiselle en détresse ? Etait-ce parce qu'elle s'obstinait à ne pas lâcher prise sur l'imbécile qui avait capturé ses espoirs en même temps que son cœur ?

Toujours est-il que Ran ne relâcha pas son étreinte sur le détective, consentant tout juste à le trainer avec elle tandis qu'elle reculait contre le mur de la cellule, lorsqu'on lui fît signe de laisser le passage…

Haibara contempla le couple avec un sourire mélancolique. Et de son côté, que lui restait-il comme dernier espoir auquel s'agripper ? Qui lui restait-il ? Cet irritant voisin ? Si ses soupçons sur sa véritable identité s'avéraient fondés, la cadette n'avait pas grand-chose à attendre de celui qui avait été en partie responsable de la mort de l'ainée…

Enfin, lorsque ses sarcasmes dissimulaient encore des prières, il est vrai qu'elles s'étaient adressées à quelqu'un qui n'avait pas été capable de sauver sa sœur alors qu'il en avait eu l'occasion…

Elle lui avait accordé une seconde chance sans le reconnaitre à voix haute, et il avait implicitement rendu la pareille à une criminelle, peut-être devrait-elle accorder de nouveau sa chance à un agent du FBI dans l'espoir qu'il lui en accorde en retour une troisième? D'autant plus que c'était sans doute également la toute dernière qu'il lui restait, à présent… Un triste sort qu'elle partageait avec ceux qui resteraient sans doute unis jusqu'à ce que la mort les sépare, même si ce n'était pas de la manière qu'ils l'avaient souhaité…

Mais peut-être qu'il ne fallait pas se fier aux apparences ? Et si le véritable metteur en scène était un détective plutôt qu'un de ses ex-collègues ? Peut-être que cet idiot s'était délibérément jeté dans la gueule du loup dans le seul but de mettre la main sur le petit chaperon rouge, prisonnière de ses entrailles, qui attendait sans impatience d'être digéré une fois pour toute ?

Peut-être que ce conte de fée connaitrait une fin heureuse après tout ? Ou peut-être que la bêtise et l'idéalisme étaient des maladies incurables en plus d'être contagieuses… Continuer de croire en ce détective et ses stupides promesses, même maintenant… d'un autre côté, qu'est -ce qu'elle avait à perdre à présent ? Si peu…

Et à celui qui avait peu, on prendra tout ce qui lui reste, pensa une fillette en son for intérieur, quand son regard croisa celui de Gin.

D'autres criminels vêtus de noir firent leur entrée dans la pièce, des collègues dont elle n'avait aucun souvenir, ou en tout cas aucun qui valait la peine qu'elle trouve ne serait-ce qu'un nom d'alcool à leur associer. Après avoir installé une table, qu'ils encadrèrent de deux chaises, les nouveaux venu s'éclipsèrent dans les coulisses, sans daigner accorder un seul mot, ou même en regard en coin, à ceux et celles qu'ils laissaient derrière eux en refermant la porte d'une cellule.

Il y eut néanmoins une exception, qui s'installa tranquillement à la table, après avoir extirpé quelques dossiers de sa sacoche, dossiers qu'elle disposa devant elle, avant de laisser son regard osciller entre les documents qu'elle surplombait et les trois personnes qui lui faisaient face.

Haibara eut beau exhumer de sa mémoire un passé qu'elle aurait voulu enterrer pour de bon, elle ne trouva rien à attacher à cette femme au teint basané, qui n'aurait pu se hisser à la hauteur des épaules de Gin qu'en se tenant sur la pointe des pieds.

Son âge apparent semblait la rapprocher de la génération de l'assassin de sa sœur plus que de la sienne, et l'expression qu'elle arborait, à mi-chemin de l'ennui et de l'intérêt teinté d'amusement, ne lui annonçait rien de bon.

L'inconnue paraissait trop blasé pour ne pas s'être habituée à la procédure à force de l'avoir répété, mais la petite lueur qui semblait pétiller par intermittence dans son regard semblait témoigner du fait que son travail était encore une source d'amusement plus qu'une corvée. Une combinaison qui n'augurait rien de bon.

« Ce n'est pas la peine de me regarder de cette façon. Je ne suis pas votre ennemie, vous savez… »

Des paroles qui ne s'adressaient à aucune personne en particulier, que ce soit une fillette ou un couple qui semblaient partager son hostilité vis-à-vis de la nouvelle venue, les embrassant tous les trois, et qui furent accueilli avec la méfiance, teinté ou non de moquerie, que dictaient les circonstances.

« Pour que je sois votre ennemie, il faudrait que votre captivité ait une certaine valeur pour moi. Ce n'est pas le cas. Mon action est purement désintéressée, je ne suis là que pour faire mon travail. Rien de plus. Juste deux dossiers qu'on m'a confiés à la dernière minute et que j'aimerais régler au plus vite. Je ne compte pas spécialement vous faire souffrir, mais…je le ferais cependant. Autant que je l'estimerais nécessaire. Jusqu'où ira ce nécessaire, eh bien ma foi, cela dépendra entièrement de vous. Je ne suis pas ici pour vous conseiller, encore moins négocier avec vous, on m'a juste demandé d'obtenir votre collaboration… Le plus tôt vous me la donnerez, le mieux ce sera pour chacun de nous… »

Un détective comme une scientifique ne manquèrent pas de serrer les dents, l'écart entre le nombre de dossiers évoqués et le nombre de personnes séquestrés n'était pas passé inaperçu, ils avaient leur petite idée sur la manière dont la contradiction pouvait être résolu, et sur l'identité de la personne dont la survie avait le moins de valeur pour ceux qui les détenaient.

Leur réaction ne sembla pas déranger leur interlocutrice, bien au contraire, son petit sourire moqueur semblait s'être accentué, tandis qu'elle appuyait négligemment le menton sur la paume de sa main en même temps que son coude posé sur la table.

« Voyez-vous… Votre présence ici nous pose autant, si ce n'est plus de problème qu'elle n'en résout. Il n'y a plus besoin de s'interroger sur l'identité du complice hypothétique qui aurait aidé une de nos scientifiques à partir sans respecter son préavis… En contrepartie, on peut se poser de sérieuses questions sur la crédibilité des rapports qu'elle a laissé derrière elle, particulièrement quand on les avait tamponnés avec la mention décédé… Combien d'autres personnes que nous n'aurions jamais cherché dans une école primaire si nous avions pu savoir qu'elles étaient encore de ce monde?»

Haibara s'effaça du champ de vision de la trentenaire pour être remplacé par Shinichi.

« Oh, les choses sont devenu plus claires concernant le sujet d'un de ses rapports, Shinichi Kudo, mais les problème de ce genre ont la fâcheuse tendance à ne pas demeurer étanche… Devant combien de personnes a-t-il évoqué des sujets qui pourraient nous fâcher ? Particulièrement au sein de la police… et bien sûr… »

Un regard cessa de se focaliser sur le détective pour se concentrer sur celle qu'il avait relegué à l'arrière-plan au tout début.

« Une fois que le téléphone arabe est décroché, qui sait jusqu'où il porte, hmm? Particulièrement avec les adolescentes bavardes… Pour chaque domino qui tombe, il faut qu'il en entraine un autre à la suite… Et comme si ça ne suffisait pas… Certains se posent des questions sur les raisons qui ont amené un certain Shinichi Kudo sur les lieux d'une de nos opérations, avant-hier… On murmurerait même qu'une taupe pourrait avoir creusé son terrier sous notre nez…»

« Allons, allons, il ne faut jamais attribuer à la malice ce qui peut s'expliquer adéquatement par l'incompétence… »

Si elle se fiait au petit regard en coin qu'il lui avait adressé, un certain détective n'appréciait pas de voir une métisse jeter de l'huile sur le feu, s'il ne lui reprochait pas de l'avoir devancé à ce petit jeu stupide.

Mais si la cible de la pique avait fermé les yeux, son ton rêveur indiquait qu'elle semblait plus amusée qu'offusquée.

« Hmm, effectivement, ce serait tellement plus simple si mes supérieurs pouvaient envisager les choses comme ça… D'un autre côté, sans cette paranoïa peut être un peu excessive par moment, je me serai retrouvé au chômage technique…pendant que deux autres personnes se seraient retrouvé à la morgue… Non, il vaut mieux être trop prudents que pas assez, vous ne croyez pas ? »

Une question rhétorique, mais la menace implicite qui se dissimulait derrière poussa une scientifique à ravaler ses sarcasmes en même temps que sa salive. Qu'est ce qui était le plus dérangeant ? Que deux arrêts de mort avaient déjà été rédigés pour son imbécile de détective et sa dulcinée ? Ou que ses ex-employeurs aient négligé d'en préparer un à son attention, ce qui n'avait rien d'une grâce à ses yeux, au contraire ?

« Cela me rappelle ce que m'avait dit un de mes…patients… Mais je n'en sais rien ! Je ne pourrais pas vous le dire même si ma vie en dépendait ! Oh mon Dieu, il m'a fallu une bonne vingtaine de seconde pour m'arrêter de rire… La tête qu'il a tirée quand il a enfin compris sa propre plaisanterie ne m'a pas aidé… Enfin, soyons honnête, je n'étais plus la seule à rire à la fin, et nous n'étions que deux dans la pièce… Peut-être que vous finirez par trouver ça amusant, vous aussi… Vous ne m'en donnez pas l'impression, hélas… On dirait même que vous trouvez ça de fort mauvais goût…Dans ce cas, il vaut mieux couper court à la plaisanterie et me dire tout de suite ce que je veux, non ? Non ? Si vous ne voulez pas, il ne faudra pas se plaindre, et si vous ne pouvez pas, eh bien…il vaudra mieux apprendre à en rire… Ceci étant dit, ce n'est pas moi qui suis ici pour parler, alors si nous commencions… Rassurez-vous, la première question ne sera pas trop difficile… Combien-êtes-vous dans cette pièce ?»

Si la futilité apparente de la question laissa Ran sans voix, un détective comme une scientifique s'empressèrent d'énoncer simultanément le chiffre trois. Le premier voulait retarder autant que possible l'exclusion d'une lycéenne, la seconde partageait ce but, en plus de vouloir retarder autant que possible sa propre inclusion dans une organisation qui se montrait trop compatissante, ou pas assez, à son goût.

Une réaction qui dissipa le sourire de leur interlocutrice, en plus de la pousser à fermer les yeux en arborant une moue ennuyée.

« Allons bon, même pour quelque chose d'aussi simple, il faut que vous rechigniez… Pour ma part, je ne vois que deux personne en face de moi… Une qui devra écouter mes questions…Une qui devra convaincre l'autre d'y répondre…et qui le fera, d'une manière ou d'une autre, que ce soit volontaire de sa part ou non est assez secondaire pour moi… Un plus un est égal à deux… Trois n'a pas sa place ici, en tout cas pour vous… Il va donc falloir procéder à une soustraction de votre côté ou à une addition du nôtre…et non, contrairement à ce que vous pouvez vous imaginer, les deux opérations ne sont pas équivalentes… Un indice, une seule des deux laissera le nombre de personnes présentes dans la pièce intact… Et ce n'est ni un jeu télévisé ni une démocratie, donc n'essayez pas d'avoir votre mot à dire sur le nom de la malheureuse candidate qui devra sortir pour ne plus revenir nous déranger…Alors, et puisque je n'aime pas me répéter, je vais formuler ça différemment, combien sommes-nous dans la pièce ? »

Des paroles qui s'obstinèrent à demeurer dépourvues de sens pour Ran, mais le regard qu'échangèrent une fillette et un détective montrait amplement qu'ils ne comprenaient que trop bien toutes les implications de l'ultimatum, et au fatalisme de l'une répondait le refus catégorique et silencieux de l'autre. Aussi éloquent que soit le visage de son compagnon d'infortune, la petite métisse se décida néanmoins à faire un pas en avant, avant d'être figée à mi-parcours par une voix autoritaire qui ne s'adressait à elle que par ricochet.

« Vous êtes deux, nous sommes trois… Pas besoin d'être un grand détective pour le savoir… »

Haibara serra les dents, l'inconnue les dévoila dans un sourire qui avait pris une nuance gourmande.

« Oohh ? Un choix intéressant, nous y reviendrons plus tard… Le grand détective nous a donné sa version des faits, mais est-ce que c'est votre tout dernier mot ? D'autant que pour l'une d'entre vous, cela risque fort d'être réellement son tout dernier… »

Ce fût bien le tout dernier, puisqu'à défaut de contredire explicitement un détective, une fillette était sorti de la pénombre pour se placer en pleine lumière, au sens propre à défaut du figuré, une fillette dont le regard oscillait entre l'irritation et la tristesse, selon qu'il se focalisait sur un détective ou celle qui l'enlaçait.

« Biennnnn… Tâchons néanmoins de clarifier les choses, pour éviter le moindre malentendu… Que ce soit moi ou Gin, nous ne nous abaisserons pas à toucher un seul cheveu de cette charmante jeune fille, alors arrêtez de nous regarder de cette manière, voulez-vous ? Dans notre script, le rôle d'un détective est de répondre à nos questions, pas de subir les conséquences de ses propres actes, il n'a donc rien à craindre de notre part, qu'il soit têtu ou coopératif… Contrairement à ce que s'imagine celle qui est à ma droite, nous ne nous dévorons pas entre nous, elle n'a donc pas à s'inquiéter pour sa propre sécurité, quel que soit la décision d'un détective vis-à-vis de ce qu'il peut nous dire ou non… Et quand nous en aurons terminé, j'aurais obtenu tout ce que je voulais savoir… Il n'y a aucune contradiction dans mon énoncé… Et s'il y en a une…vous êtes entièrement libre de décider de quelle manière, elle sera résolue… »

L'inconnue se leva de sa chaise, pour se rapprocher de Shinichi, auquel elle s'adressa en se penchant légèrement en avant, les deux mains croisées derrière son dos.

« Un détective peut se montrer plus bavard qu'il n'en donne l'air… »

Inclinant la tête sur le côté, elle contempla une jeune fille par-dessus l'épaule d'un détective.

« Nous avons fait une erreur dans notre décompte et il faudra exclure une lycéenne de votre groupe pour y réintégrer la scientifique qui prendra sa place… »

Se désintéressant du couple, elle se rapprocha d'une fillette avant de plier les genoux pour se mettre à sa hauteur.

« Ou bien…il va falloir que la même scientifique nous donne les informations qui nous manque à la place d'un détective… Et si elle n'en a ni l'envie, ni la possibilité, sans avoir pour autant le cœur de briser pour de bon un adorable petit couple, il va falloir convaincre un récalcitrant…d'une manière ou d'une autre…Parce que, malheureusement pour elle, nous avons donné notre parole que nous ne toucherions ni à un détective ni à sa dulcinée, et puisque nous contredire, en parole ou en acte, revient à s'exclure de nos rangs, il va falloir qu'elle se débrouille avec cette restriction, ou plutôt, cette absence de restriction… »

Malgré la douche glaciale que venait de lui faire subir sa tortionnaire, la métisse se sentait gagné par des bouffées de chaleur sans cesser pour autant de frissonner. Si on lui avait offert une chaise, sa fierté n'aurait sans doute pas été suffisante pour lui faire dédaigner cette faveur, tant le poids de son propre corps, et de ce qu'on lui demandait de faire, semblait au-dessus des maigres forces qui lui restaient, après qu'un ultimatum ait siphonné d'un seul coup tout le reste.

« Tu n'as plus à te plier à leurs règles. Tu peux encore leur dire non. »

Si elle préféra garder sur le cœur les pensées que suscitaient cet encouragement de son détective, le regard qu'elle lui adressa en retour était on ne peut plus limpide, même s'il n'avait pas le tranchant qu'elle aurait souhaité.

Comme tout aurait été si simple s'il n'avait été que deux… Elle aurait pu accorder à cet imbécile le droit de jouer les héros jusqu'au bout, en plus d'avoir le plaisir de faire rager ses ex-employeurs en renouvelant son piquet de grève… Mais il fallait qu'une troisième personne se soit immiscée entre elle et cette organisation, une fois de plus qui serait également la fois de trop… Une personne qui ressemblait un peu trop à sa sœur, et pas uniquement sur le plan physique, pour qu'elle la laisse mourir…

Cet idiot n'avait pas pu sauver son ainée, et il était hors de question qu'il renouvelle l'opération juste sous ses yeux… D'un autre côté, elle ne sentait pas non plus la force de cracher sur la tombe de sa grande sœur en déclarant que son sacrifice était vain, et réintégrer les rangs de cette maudite organisation après sa mort revenait à faire ça…

Pourquoi se compliquer la vie ? Il y avait une manière toute simple de trancher ce nœud gordien…Elle pouvait parler… Leur parler… de ce voisin ennuyeux, qui pouvait avoir été un agent du FBI dans une autre vie… De cette agent de la CIA qui se dissimulait derrière les vêtements noir d'un syndicat du crime, Kudo ne lui avait pas dit grand-chose à son sujet, mais elle savait au moins sous quel nom d'alcool se dissimulait le terrier de cette taupe, et c'était amplement suffisant, non ?

Non, ça ne suffirait pas, ça ne leur suffirait pas… Aucune importance, elle pouvait aussi leur parler d'un détective résidant du côté d'Osaka et qui en savait un peu trop à son goût comme au leur…

Et quitte à joindre l'utile à l'agréable, elle pourrait évoquer le manque de professionnalisme d'une actrice qui tenait un peu trop à la vie d'un petit détective et de sa dulcinée et pas assez à la sienne…

Bien sûr, cela ne serait jamais suffisant pour les sauver, ou même la sauver tout court, ils avaient été condamnés tous les trois, dès leur entrée dans cette cellule, à mort pour ces deux-là, à vie pour elle… Mais il y aurait une petite différence, ce n'est pas elle qui les tuerait… ce ne serait pas elle qui la tuerait…ou pire…

Cela valait le coup de vendre le peu d'âme qui lui restait, en même temps que la vie de quelques personnes qui avaient de toutes façon choisi de s'exposer au danger et n'avaient donc pas à se plaindre, qu'ils soient détective, agent du FBI ou de la CIA.

Mais…peut-être qu'elle se trompait…peut-être qu'il y avait encore un espoir pour eux… Une taupe pouvait sacrifier son terrier en l'utilisant comme issue de secours pour trois idiots… Un agent du FBI était peut-être suffisamment compétent pour retrouver leur trace à temps, à défaut de l'avoir été suffisamment pour sauver sa sœur… Un détective d'Osaka pouvait démontrer pour de bon qu'il ne fallait pas le sous-estimer et qu'il méritait la première place plus que la seconde… Sa pire ennemie pouvait se décider à franchir la ligne pour de bon et déchoir de son titre de favorite si elle obtenait le salut d'un couple d'adolescents en retour…

Qui sait ? Kudo avait peut-être même choisi d'intégrer tout ce beau monde dans le script qu'il avait improvisé au dernier moment… Il suffisait de gagner un peu de temps, et tout le monde s'en sortirait indemne… Indemne ?

Non, même dans cette heureuse configuration, il y aurait trois exceptions qui ne s'en sortiraient pas indemne… Que ce soit un détective qui comprendrait enfin que jouer les héros avait un prix et qu'il ne serait jamais le seul à le payer, ou les deux idiotes qui l'avaient prise un peu trop au sérieux…

Gagner du temps, on lui offrait cette possibilité, mais à quel prix… Est-ce que le montant mis en jeux valait la peine qu'elle se ruine, non qu'elle les ruine tous les trois, pour s'offrir ce ticket de loterie ?

Jusqu'à présent, elle avait toujours considéré le prix des tickets de loterie comme une taxe sur la bêtise des participants, plutôt que comme une nécessité pour qu'il y ait un prix à reverser au gagnant à la fin… Allait-elle changer d'avis pour cette loterie-là ? Elle pouvait avoir la bêtise de continuer à croire en ce détective, même maintenant, alors qu'elle avait toutes les raisons du monde de ne pas le faire, mais à présent qu'il s'agissait de mettre son portefeuille en accord avec ses rêveries… Des rêveries qui ne pouvaient plus s'offrir le luxe d'être qualifiées d'innocente vu leurs conséquences à court terme…

« Tu me protégeras, hein ? »

Une question qui amena un détective à baisser la tête un court instant, mais qui suscita néanmoins un sourire de sa part, l'instant suivant.

« Je pourrais bien te le dire, mais je n'ai pas l'impression que tu y croirais, cette fois… »

Ce fût au tour de la scientifique de sourire, et de baisser la tête.

« Plus que tu ne l'imagines, Kudo, et c'est précisément ça le problème… »

Cela aurait été plus simple si elle avait pu lui demander de but en blanc de dissiper ses espoirs ou son scepticisme, en lui démontrant s'il avait ou non les moyens d'être toujours à la hauteur de cette promesse… ne serait-ce qu'un plan dissimulé dans sa manche, aussi stupide et absurde qu'il puisse être… Mais à ce sale petit jeu et en présence de ceux qui dictaient les règles, rassurer une scientifique revenait à lui ôter sa dernière chance… La seule manière de savoir si un ticket était gagnant ou perdant restait de le gratter, et la seule manière de procéder à cette opération était de l'acheter…

Un souffle imprégné de nicotine sur son cou coupa le train de ses réflexions moroses.

« C'est amusant, Sherry… On pourrait croire que tu hésites… Pourquoi au juste ? Pour quoi ? Pour qui ? Ne me dis pas que tu t'imagines encore que cet idiot, ou qui que ce soit d'autre, puisse te tirer de là… Tu es quand même plus intelligente que ça… »

Il fallait croire que non… Une remarque qu'elle garda pour elle mais que Gin contempla en train de se refléter à la surface de ses yeux, tandis qu'il agrippait son menton pour la forcer à tourner la tête dans sa direction.

« Oh ? Alors pourquoi t'embarrasser d'un poids mort ? Si tu tiens réellement à ne plus avoir de place parmi nous, il suffit de t'en dégager une dans l'abattoir en éliminant celle qui est de trop, et ça ne me pose personnellement aucun problème… Ah mais on dirait que ce n'est pas ton cas… Tu n'as pas tellement changé au fond, incapable de trouver ta place ici sans pour autant avoir la force de nous quitter… Sauf que, cette fois, tu ne pourras plus t'offrir le pitoyable luxe de t'imaginer comme la victime, qui fait mine de regarder ailleurs quand les autres font la sale besogne à sa place… Peut-être que je devrais trancher ton dilemme, en ne te laissant plus aucune personne pour qui te sacrifier, ce ne serait pas la première fois après tout… Tu n'as même pas besoin de me remercier ou de me supplier, il suffit juste de…ne…pas…prononcer…un…seul…mot… »

Haibara ne fût pas la seule à frissonner quand un assassin leva lentement le bras, et qu'une ligne invisible se traça dans l'esprit des occupants de la pièce, reliant le canon d'un revolver au front d'une lycéenne. Shinichi s'efforçait de constituer un meilleur bouclier humain pour son amie d'enfance, mais avec les mains enchainées derrière le dos, et les bras d'une jeune femme qui avaient brusquement renforcé leur étreinte sur son torse, cela lui était bien difficile.

Le fil au bout duquel la vie de Ran était suspendu finit par se rompre sous les yeux impuissants d'un détective, quand une fillette se décida à lever le bras à son tour pour poser la main sur celui d'un meurtrier et le pousser à incliner son revolver.

Malgré le soulagement qu'il n'avait pas réussi à retenir, cet imbécile continuait de la transpercer du regard, lui intimant silencieusement de ne pas offrir quoi que ce soit à leurs ravisseurs, qu'il s'agisse de son aide ou des pièces du puzzle qui pouvaient encore leur manquer.

Quel idiot… Combien de temps lui faudrait-il pour résoudre toutes ses contradictions ? Il avait voulu protéger sa dulcinée en se dissimulant derrière une paire de lunette, mais il était néanmoins resté sous le même toit qu'elle, à continuer de traquer une organisation criminelle… Il s'efforçait de maintenir son amie d'enfance sous sa pitoyable protection, mais il ne semblait pas déterminé plus que ça à collaborer avec ceux qui la maintenaient en otage… Comme si ce n'était pas suffisant, il lui demandait de rester en dehors de cette organisation, alors même qu'il n'était pas prêt à payer cette faveur du prix qu'on lui réclamait, la vie de celle qui tremblait derrière lui, de rage aussi bien que de peur…

Bon, il fallait que quelqu'un se dévoue pour trancher son nœud gordien, et il y avait une personne amplement plus qualifiée qu'elle pour ça… Même si malheureusement pour eux, elle était bien plus forte que ne se l'imaginait un détective…

« Je sais bien que ça ne sert à rien de demander, Ran, mais…Contrairement à nous, tu n'as pas choisi de t'impliquer… Et tu as encore le droit de dire non à cet imbécile… Ce serait le mieux pour toi…et peut-être aussi pour lui… Alors, si jamais…ce qui allait arriver…était trop pour toi, et il n'y a vraiment, vraiment pas de honte à cela… Dis-le… Dis-le et j'arrêterais… D'une manière ou d'une autre, j'arrêterais… même si je dois le faire à la place de cet idiot parce qu'il s'imagine encore pouvoir te sauver… Alors s'il te plaît… Dis-le-moi…maintenant…ou plus tard…quand tu auras compris…vraiment compris ce qui se passe ici… Il croit encore pouvoir sauver sa princesse à la fin et…je l'en crois encore capable…alors explique à deux sales gamins que ce n'est pas un jeu ni un conte de fées…»

Shinichi comme Ran demeurèrent interloqués par l'ultimatum qui leur était parvenu sans se glisser entre des lèvres d'adultes… Le premier, parce qu'il commençait à comprendre… Comprendre que si une scientifique n'avait pas tout à fait le cran de le trahir pour de bon, elle était malheureusement trop faible pour laisser une innocente mourir…quand bien même cela impliquait qu'elle soit assez forte pour ne pas la tuer…

Comprendre ce que ce que le silence d'un détective et d'une scientifique impliquait pour une lycéenne… Cette lycéenne qui allait se retrouver prise au piège entre les deux personnes qui avaient en commun leur incapacité à la laisser mourir, et qui allaient être forcés de voir jusqu'à quel point ils étaient prêt à la faire souffrir pour la protéger…

« Tu sais, ça ne servira à rien… »

Un constat désabusé où un détective avait glissé plus de tristesse que de reproche.

« Peut-être…ou peut-être pas… De toutes manières, tu ne peux pas vraiment nous le dire, sans que cela ne serve effectivement plus à rien… Mais en attendant que tu en arrives là…et tant que nous aurons encore la force de te faire confiance…je vais m'efforcer de croire que cela puisse servir à quelque chose… Si ça peut te consoler, je ne suis sans doute pas aussi forte que je ne me l'imagine alors ça ne durera peut-être pas si longtemps avant je craque au lieu de plier docilement… »

Si une réplique commença à monter aux lèvres de Shinichi elle reflua instantanément devant le doigt qui s'était glissé sur son chemin. Un doigt qui glissa le long de sa joue pour en épouse les contours, avec le reste de la main de sa propriétaire, cette lycéenne qui ne relâcha finalement son étreinte que pour amener son prisonnier à se retourner pour la fixer, les yeux dans les yeux.

« Tu sais, Shinichi, je crois que moi aussi, j'ai envie de te faire confiance jusqu'au bout… et même si tu te décidais à me dire que j'ai tort de le faire, je crois que je vais quand même tenter ma chance…parce que même si mon détective ne peut plus venir me sauver… ou même se sauver lui-même, moi je peux encore le sauver… ou en tout cas le protéger suffisamment longtemps pour que quelqu'un d'autre le fasse… »

« Ran… »

« Shhhhhttt… Ne va pas me dire que ça ne sert à rien et que je n'ai pas à endurer ça, ils le feront à ta place de toutes façons… C'est encore possible, au moins possible de te sauver, ça vous ne pouvez pas le nier et rien que pour cela, ça vaudra toujours le coup que j'essaie… Je n'ai pas abandonné pendant tous ces mois, je ne compte pas commencer à le faire, et je t'interdis de le faire à l'avenir, quoiqu'il puisse se passer… »

Les yeux d'une lycéenne s'étaient peut-être montrés rassurants et réconfortants au tout début, mais sous la douceur de ce regard, Shinichi avait dû sentir une volonté de fer qui semblait déterminée à ne pas plier d'un millimètre, que ce soit face à une organisation ou un détective.

Un détective à qui une amie d'enfance pouvait pardonner bien des trahisons et des non-dits, mais certainement pas la faiblesse de plier face à l'injustice, y compris une injustice qu'il ne subirait qu'indirectement.

Ecartelé entre la fermeté et la douceur, Shinichi trouva tout juste assez de force pour acquiescer, en profitant du même coup pour se mettre à l'abri d'un regard débordant d'une confiance qu'il n'était plus vraiment sûr de mériter.

Glissant sa main dans la chevelure du détective, Ran lui releva doucement la tête avant d'entrouvrir ses lèvres, et celles de son amie d'enfance, pour laisser le passage à autre chose que des mots d'encouragements, une confession, une promesse ou un son pardon… Quelque chose qui embrassaient tout cela à la fois.

Si le premier reflexe de Shinichi avait été de repousser sa camarade de classe, et il l'aurait peut-être fit si on lui avait laissé sa liberté de mouvement, ce contact lui parût néanmoins beaucoup trop court.

Ce fût au tour de Ran de baisser la tête, tout en portant ses doigts sur ses lèvres, pour les caresser d'abord, dissimuler un petit gloussement étouffée ensuite.

« Je sais que je ne devrais pas abuser de la situation mais… tu ne t'es pas beaucoup gêné de ton côté, non ? Et puis, tu me devais bien ça, depuis ton entrée en scène à la dernière minute, cet après-midi-là… Tsss, il a fallu que tu réussisses à attirer un meurtrier jusque dans notre école, pour s'immiscer entre nous lors de ce qui aurait pu être… Oui, je crois que j'ai bien fait d'avoir pris les devants, sinon j'aurais attendu encore longtemps, hein ? Surtout que… je ne suis pas sûre qu'il y en aura un second, hein ? Même si je vais quand même l'attendre…t'attendre…jusqu'au bout… »

Si le tête à tête du couple souleva des sourires chez deux spectatrices, il fût railleur pour la première, et désabusée pour la seconde. Ran était bien plus forte que Shinichi se l'était imaginé, oui, bien plus forte qu'elle, mais Haibara ne savait pas encore s'il fallait s'en réjouir ou s'en attrister…