Chapitre 12

J'ai tué Bran. J'ai tué Bran. Cette pensée me hante, m'obsède. Je revois son visage pâle, ses yeux bleus-gris. Les mêmes que ceux de Lilianne. Comment pourrais-je la regarder en face ? J'aurai pu le sauver ! Si je n'avais considéré qu'une petite ombre prête à être tuée était une petite ombre de moins... Si je n'avias pas considérée que la fille du Deux était trop dangereuse, qu'elle pouvait donner l'alerte ! On était 5, bordel ! 5 contre 1, on aurait pu gagner ! Tout ça parce que je n'ai pas voulu prendre de risques ! J'aurai pu empêcher deux meurtres, et je n'en ai empêché aucun.

Je comprends la douloureuse réalité des Hunger Games. S'enfoncer dans les abîmes de la culpabilité, de la traîtrise et de la haine. Tuer, tuer, encore et encore. Pour que le Capitole aie du spectacle. Pour qu'il se divertisse, aux dépens de 24 jeunes gens à qui ils retirent leur droit de vivre, leur humanité, leurs proches !

Mais personne ne peut s'attaquer au Capitole. Alors, je commencerai par la fille du Deux. Elle est la première sur ma liste. Elle mourra comme Bran est mort, dans la poussière.

Tout mon corps crie vengence. Vengence ! Vengence ! Toute mon âme hurle ma peine et ma haine. Je suis dévorée par un feu ardent qui me brûle les entrailles. Je suis enfant de la haine et de la rage, je suis enfant des Hunger Games.

Epona marche à côté de moi. Elle seule permet de ne pas me perdre, elle seule est mon amie. Des liens se créent cependant. Moi et Epona. Epona et Jordan. Jordan et Julian. Julian et Epona. Céré et Julian. Jordan et Céré. Moi et Céré. Jordan et moi.

Les autres sont amicaux, mais ils ne comprennent pas. La douleur déchirante dans le flanc, le feu. L'impression d'être plongée dans l'eau, être en apnée. Les larmes qui ne coulent pas.

Epona comprend, elle qui a tué celui qu'elle aimait. Elle sait ce que j'éprouve.

Bran était un ami, un compagnon.

Je veux hurler, je veux pleurer, m'effondrer en un petit tas, attendre la mort. Je veux rester silencieuse, me venger, me battre, donner la mort.

Le coup de canon tonne, mais je m'en fiche. Bran était un garçon sympathique. Gentil, à l'écoute, mais aussi renfermé et détruit par la mort de son frère. Et voilà qu'il l'a rejoint. Dans la mort.

La fille du Deux va payer.


Nous nous arrêtons. L'air de la montagne est vif et frais, revigorant. L'hymne de Panem retentit. C'est la troisième fois depuis le début des Jeux, donc troisième jour. Il est facile de perdre le fil du temps dans cette arène où on est réduit à survivre.

Le visage de la fille du Cinq s'affiche. C'était elle le coup de canon de tout à l'heure.


La plage a l'air déserte. Elle descend sur les rochers. Elle ne se fait pas d'illusion, l'eau de la mer est salée, mais un instructeur en survie lui a expliqué comment faire pour la dessaler. Ca marche en petites quantités, mais ça marche. Alors, pourquoi pas ? La soif commence à se faire sentir. Elle s'approche de l'eau, remplit la petite gourde qu'elle a tiré du Bain de Sang. Le garçon du Huit, qui est mort hier, l'a blessé à l'épaule droite, mais ça va. Elle a pu nettoyer la plaie et l'a bandé. Donc, à part la soif, elle est pas trop en mauvais état. Elle retourne vers la plage. Pourquoi pas installer le campement ici ? Personne n'est dans le coin. L'air iodé la change de l'air pollué du Cinq.

Elle fait un petit feu, fait cuire des coquillages qu'elle a ramassé. Elle mange avec plaisir, elle avait faim.

Un crissement se fait entendre. Elle se retourne, et voit des crabes. Des GROS crabes, armés et probablement venimeux. Qui se réveillent.

Elle pique un sprint, les crabes la suivent. Elle arpente la plage, réveillant d'autres crabes. Ses poursuivants augmentent sans cesse et elle est à bout de souffle.

Droit devant elle, d'autres crabes. Elle est prise au piège. Elle trébuche, s'étale de tout son long.

Les crabes commencent à la dévorer vivante.


D'où nous sommes, nous pouvons voir le campement des carrières. Ils allument un feu; ils n'ont pas peur de se faire attaquer.

- On doit faire quelque chose, marmonne Jordan.

- Quoi ? l'interroge Céré.

- Contre les carrières. Réduire leur influence.

- Voler leurs provisions, propose Epona.

- Pas assez définitif.

- Incendier leur camp, propose Julian.

- Pas mal, fait Céré.

-Il faut qu'ils aient peur. Qu'ils se sentent menacés, explique Jordan.

- En tuer quelque uns.

Tous se tournent vers moi, stupéfaits.

- La fille du Quatre est forte. Mais elle me veut. Et moi, je veux la fille du Deux. Vous n'aurez pas à tuer ou à prendre des risques. Tendons-leur un guet-apens. Puis, au soir, nous dissoudrons l'alliance.

Un silence de mort suit ma déclaration. Malgré l'obscurité, je vois clairement leurs mines à la fois stupéfaites et soulagées. De ne pas se salir les mains. D'avoir un plan concret.

La rage me dévore. Que pense Lilianne ? Papa ? Maman ? En me voyant planifier la mort de mes adversaires, sachant que j'en ai déjà tué un et achevé un autre ?

Mais je m'en fiche, maintenant. Lilianne, Papa et Maman ne viendront pas me disputer parce que j'ai fait une bêtise dans l'arène. Et j'imagine qu'avant tout ils veulent me voir rentrer.

Je les chasse de mon esprit. Rien, à l'extérieur, à part les sponsors et Wendy, me permettra de survivre. Alors, autant cesser d'y penser.


La nuit est belle. Trop belle pour mon âme torturée par les remords et les regrés.

Tout le monde dort. J'ai convaincu les autres que que pouvais m'occuper de la garde seule.

Je vois un parachute descendre vers moi. Un parachute argenté, au sceau du district Sept. J'ouvre ce qu'il contient; un petit carré de papier s'en échappe.

" Sois forte "

Un petit flacon accompagne le mot. Je lis l'étiquette: Poison de Narcaus

Je connais ce poison. Il arrête progressivement les organes vitaux. J'en enduirais sur ma lame pour tuer mes deux adversaires.

Bran est mort. Mais moi, je suis vivante et plus déterminée que jamais à sortir de cette arène.