Requiem for a dream

Chapitre 3

Fixant Shinichi d'un air hébété, Ran se demanda si elle s'éveillait d'un cauchemar, ou si, au contraire, elle s'était réfugiée dans un rêve pour se mettre hors de portée de la cruelle réalité.

Une question qu'elle s'efforça de maintenir à la lisière de sa conscience tandis qu'elle serrait la main de son ami d'enfance, cette main qui avait été entremêlée à la sienne quand elle avait ouvert les yeux.

Loin de se dissiper avec le temps, la douce chaleur qui avait enveloppé la jeune femme alla en s'accroissant, au fur et à mesure que les contours de la scène se précisaient, à l'arrière-plan d'un visage qui se voulait rassurant.

Même si ce n'était pas le plafond familier de sa chambre qui lui était apparu lorsque ses paupières s'étaient relevées, ce n'était pas non plus le plafond d'une cellule. Les murs qui l'encerclaient n'étaient pas seulement pourvus de fenêtres, ils laissaient pleinement le passage à la lumière, sans même lui offrir le barrage d'un rideau.

C'était un ciel bleu dépourvu de nuage qui lui faisait des clins d'œil, tandis qu'une brise printanière venait doucement lui caresser les cheveux, comme si la nature elle-même voulait se joindre à son ami d'enfance pour dissiper les dernières traces d'un cauchemar qui lui avait paru si réel…

De fait, elle continuait de douter que les souffrances qui l'avaient marquée puissent se cantonner au monde des rêves…et aussi réconfortant que soit son environnement, il ne lui apportait aucun démenti à ce sujet.

Après tout, n'était-elle pas dans une chambre d'hôpital ? N'y avait-il pas un soupçon de culpabilité pour ternir la sollicitude qui brillait dans le regard de son compagnon ?

Si elle n'était plus en enfer, c'était visiblement de ce lieu ou d'un autre à peine moins sordide que Shinichi l'avait extirpé avant de l'amener ici… Mais cela n'avait plus aucune importance de toute façon… D'une manière ou d'une autre, il avait réussi à la sauver, et c'était tout ce qui comptait…

Jusqu'au bout, elle avait eu raison de l'attendre, ce maniaque des enquêtes…

« Finalement… je ne pouvais pas te remplacer…De nous deux, la seule personne de qualifié pour protéger l'autre, c'était toi…mais ce n'est pas grave…hehe… Au fond, je préfère rester la princesse que tu es venu sauver au tout dernier moment… mais ne va pas le dire à Sonoko, sinon elle ne me laissera pas en paix…avant que je ne reconnaisse qu'au fond, elle ne m'avait pas déplu, sa petite improvisation de dernière minute à la fête du lycée… »

L'inquiétude d'un détective sembla se noyer dans la tendresse.

« Ne dis pas ça… Je n'y serais pas parvenu sans toi… Parce que, maintenant que nous sommes seuls, je peux bien te l'avouer…j'ai bien failli leur donner ce qu'ils voulaient…pour ne plus te voir endurer tout ça, à cause de moi… Mais je ne pense pas que tu m'aurais pardonné ça, hein ? Alors même si…je ne me le serais jamais pardonné…si… »

Extirpant sa main de celle du lycéen, Ran la porta aux lèvres qui avaient commencé à trembler, pour les scelelr du bout des doigts.

« Shhh… Tu n'as plus besoin de te sentir coupable, maintenant que tout est fini, non ? »

Après un instant d'hésitation, Shinichi acquiesça en posant la main de sa camarade entre ses doigts, pour mieux y déposer un baiser, apportant une touche de rose sur les joues d'une jeune fille.

« Oui… Tout est vraiment fini, rassures-toi… Il n'y aura plus de secrets, d'enquêtes interminables, ou d'organisations criminelles entre nous ... »

« Mais te connaissant, il y aura encore des meurtres, hein ? Enfin, je ne vais pas me plaindre… Tâches juste de te tenir tranquille pendant notre prochain diner en tête à tête… Parce que tu m'en dois…toujours un…»

Même si elle aurait voulu continuer de taquiner un ami d'enfance, tant qu'il n'était plus en position de lui refuser quoi que ce soit, l'espièglerie surnageait péniblement au-dessus de la mer de la fatigue. Il lui faudrait surement du temps… Sans doute même beaucoup…pour se remettre totalement de ce qu'elle avait traversé.

Un avis que partageait visiblement celui qui était à son chevet.

« Je crois qu'il vaut mieux que je te laisse… »

« Restes encore un peu…s'il te plaît…au moins jusqu'à ce que je me rendorme… »

« Ne t'inquiètes pas… Cette fois, je ne partirais plus… »

Pour une fois, pour cette fois, il n'y avait plus le moindre doute dans la conscience de Ran pour entacher la promesse qu'on y déposait. Oui, si c'était un rêve, elle ne s'en éveillerait qu'à sa mort… C'est sur cette pensée qu'elle ferma les yeux.

« Shinichi… »

« Oui ? »

« Tu sais…je crois que moi aussi…il y a eu un moment où… j'ai failli leur donner tout ce qu'ils voulaient… Alors, ne te sens pas coupable, hein ? Promets-le-moi… »

La porte de la chambre s'entrouvrit timidement, expliquant sans doute le silence du détective. Est-ce qu'il était trop fier pour lui glisser quelques mots doux de plus ? Il avait pourtant bien failli l'embrasser devant tout le lycée… Enfin, il est vrai qu'il portait un masque, ce jour-là…

« On dirait bien que notre petite patiente s'est remise… »

Une voix qui lui était familière sans qu'elle parvienne à mettre le doigt sur l'identité de sa propriétaire.

« Oh, ce n'est pas la peine de faire semblant de dormir, ma petite demoiselle… Allez, vous ne pouvez pas ouvrir les yeux quelques minutes de plus ? Ca ne sera pas long… Juste le temps de répondre à quelques questions et je vous laisserais tout le temps que vous voudrez avec votre petit ami, d'accord ? Souffrez-vous d'allergies ou de maladies dont il faudra que je tienne compte ? Êtes-vous actuellement sous traitement médical ? Avez-vous ou avez-vous eu des ennuis cardiaques ? »

La fatigue dans laquelle la jeune femme s'était emmitouflée confortablement, pour rêvasser en attendant le sommeil, vola brusquement en éclat. Rouvrant les yeux, Ran pu constater que si le décor de son rêve ne s'était pas évanoui, le personnage qui avait hanté son tout dernier cauchemar venait de s'y immiscer.

Un professeur venu à l'infirmerie d'une école, pour s'inquiéter de l'état de santé d'une de ses élèves qui avait fait un malaise en classe n'aurait sans doute pas offert le moindre contraste avec le visiteur impromptu, qui contemplait la lycéenne avec un sourire affable.

Et du côté de Ran, une gamine dont le beau-père aurait abusé la nuit dernière n'aurait sans doute pas contemplé le principal responsable de ses tourments avec moins de terreur, et n'aurait certainement pas agrippé la main de sa mère avec moins de force qu'elle n'en avait mise en emprisonnant les doigts du détective dans les siens.

« Hmmm ? Je t'ai interrompu alors que tu faisais un bien joli rêve, on dirait ? Pardon, pardon, je ne vais pas te déranger plus longtemps… Nous n'avons plus aucune raison de nous revoir, après tout, maintenant que ton petit ami a réglé tes frais d'hospitalisation… »

Se tournant vers son ami d'enfance, Ran le supplia de démentir les remerciements implicites dont il avait bénéficié. Dans le secret de son cœur, elle avait bien souvent souhaité que la pièce de théâtre de Sonoko ait des accents prophétiques…mais elle ne voulait pas vivre son histoire d'amour dans un monde où son chevalier servant aurait noirci son âme en même temps que son armure, en signant un pacte avec le diable… Il était censé délivrer sa princesse des brigands qui l'avaient enlevé, pas rejoindre leur bande pour s'assurer que leur captive serait traitée convenablement…

Malheureusement, à l'instant présent, le détective semblait regretter de ne pas avoir conservé un casque dont il aurait pu abaisser la visière pour dissimuler ses yeux…

« Shi…nichi ? T…tu m'avais dit que tu avais failli… »

Oui, il avait failli… Il n'y avait pas besoin de compléter la phrase. C'est en tout cas ce qu'elle lisait sur le visage de celui qui essayait tant bien que mal d'éviter son regard…sans avoir pour autant la force de s'extirper d'une main qu'il n'était plus digne de recueillir dans la sienne.

« Alalah, que les petites princesses peuvent être ingrates… Non content de les sauver, il faudrait aussi le faire d'une manière qui leur convienne… Es-tu vraiment aussi cruelle, Ran ? Est-ce que tu sais à quel point ta vie a pu lui être précieuse pour qu'il consente à payer ta rançon ? »

Si Ran ferma les yeux, elle ne relâcha pas pour autant la main de son ami d'enfance.

« Je…Tu n'avais pas à… »

« Est-ce que tu as seulement conscience de ce qu'il a pu endurer, à te regarder souffrir sans pouvoir rien faire ? Tu aurais voulu que ça continue juste pour que tu aies le plaisir de jouer les héroïnes dignes de leur chevalier servant ? Ce n'est pas une pièce de théâtre, tu sais…la douleur des spectateurs n'est pas moins réelles que celle de l'actrice…Et ne fais pas l'innocente, avant d'avoir la moindre idée sur ce qui se passait en coulisse, tu l'appréciais ce petit monde de carton-pâte où tu aurais pu vivre ton conte de fées, non ? Si je te donnais la possibilité de tout oublier et de revenir quelques minutes en arrière, sans rien changer, et que je ne venais plus m'immiscer dans votre pièce de théâtre, pour te laisser tes illusions intactes, est-ce que tu refuserais ? Tu peux bien me prétendre le contraire, mais au fond de toi, est-ce que tu refuserais ? »

Peut-être que non… Mais quelle importance ? Maintenant, elle ne pouvait plus se laisser prendre au piège, et croire innocemment qu'elle contemplait une fenêtre sur un autre monde, pas la scène d'un théâtre… Tout ce qu'on lui laissait, c'était la grisaille d'une réalité où elle était plus précieuse aux yeux d'un ami d'enfance que tout ce qu'elle avait pu imaginer… Beaucoup trop précieuse… Si on lui avait donné un monde où ses sentiments avaient été à sens unique, dispensant un détective de s'offrir corps et âmes à une organisation criminelle en même temps qu'à sa dulcinée, elle y aurait basculé à pieds joints… Mais ce n'était pas cette possibilité-là qui se présentait à elle…pour le meilleur comme pour le pire…

« Même maintenant, tu ne te sens pas soulagée d'un fardeau ? Nous n'étions qu'aux préliminaires quand nous nous sommes quitté…et je n'ai pas eu le temps de parodier votre nuit de noce avant même qu'elle ne se produise…parce que, oui, je serais allé jusque-là…et ce n'aurait été que le début, crois-moi… Tu es vraiment nostalgique de ce monde-là ? Au point de quitter celui-là ? »

Fronçant les sourcils, Ran se décida à regarder en face le monde où ses rêveries n'avaient plus leur place…mais qui était aussi le seul où elle avait vraiment sa place.

« Oui. »

« Ooohhh ? C'est facile pour toi de dire ça maintenant qu'il est derrière toi… Lorsque l'armistice est signé et que l'occupant reflue, le pays se découvre une infinité de résistants des plus courageux… »

A la plus grande surprise d'une tortionnaire, le sourire d'une lycéenne débordait d'une joie sincère, malgré les larmes qui l'encadraient.

« Non, ce n'est pas facile…du tout…parce que ce monde-là…il est encore devant moi… Je le sais… Et j'en aie plus qu'assez de vivre mon histoire d'amour sur une scène de théâtre, ce n'est pas là que je voudrais qu'elle se passe… Quant à vous…»

On aurait été bien en peine de trouver la moindre trace de tendresse pour tracer ses arabesques délicates sur les traits de Ran tandis qu'elle se tournait de nouveau vers son ami d'enfance.

« … si je n'ai plus besoin que Shinichi vienne se dissimuler derrière le masque d'un inconnu pour me serrer dans ses bras, alors j'ai encore moins besoin qu'un inconnu vienne se moquer de nous en se dissimulant derrière son visage… »

Ses dernières illusions se superposaient-elles à la cruelle réalité ? Pendant un instant, le sourire qui ornait les lèvres de son ami d'enfance lui avait paru sincère… Un sourire sur lequel la fierté, l'affection, et la tristesse glissèrent à tour de rôle, et qui aurait eu sa place sur le visage de celui qu'elle aurait voulu avoir à son chevet. Ce visage qui se déchiqueta pour laisser la place à celui d'une autre créature qui avait parfois hanté ses nuits, particulièrement celle où elle avait serré une fillette dans ses bras pour la protéger d'un déluge de balles.

« Sorry, Angel… Mais ton petit ami n'a pas ressenti l'envie d'attendre ton réveil à ma place… Et cela me navrait de voir ton petit cœur s'ébrécher… »

« Ce n'est pas faute de lui avoir proposé, pourtant… Mais ton bien être n'avait visiblement pas assez d'importance à ses yeux pour qu'il vienne se déranger… Navrant, hein ? On aurait pu croire qu'à son âge, il aurait préféré rester auprès d'une jeune fille plutôt que de s'enfermer dans sa chambre à jouer à Sherlock Holmes, mais il faut croire qu'il est encore trop tôt pour ça… Il peut bien prétendre que tu as une place dans son petit monde, histoire que tu restes bien sagement à ses côtés au lieu de le trainer dehors, mais quand il s'agit de passer aux choses sérieuses, il préfère te congédier… »

Deux sourires qui parodiaient la compassion plus qu'ils ne la simulaient, en contraste avec celui qu'exhibaient la victime de cette moquerie. La tristesse qui donnait leur pli aux lèvres d'une lycéenne était aussi sincère que la nostalgie qui l'accompagnait, tandis que les frasques d'un gamin gambadaient dans sa mémoire, un gamin qui n'avait pas toujours une paire de lunette, ni même l'apparence qui correspondait à sa maturité.

« Je l'ai longtemps cru… Jusqu'à aujourd'hui… Mais maintenant, je ne me pose plus ce genre de questions… Parce que vous l'avez dit vous-même… Si ce petit gamin immature avait réellement voulu m'exclure de ses jeux, je n'aurais jamais pu m'y imposer, pour finir ici, non ? Il faut croire qu'il y tenait quand même un peu à la petite spectatrice qui lui reprochait de penser un peu trop à son Sherlock Holmes… Pas assez d'importance à ses yeux, hein ? Je l'ai pensé aussi, et je me trompais, je crois que j'en avais sans doute trop… Et cette gamine trop naïve qui aurait dû se tenir à sa place, même si elle a bien souvent ronchonné pour le faire sortir de son petit monde, elle doit bien avouer qu'au fond, si elle reste dans cette chambre avec lui, c'est parce qu'elle l'a choisi… Alors, non, ça ne m'aurait pas brisé le cœur de me rendre compte qu'il n'était pas à mon chevet… Grâce à vous, j'ai même réalisé que ça aurait été le contraire… Je suppose que je dois vous dire…merci… »

Ran aurait volontiers rendu la monnaie de leur pièce à ses deux adversaires, mais elle ressentait trop de gratitude pour prétendre qu'elle était factice, et pour qu'elle ait le cœur de se moquer de qui que ce soit, il aurait fallu que les battements du sien se calment au lieu de s'intensifier… Et c'est précisément pour cela qu'aucune pique, aussi sarcastique et méprisante soit-elle, n'aurait pu leur infliger de douleur plus aigüe…

L'actrice préféra exprimer la sienne par un sourire qui la dispensait de murmurer « Actually, pretty funny… » à sa victime, offrant un certain contraste avec sa comparse, dont le pli des lèvres s'inversait progressivement, au pont qu'elle dut les mordiller pour les maintenir en place.

Malgré la satisfaction que lui apportait ce spectacle, Ran ne put s'empêcher de frissonner devant la manière dont les doigts d'une criminelle s'étaient repliés comme des serres. Ce n'était sans doute pas exagéré de penser que son adversaire résistait à la tentation de lui déchiqueter le visage avec les ongles…

« Je croyais que vous ne toucheriez pas à un seul de mes cheveux ? Peut-être que vous aviez raison, il y a bien une gamine qui n'est pas à la hauteur du rôle qu'elle veut se donner… »

Pendant de longues secondes, bien plus angoissantes qu'elle n'aurait voulu l'admettre, la lycéenne contempla la fureur d'une criminelle refluer lentement. Il n'y avait pas besoin d'être psychologue pour comprendre qu'elle n'avait pas étouffé sa rancœur mais la stockait précieusement au fond d'elle-même, pour mieux la canaliser, et la faire ravaler plus tard à sa victime, par petites gorgées… Non, elle n'oublierait pas ce moment de faiblesse, et Ran sentait bien qu'on ferait tout pour ne pas qu'elle l'oublie de son côté…

Le sarcasme parvint néanmoins à se hisser péniblement sur un visage basané tandis que la respiration de sa propriétaire reprenait un rythme normal.

« Si tu y tiens tant que ça à ton rôle de petite héroïne, nous allons te ramener sur les planches du théâtre…mais n'oublie pas que c'est moi qui vais rédiger ton script…et tu auras beaucoup, beaucoup de mal à convaincre ton spectateur de la sincérité de tes sentiments pour lui... »

« Hmm… Je sais que je n'ai pas mon mot à dire, mais tu ferais mieux d'y renoncer… Une très mauvaise actrice que cette gamine-là, si tu veux mon point de vue… Elle prend sa version personnelle du rôle tellement à cœur que c'est celle-là et pas la tienne qui restera sur l'écran au final, aussi rigide que soit le metteur en scène… »

Toute trace de complicité factice venait de se dissiper entre les deux criminelles tandis qu'elle se désintéressait de leur victime commune pour se tourner l'une vers l'autre.

« Tu as peut-être raison, Vermouth… Je devrais peut-être embaucher une meilleure actrice… Si tu n'as pas été capable de jouer le rôle de son Roméo avec suffisamment de perfection, je suis certaine qu'avec un minimum d'efforts, tu pourras prendre la place de Julia sans trop de problème… Mais je suis un peu vieux jeu pour la mise en scène, tu le sais… Pour être honnête, je suis même nostalgique de l'époque où Hollywood ne s'embarrassait pas d'effets spéciaux…quand les réalisateurs mettaient en scène le déluge, ils noyaient littéralement la scène et les figurants sous des décalitres d'eau, quitte à devoir trainer des dizaines de cadavres hors de portée des caméras à la fin… Une bataille navale dans un péplum ? Il n'y avait le droit qu'à une seule prise puisqu'on ne pouvait brûler les navires qu'une seule et unique fois…et les imbéciles qui voulaient se jeter à l'eau pour secourir les figurants en train de se débattre étaient vite remis à leur place…»

Amusée plus qu'ébranlée par la menace implicite, l'actrice tapota le fond d'un paquet de cigarette pour en extirper celle qu'elle glissa entre ses lèvres.

« C'est pour éviter ce genre de choses qu'Hollywood s'est truffé de syndicats, au point que celui qui change une ampoule, sans être payé pour, se retrouve à la rue… Il faut effectivement savoir rester à sa place dans l'univers impitoyable du cinéma, mais n'oublie pas la tienne. Même en mettant ça de côté, tu n'as pas les moyens de régler mon cachet, mais si tu en doute, adresse-toi à mon impresario. Et en admettant qu'il t'accorde ce caprice, est-ce que tu pourrais au moins retenir le nom des premiers rôles ? Sérieusement… C'est au balcon de Juliette que Roméo s'est présenté, pas celui de Julia… »

« Mais c'est Julia qui a vendu âme, en même temps que le corps de son amoureux pour s'abriter derrière, tant les souffrances dont on la menaçait étaient horribles… Enfin, il est vrai que les sentiments de son Winston étaient réciproques jusqu'au bout, pour le meilleur comme pour le pire… C'est cette romance là que je veux mettre en scène, pas celle d'une gamine de treize ans courtisée par un adolescent irresponsable prêt à sacrifier ses proches et ceux de sa douce pour ses rêveries immatures… Quant à ton impresario… Je me demande quelle sera sa réaction, quand il se rendra compte que tu as joué les actrices, en dehors de l'écran où on projetait les films qu'il t'avait recommandé… Même ta gloire passée ne parvient plus à étouffer les critiques avant qu'elles ne parviennent à ses oreilles… Gin m'a même confié que tu avais mis un certain empressement à l'éloigner du père de cette gamine, quand il était dans la ligne de mire de Chianti et Korn… La même gamine qui s'est interposé entre nous et Sherry…la même gamine que tu me déconseille de faire monter sur les planches de mon théâtre…la même gamine qui me donne curieusement l'impression qu'elle t'as déjà rencontré… »

Un nuage de fumée s'échappa des lèvres d'une américaine pour tourbillonner autour de sa collègue, tandis qu'elle écartait les effluves de nicotine d'un geste rageur.

« Please… J'ai suffisamment de renommée pour que des gamines que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam se retournent sur mon passage… Et tu n'as pas idée du nombre de ragots qui ont eu la prétention de me clouer au pilori, et qui me sont glissé dessus pour finir dans la presse de caniveau sans m'affecter plus que ça… Je me moque bien de cette pauvre idiote… et je me moque encore plus de tes contes de fées…»

L'affrontement silencieux se poursuivit durant une éternité, avant que la perdante temporaire, faute d'avoir suffisamment d'humilité pour baisser les yeux, les détourne vers celle dont la position hiérarchique la mettait en état de subir ses caprices plus que de les écarter du revers de la main.

Ran avala péniblement sa salive tandis qu'on lui faisait sentir qu'elle allait devoir expier d'autre pêchés que les siens.

« Puisque ton aînée dédaigne le rôle qui te tient tant à cœur, nous allons reprendre les choses au point où nous les avons laissé… Je n'aime pas ce métier autant qu'on peut l'imaginer, Ran, mais cette fois, je vais me délecter… Ohhhh, chasse-moi ce trac, quand nous en aurons terminé, tu éclipseras complètement celle qui t'as offert sa place… De fait, personne n'osera plus mentionner son nom de peur de finir dans l'oubli avec elle… »

Comment devait-elle interpréter la disparition du sourire de l'actrice tandis que sa rivale lui tournait le dos ? Comme un signe qu'elle avait effectivement quelque chose à perdre si un couple d'adolescents prononçaient un mot de trop ? Le signe qu'il y avait encore une trace de compassion dans ce cœur qui lui avait paru aussi noir que le costume qu'elle avait enfilé ?

Ou bien… Comme un signe qu'il y avait peut-être une lueur d'espoir pour eux ? Après tout, d'une certaine manière, c'était ces deux criminelles qui lui avaient permis de comprendre pourquoi elle devait se battre pour Shinichi, est ce que l'une d'entre elle pousserait le vice jusqu'à lui donner les moyens de remporter la victoire ?

Mais peut-être qu'elle n'avait pas encore trouvé la force de gagner par ses propres moyens, expliquant ce besoin de chercher des raisons de continuer à résister en dehors d'un ami d'enfance ?

C'était ridicule… Il n'y avait nul besoin de se chercher des alliés de ce côté-là… De toutes manières, elle n'était pas seule… elle n'était plus seule…elle ne l'avait jamais été… Il y avait toujours eu un gamin pour veiller sur elle, et il était temps de lui rendre la monnaie de sa pièce…

Un dernier sourire glissa sur le visage de Ran, poussant les deux criminelles à froncer les sourcils, chacune pour leurs propres raisons.