Requiem for a dream
Chapitre 4
Briller par son absence… Une expression qui avait pris tout son sens pour Ran, à force de l'avoir appliqué à un ami d'enfance, depuis ce jour fatidique dans un parc d'attraction, ce jour qui avait été le tout dernier qu'ils avaient réellement partagé… Après tout, elle s'en rendait bien compte maintenant, les retrouvailles qui s'étaient déroulé entretemps, y compris et surtout les toutes dernières, ne les avaient réuni que pour mieux marquer la séparation qui s'obstinait à perdurer…
Mais le visage d'un imbécile de détective n'avait jamais autant occupé son esprit qu'au moment où une organisation criminelle l'avait placé hors de portée de son regard, la laissant tout juste en état d'entendre sa voix par intermittence…
L'ombre d'un sourire effleura les lèvres d'une lycéenne, tandis qu'on lui faisait arpenter un couloir interminable, les yeux bandés et les mains jointes devant elle par une paire de menottes dont la longue chaine ne faisait qu'un avec celles qui lui entravaient les chevilles.
En un sens, sa situation actuelle n'était qu'un prolongement des mois qu'on lui avait déjà fait endurer… Ran se demanda néanmoins si elle aurait le privilège de revoir son ancien camarade de classe, une toute dernière fois.
Après tout, ne bandait-on pas les yeux des condamnés à mort lorsqu'on les enchainait à leur poteau d'exécution ?
Avant de la plonger dans les ténèbres, cette femme n'avait-elle pas promis de la guider gentiment jusqu'à un cercueil qui lui était entièrement réservé ?
Ran sentit une goutte de sueur couler le long de son dos. Est-ce qu'elle allait rendre la monnaie de sa pièce à un détective, en disparaissant de sa vie du jour au lendemain sans même prendre le temps de lui dire au revoir, si ce n'était adieu ?
Une dette qu'elle allait peut-être combler, mais en l'approfondissant de son côté… Parce que cette fois, la personne qui serait laissé derrière n'aurait même plus l'occasion d'adresser des reproches au disparu, ni même l'infime espoir de seulement le revoir avant la fin de sa vie…
C'était injuste… Cet idiot ne méritait pas cela… Elle ne méritait pas cela… Personne ne méritait cela…
Mais peut-être fallait-il comprendre cette menace sibylline dans un sens figuré ? Avec un peu de chance, ou beaucoup de malchance, ils se contentaient de l'escorter à une cellule qui n'était plus celle d'un détective ? Une cellule où elle passerait peut-être ses tout derniers jours, seule, à continuer d'attendre un camarade de classe qui ne reviendrait jamais ?
Ou peut-être que la réalité combinait le meilleur comme le pire des deux mondes ? Ran frissonna en imaginant le couvercle d'un cercueil se refermer sur elle, avant que ses meurtriers ne procèdent à l'inhumation de leur victime sans avoir pris la peine de la faire passer de vie à trépas auparavant…
On ne lui laissa guère le temps de se torturer elle-même en s'imaginant le pire de toutes manières… Et elle ne savait pas si elle devait s'en réjouir ou non, tandis qu'elle contemplait son nouvel environnement…
Il ne s'agissait plus d'une cellule, cela ressemblait plutôt à une salle de bain collective, si on en jugeait au carrelage d'un blanc sale, aux grilles d'évacuation circulaires sur le sol, et aux pommeaux de douche qui étaient accrochés aux murs.
Lui accordait-il la possibilité de se décrasser ? Une illusion qui vola en éclat instantanément en percutant l'objet incongru qui était étendu sur le sol, à ses pieds.
Un casier métallique, semblable à ceux que les établissements scolaires fournissaient à leurs élèves pour alléger la charge de leurs sacoches, en y stockant les affaires qu'il n'avait pas besoin de ramener à leur domicile.
Les propriétaires de ce casier, non content de ne pas avoir trouvé la moindre chose de valeur à y conserver, en avait carrément retiré les étagères avant de l'allonger sur le sol dans une position fort peu adaptée à sa fonction d'origine.
Etant donné les idées morbides qui lui avaient traversé l'esprit avant de pénétrer dans la pièce, l'imagination de Ran combla instantanément le vide béant du meuble qui lui ouvrait sa porte, ce meuble qui s'était métamorphosé en un monstre d'acier qui salivait d'avance à la perspective d'engloutir la proie qu'on lui jetait en pâture.
Une vision qui perdura aux yeux de Ran, mais sous une forme différente mais pas moins effrayante, lorsqu'elle leva la tête pour croiser le regard d'une criminelle, tandis qu'elle ébouriffait gentiment les cheveux auburn d'une fillette. Une fillette dont les bras ployaient sous le bois du fin tuyau métallique qu'on lui avait glissé entre les mains.
« Hmmm ? Tu t'attendais à un modèle plus orthodoxe peut-être ? Non, Ran, rassures-toi, je ne vais pas te forcer à fermer les yeux pour ne plus jamais les rouvrir… Nous ne sommes pas ici pour te séparer définitivement de la réalité que tu partages avec ton tendre amour, non, non, non… C'est tout le contraire… Je vais justement te mettre à l'abri de toute tentation de laisser ton petit camarade derrière toi en te refugiant dans un rêve…ou même un bienheureux sommeil qui en serait dépourvu…y compris et surtout le genre de sommeil dont on ne s'éveille plus… Tu vois que tu n'as rien à craindre…»
Levant un index vers son interlocutrice, Houzuki replia le bras en direction du meuble qui était à ses pieds, un geste dont la signification sembla limpide aux deux hommes vêtus de noir qui l'avait accompagné jusqu'ici, puisqu'ils se mirent aussitôt à lui agripper les épaules pour la forcer à avancer vers le sort qui lui était réservé.
A défaut de leur faire bénéficier de son expertise en matière de karaté, ce qui aurait relevé de l'exploit vu la longueur de la chaine qui reliait ses poignets à ses chevilles, Ran se battit néanmoins avec l'énergie du désespoir…au point de forcer ses agresseurs à la trainer sur le sol, après lui avoir coupé le souffle en percutant son estomac du poing.
Lorsque la douleur qui l'avait vidé de ses forces se décida enfin à refluer, Ran releva les paupières pour contempler le visage d'une fillette et de celle qui l'encadrait, la tristesse brillant dans les yeux de la première contrastant avec la malice qui pétillait dans ceux de la seconde. Une vision qui ne perdura pas plus d'un instant avant qu'un volet métallique ne s'interpose entre elle et le plafond de la pièce.
Ses derniers espoirs de s'extirper de cette prison exiguë par ses propres moyens furent coupés net par le crissement d'un cadenas qu'on refermait… Et si elle avait continué de fixer la grille qu'on lui avait plaqué sur les yeux d'un air hébété pendant quelques instants, le chuintement d'une douche dont on ouvrait les vannes, et les gouttelettes d'eau qui s'immisçaient dans les interstices du casier pour s'écouler sur son visage, achevèrent de la ramener à la réalité.
Elle n'avait pas oublié ce criminel qui lui avait maintenu la tête sous l'eau de force pendant des secondes aussi longues que douloureuses, après l'avoir endormi… Une expérience qui revenait parfois hanter ses nuits, achevant de graver dans sa mémoire les circonstances de l'affaire qui lui avait servi de cadre…y compris et surtout, le triste sort de la dernière victime dont on avait découvert le corps.
Cette malheureuse qu'on avait attachée et bâillonnée après l'avoir allongé au fond d'une baignoire qu'une pomme de douche remplissait petit à petit, la tuant paradoxalement à petit feu, et prolongeant son agonie par de longues minutes d'angoisse que son assassin avait espéré récolter pour constituer son alibi.
Jusque-là, elle avait évité de se poser trop de questions sur ce qu'avait dû ressentir la victime de ce meurtre pendant les derniers instants de sa vie… Allait-on lui faire bénéficier d'un cours de rattrapage sur plusieurs heures ?
Des réflexions moroses qu'une fillette écrasa sous le poids d'une barre métallique, et du son qu'elle arracha à un meuble qu'elle semblait s'efforcer d'aplatir dans la mesure de ses faibles moyens.
La douleur qui avait fait voler en éclat les points de repère d'une lycéenne ne fût que le prélude à l'apocalypse qui se déchaina autour d'elle, tandis que le monde était violemment arraché de ses gonds.
Ses pauvres oreilles n'étaient pas les seules victimes des vibrations rageuses que relâchait la barre métallique en percutant la paroi, son corps tout entier ne faisait plus qu'un avec sa prison, se transforment en une gigantesque caisse de résonnance. La carapace protectrice dont on l'avait enveloppé, et sans laquelle elle se serait sans doute retrouvée avec plusieurs côtes brisés, se vengeait cruellement en amplifiant et en réverbérant les martellements qui devaient déjà commencer à la bosseler.
Si on ne l'avait pas enchainée, la tête en bas, au battant de la cloche d'une cathédrale, avant d'en tirer la corde de manière hystérique, on lui faisait subir ce qui s'en rapprochait sans doute le plus au monde… Malgré la protection qui la mettait à l'abri de la bastonnade qui cabossaient le plafond métallique, et les quelques centimètres qui s'interposaient encore entre cette prison et son front, elle avait la douloureuse impression que son crâne percutait de plein fouet les parois du gigantesque instrument de musique qui était tombé entre les mains du plus enthousiaste et du plus incompétents des compositeurs…
Une cloche au sein de laquelle on l'aurait enfermé tandis qu'une fillette faisait résonner le tocsin avec suffisamment de force pour réveiller une ville endormie, libérant une cacophonie qui serait déjà apparu à la limite du supportable pour des personnes qui seraient resté au seuil de la pièce, au lieu d'être en plein cœur de la tempête sonore.
Après plusieurs minutes de ce supplice acoustique, Ran commença à tirer sur sa chaine comme une hystérique, dans une vaine tentative d'en briser ses maillons pour porter ses mains jusqu'à ses oreilles. Même dans l'hypothèse hautement improbable où elle serait parvenue à ce miracle, elle aurait continué de ressentir ce vacarme jusqu'au fond de ses os. Elle en avait bien conscience, mais son corps se passait fort bien de l'avis de sa raison, et tout ce qui pouvait atténuer cette horreur, ne serait-ce que d'un décibel, valait la peine qu'on y jette ses dernières forces…
La tentation d'envoyer son front percuter le mur de sa prison, dans l'espoir de se plonger elle-même dans l'inconscience se présenta, mais elle recula devant la possibilité que sa pauvre tête puisse être en contact direct avec la surface du casier, au moment précis de la prochaine percussion…
Au plus grand soulagement de Ran, les forces d'une fillette n'excédèrent pas l'endurance d'une adolescente… Et pendant quelques secondes, le silence enveloppa de nouveau la pièce, à défaut d'une lycéenne qui était encore hantée par l'écho d'une cacophonie qui continuait de bourdonner… Un écho qui fût brutalement congédié de la conscience de Ran quand on lui offrit une variation de cette mélodie cauchemardesque, un morceau à quatre mains, cette fois.
Deux adultes avaient pris le relais, et exploitaient pleinement les possibilités que leur offrait le travail d'équipe, à commencer par celle de ne pas laisser une seule seconde de répit se glisser entre deux martellements, le temps que prenait l'un pour lever sa barre métallique était utilisé par l'autre pour abattre la sienne.
Ran avait prié pour qu'une métisse s'épuise à la tâche, elle la suppliait maintenant de reprendre ses forces au plus vite pour ne plus l'abandonner à ses deux collègues.
Après des minutes qui auraient tout aussi bien pu être des heures, voir des jours entiers, tant elles prenaient leur temps à s'étirer, le corps d'une lycéenne commença à échapper à son contrôle, et au martellement métalliques se joignit sa propre voix. Les supplications n'étaient plus silencieuses, ni même adressées spécifiquement à une fillette.
Des suppliques qui finirent par tomber dans l'oreille d'une personne qui ne souffrait pas de ce que Ran voyait à présent comme une bénédiction, la surdité, même s'il lui fallut les hurler jusqu'à menacer l'intégrité de ses cordes vocales.
« Hmmm… C'est trop pour toi ? Est-ce que je peux amener un détective dans cette pièce pour que tu le lui répète ? »
Une question qui se noya dans le silence, ou ce qui en tenait lieu pour la jeune femme qui mordait ses propres lèvres pour barrer le passage à toute réponse positive.
« Quel dommage, on dirait que notre patiente s'est endormie… Les remontrances de son réveil matin se font attendre… »
Elles ne se firent pas attendre bien longtemps, hélas…
Ran n'avait plus l'impression d'avoir été intégrée de force à la structure d'une cloche pour en remplacer le battant, le son s'insinuait si profondément dans son crâne qu'elle s'imaginait maintenant avoir un battant logé à l'intérieur de sa pauvre tête pour en percuter les parois par intermittence, y faisant résonner un douloureux écho dont elle sentait les ricochets encore…et encore...et encore…
Une chaine fût mise de nouveau à rude épreuve, tandis que celle qu'elle entravait essayait vainement de porter les mains jusqu'à ses temps. Si sa prison lui en avait laissé la liberté, elle se serait volontiers recroquevillée sur elle-même.
Combien de temps avant que sa détermination ne se fissure suffisamment pour ne plus la retenir de réclamer grâce ? Elle aurait bien voulu croire qu'il avait fallu une bonne demi-heure pour cela, mais elle n'était pas sûre d'avoir atteint la barre du quart d'heure, ou même des dix bonnes minutes…
Aucune importance, ils devraient bien s'interrompre quelques secondes pour lui poser cette question qui lui scelleraient les lèvres de nouveau, non ? Et une fois encore, elle pourrait avoir la satisfaction de demeurer muette…
Une manœuvre qui fonctionna une première fois…et même une seconde…
Malheureusement pour elle, on lui fit comprendre pourquoi un certain petit garçon aurait dû s'abstenir de crier au loup sur la place du village… Pour la simple et bonne raison qu'il n'y avait plus aucune oreille complaisante pour accueillir ses appels à l'aide lorsqu'un prédateur était sorti du monde de ses mensonges pour lui faire goûter une douleur bien réelle.
Si ses suppliques parvenaient à se faire entendre, elles étaient traités de la même manière que les râles d'agonie du meuble qui la maintenait prisonnière en son sein et expiait ses crimes à sa place.
Des mots parvinrent néanmoins à se glisser au sein du bourdonnement qui avait de nouveau réussi à se creuser une place au milieu des tintements.
« Dés…Je…suis…déso…lé…désolé…dé…so..lé…lé…lé… »
Est-ce que cette voix était la sienne ou celle d'une fillette qui avait retrouvé le cœur, ou au moins les forces de reprendre son dur labeur ?
Quelle importance ? Ran n'étaient plus capable d'établir une différence… De la même manière qu'elle n'arrivait plus à déterminer ce qui était le pire, entre un marteau piqueur qui percutait le sol qu'il fracturait sans lui laisser une seconde de répit, ou le gong d'un temple, soumis au va-et-vient d'un tronc d'arbre suffisamment massif pour qu'une dizaine d'hommes soient nécessaires pour le mouvoir…
Au fur et à mesure de leur alternance, les deux supplices s'entremêlèrent au point d'en être indissociable… Maintenant, elle s'imaginait au fond d'un pressoir dont elle sentait la vis contre ses tempes, une vis qui tournoyait lentement mais surement, accroissant la pression qu'elle exerçait sans pour autant rompre ou même ébrécher cette maudite noix, qui maudissait sa résistance autant que ses tortionnaires.
Sa propre voix avait été réduite à un niveau si bas qu'elle était à la limite de l'inaudible, et même ceux qui aurait collé l'oreille à la grille métallique d'un casier aurait eu de la peine à déchiffrer les syllabes qui se hissait péniblement entre les fentes pour mourir écrasées sous les coups des barres métalliques.
La signification de ses gémissements aurait néanmoins passé la barrière de la compréhension sans problème.
« Arrêtez…S'il vous plaît… Je n'en peux plus…Pitié…Je vous en prie…je vous en supplie...stop…trop…c'est trop…mal …ça fait mal…si mal….si…mal…pitié…qu'est-ce que je vous aie fait…je...ne sais pas… je ne sais…plus…mais…pardonnez-moi…par…do…nez…m…moi… je ne sais plus mais…je suis…sincèrement…désolé…dé…so…lé…»
Elle ne savait plus où elle était…depuis combien de temps on l'y avait confiné…Pourquoi elle devait subir tout cela… Tout ce qui demeurait clair à sa conscience, c'était qu'elle voulait que ça s'arrête… Même une seule minute…quelques secondes auraient déjà été une bénédiction qui lui aurait arraché des larmes de joies…
Aussi floue que soient le péché qui lui avait valu ce châtiment… les excuses comme les sanglots qui s'écoulèrent de ce pressoir furent sincères… Mais il n'y en avait jamais assez…il n'y en eut jamais assez…et il continuait toujours de s'en écouler…toujours… même lorsqu'on se décida à en relever le couvercle…
Lorsque le visage d'une fillette se présenta au sein de son champ de vision, auréolé d'un plafond à la blancheur aveuglante, Ran ne ressentit aucune émotion face à l'expression horrifiée qui fît son aurore sur ses traits.
Ce n'était peut-être pas dans un cercueil qu'on l'avait confiné pendant Dieu seul savait combien de temps, mais c'était pourtant un cadavre qu'on extirpa de cette boite. Un cadavre suffisamment vivant pour continuer de murmurer les mêmes syllabes incompréhensibles comme un disque rayé mais dont le regard vide glissait sur le monde, incapable de s'accrocher à quoi que ce soit.
Par contraste, ses oreilles demeuraient sourdes au silence qu'il avait si longtemps réclamé, tandis que son crâne continuait d'être vrillé par ce bourdonnement… Un bourdonnement qui finit par se muer en sifflement avant de se dissoudre dans le silence… Un silence voluptueux qui entrouvrit les lèvres d'une jeune femme dans un sourire qu'on aurait pu qualifier de niais en d'autre circonstances, laissant le passage à un filet de bave, tandis que sa tête se balançait au gré des mouvement de ceux qui la trainaient sur le sol après avoir glissé leur bras par dessous ses épaules…
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C'est le bruit assourdissant d'une sirène qui tira Ran de son état catatonique, tandis que sa pauvre tête se retrouva comprimée entre ce hurlement mécanique et la lumière aveuglante des projecteurs qui s'étaient actionné simultanément…
Un étau qui relâcha sa proie aussi soudainement qu'il l'avait broyé… L'abandonnant à la stupeur, un écho qui lui tenait lieu de silence, et une obscurité constellée par les cicatrices que l'agression lumineuse avait laissées sur sa rétine…
Où se trouvait-elle ? Depuis quand ? Comment avait-elle terminé ici ? Autant de questions qui traversèrent la conscience d'une lycéenne tandis qu'elle reprenait petit à petit ses esprit, pour faire face au noir complet, au sens propre comme au figuré.
Profitant de la brève accalmie qui lui était accordé, Ran tâtonnant vainement dans le noir, essayant de donner un semblant de contours à l'environnement qu'une lumière brûlante avait dissimulé aussi efficacement que l'obscurité qui l'avait aspiré en l'espace d'un instant…
Si on lui avait retiré cette double paire de menottes relié par une chaine unique, en contrepartie, on lui avait sanglé les poignets aux accoudoirs d'une chaise métallique avant de faire subir un traitement analogue à ses chevilles, qu'on avait entravé aux pieds du meuble.
Le dossier qui était derrière son dos était trop élevé pour qu'elle puisse basculer sa nuque en arrière, et la lanière de cuir qu'on avait fermement noué autour de son front la forçait à garder la tête haute en toutes circonstances, y compris celles où baisser les yeux aurait constitué un acte de défiance plus que d'humilité…
Pendant quelques minutes, l'adolescente secoua son corps de haut en bas, dans l'espoir de mouvoir ce meuble. Avec un peu de chance, et beaucoup de persévérance, elle pourrait peut-être effectuer un tour complet sur elle-même, de manière à tourner le dos aux deux projecteurs qu'on avait placé face à elle.
Malheureusement, ses ravisseurs avaient anticipé la possibilité puisque la chaise, en plus d'être en acier trempé, était fixée au sol de la pièce par une multitude de vis.
Ran eut tout juste le temps de se résigner à l'impuissance où on l'avait réduite avant que ses tympans ne soient à nouveau vrillés par un hurlement strident, qui comprima les mâchoires d'une lycéenne, tandis que ses paupières s'interposaient vainement entre ses yeux et les projecteurs. Des projecteurs qui auraient tout aussi bien pu être deux lames chauffés à blanc dans la conscience de celle qu'ils tourmentaient.
Des tortionnaires dépourvus d'âmes, qui resteraient définitivement sourds face à ses supplications… mais également aveugle à ses accès de faiblesse… Elle n'arrivait pas à déterminer si sa situation actuelle constituait une continuation, une dégradation ou une amélioration par apport à ce qu'elle avait subi…
Préférant voir le bon côté des choses, Ran poussa un soupir de lassitude avant de relâcher toute la tension de ses muscles, au point qu'elle se serait sans doute avachie sur cette chaise si on ne l'y avait pas entravé…
C'est avec une expression ennuyé que la jeune femme se mit à anticiper la prochaine attaque, un ennui qui fût tout juste teinté d'irritation quand elle se décida enfin à survenir…
Au final, passé la surprise des toutes première fois, ce n'était pas si difficile à endurer… Tout au plus une corvée à laquelle elle ne pouvait pas se soustraire, aucune commune mesure avec l'enfer qu'il lui avait fait endurer quelques minutes plus tôt…
Un sourire désabusé parvint même à se hisser sur le visage de Ran. Elle pouvait y arriver… Non, elle y arriverait sans problème… Le doute comme l'angoisse avaient été exorcisés de son cœur…
Eh, au stade où elle en était, elle prenait même le temps de compter les intervalles qui s'écoulait entre deux relances du gigantesque réveil matin qu'on avait installé à son intention… Cinq bonnes minutes ou quelque chose d'approchant…
Un résultat que les appareils confirmèrent au fur et à mesure de leurs actions répétitives… Bien, à défaut des aiguilles d'une montre ou du degré d'intensité de la lumière du soleil, on lui avait laissé une manière de mesurer l'écoulement du temps…
Cela aurait pu constituer un semblant de base sur laquelle s'appuyer pour faire face aux assauts répétés contre son équilibre mentale, mais l'illusion se fracassa au bout d'un temps que Ran s'avéra incapable d'enfermer dans des limites précises…
S'il y avait eu une régularité de métronome dans l'activité des instruments de torture, elle commença à s'ébrécher, leur rythme s'altérant de manière aléatoire au gré des caprices de ceux qui les actionnaient à distance…
Les ingénieurs en charge de sa perception du temps procédaient de manière subtile, retranchant une ou plusieurs secondes aux intervalles qu'ils lui avaient offerts en guise d'unité de mesure du temps… Des différences imperceptibles, mais qui s'accumulaient, jusqu'au moment fatidique où la prisonnière se sentait devenir folle en constatant qu'une demie journée avait été subtilisé à sa vie à une vitesse tout juste suffisante pour qu'un professeur inflige une heure d'ennui à sa salle de classe…
Fort heureusement, recompter mentalement les secondes qui s'interposaient entre deux vagues de lumières fût suffisant pour s'extirper de ce piège, et rendre sa consistance et sa logique au monde intérieur dans lequel elle s'était retranchée.
Mais tel un enfant capricieux et borné, son corps ne pouvait s'empêcher de comparer son horloge interne au rythme du spectacle de sons et lumières qu'il subissait. Un rythme qui n'était pas suffisamment régulier pour être crédible, sans pour autant être suffisamment chaotique pour qu'on cesse totalement de s'y fier jusqu'à un certain degré, au moins inconsciemment.
Sa raison avait capitulé fautes de points de repère à sa disposition, y compris celui d'un mensonge suffisamment consistant pour pointer la vérité dans la direction opposé à la sienne, laissant son enveloppe charnelle paniquer tandis que l'écoulement du temps oscillait sans rime ni raison entre la viscosité et la fluidité...
Pouvait-elle réellement y arriver ? Des réponses contradictoires lui martelaient les oreilles comme les yeux, tantôt lui murmurant de manière rassurante qu'elle avait déjà enduré des heures entières en l'espace de clin d'œil, tantôt tournant en ridicule son incapacité à faire face à un désagrément de quelques minutes…
Il y eut même un moment où le temps suspendit littéralement son vol, enveloppant la lycéenne d'une obscurité protectrice où elle aurait pu s'assoupir…avant qu'un son strident ne la fasse sursauter, ou l'équivalent le plus proche dans son état…
Un son strident qui aurait été à sa place dans un pays en guerre, pour suggérer aux réfugiés de se mettre à l'abri du raid aérien qui s'approchait pour noyer une ville déjà en ruine sous un déluge d'acier et de flamme… Les metteurs en scène du spectacle semblaient partager cet avis puisqu'ils décidèrent de relâcher un véritable bombardement sur les yeux de leur prisonnière…
Ce vacarme assourdissant perdura au -delà de la durée à laquelle on avait habitué Ran jusqu'à présent, tandis que les projecteurs se mirent à ouvrir et refermer les vannes qui entravaient leur flot de lumière à une fréquence qu'on ne pouvait décemment plus mesurer en minutes, ni même en secondes… On n'aurait pas pu insérer un dixième de seconde dans l'espace qui séparait deux clignotements, même à coups de marteau. ..
Si les appareils ne souffraient pas d'une crise d'épilepsie eux-mêmes, l'horreur visuelle auquel ils exposaient leur cible aurait déclenché des spasmes chez une personne photosensible…
Et on ne pouvait pas blâmer ce feu d'artifice démoniaque sur le moindre disfonctionnements… Chaque détail en avait été mûrement planifié par ceux qui l'avaient enfermé ici…
Une accusation amplement confirmée par la manière dont ce ballet lumineux constitua la nouvelle norme, après un interlude trop bref aux yeux de la lycéenne, peu importe sa durée réelle…
Par moment, le déluge lumineux ne prenait même pas la délicatesse d'être précédé ou tout du moins accompagné d'un coup de tonnerre, survenant sans prévenir et sans laisser le temps à sa victime de se réfugier derrière la maigre protection que lui offrait ses paupières…
Ce n'était pas seulement les secondes qu'on laminait impitoyablement en les enfermant dans des carcans trop petits pour les contenir, c'était la conscience au sein de laquelle elles s'écoulaient… Une conscience qui hurlait silencieusement pour qu'on la laisse enfin tranquille…
Une conscience qui comprenait à présent ce que pouvait ressentir un grain de blé collé à une meule, une meule qui l'écrasait de tout son poids sans pour autant parvenir à le broyer, une meule qui continuait de tourmenter sa victime après l'avoir libéré temporairement de son fardeau…A chaque nouvelle révolution du cercle de pierre, sa prisonnière était hanté par ses anticipations du moment fatidique où ce qui lui tiendrait lieu de ciel lui tomberait de nouveau sur la tête…
Des anticipations bien cruelles, leurs prophéties avaient toujours un temps de retard ou d'avance sur le sort qu'elles lui annonçaient…
On ne lui avait pas laissé la moindre compagnie au fond de cette cellule, mais on n'avait pas eu pour autant la cruauté de l'y abandonner sans la moindre distraction… Et c'était bien cela le problème… Le fil de la moindre pensée était coupé net en même temps que les minutes ou les secondes, la moindre réflexion était écrasée par ce bruit strident, les souvenirs ou les prophéties tissées par son imagination étaient congédié brutalement de la cellule en même temps que l'obscurité…
Ran ne pouvait même pas prétendre que ce qu'elle subissait était au-dessus de ses forces et, là encore, c'était bien là le problème… Ce supplice la rendait folle, mais sa raison pliait douloureusement sans pour autant rompre une fois pour toute…
Un supplice qui dura… un certain temps… Cela avait pu être des heures ou même des jours pour ceux qui avaient la chance de vivre en dehors de cet enfer mais, pour celle qui y fût enfermé, cela se prolongea pendant une sempiternité…
