Chapitre 18
Péniblement, je panse mes plaies, évite que le sang ne coule trop avec un garot. Je me sens vidée, sans énergie.
Il faut que je bouge, il faut que je sorte.
Kyle n'a pas renoncé; il m'a juste blessée assez profondément. Pourquoi ?
Mais l'heure n'est pas aux interrogations.
Je tremble de tous mes membres, n'arrive pas à me relever. Je suis quand même dans un sale état, et je le sais. Par miracle, son coup de faux ne m'a pas endommagé d'organes vitaux.
Je me traîne dans la boue jusqu'à l"endroit où il rangeait ses affaires. Une remarque mon reflet dans une flaque d'eau. Une adolescente maigre, sale, à l'expression hagarde et aux yeux... deux puits profonds de douleur et d'incompréhension.
C'est là que je réalise.
Je suis en finale.
Mes yeux s' habituent doucement à la lumière du crépuscule. Un parachute vient d'arriver, un tonifiant qui fait oublier la douleur, pour trois jours au moins. Je l'ai bu cul-sec, sans me poser de questions. Wendy sait ce qu'elle fait.
L'hymne, encore. Je n'ai pas envie d'entendre sa mélodie pompeuse, d'autant plus que, maintenant, Bloody sait qui est son adversaire.
Seizième jour. Ces Hunger Games sont plus longs que la moyenne.
Bon, je ne vais pas rester là éternellement.
Je pars sans même un regard en arrière.
Demain, ce sera la finale. Tout le Capitole est en ébullition, à mon avis. Un jour a passé; je me doute que Bloody me traque.
A la lisière entre la jungle et la prairie, je m'endors attachée dans un arbre, indétectable. Mes doutes refont surface. Bloody est quand même plus que coriace... Il n'a pas hésité à assassiner son alliée, alors je doute qu'il ne prenne de gants avec moi.
Mon coeur bat plus vite. Si je gagne... Je touche enfin mon but du bout des doigts. Mais après ? Sans doute accomplirai-je mes rêves qui me paraissent aujourd'hui tellement dérisoires, quand ma vie ne tient qu'à un fil, et que ce fil dépend de Bloody.
Mais le Capitole va l'avoir, ce combat qu'il attend avec impatience. Attendre un jour de plus serait idiot. Je me sens prête, la détermination revient avec l'évocation de ma famille. Tout est possible, maintenant.
Je l'attends de pied ferme devant la Corne d'Abondance. Il n'est pas encore là, il doit être en vadrouille. Mais je sais qu'il reviendra pour prendre son petit-déjeuner. En patientant, j'en ai profité pour m'offrir, moi aussi, un solide repas.
Un point sombre à l'horizon... Le voilà. J'ai un goût amer dans la bouche, je m'humecte les lèvres et raffermit ma prise sur mes armes.
Il m'aperçoit enfin. Surpris, il me dévisage, puis le mépris et la joie ( une joie malsaine, qui fait froid dans le dos, et n'est pas sans me rappeler la lueur malsaine dans les yeux de Kyle. Lueur qui ne brillera plus jamais, de mon fait, à vrai dire ) apparaissent sur son visage. Il saisit un javelot.
Mais, apparemment, avant, il a envie de causer.
- T'es pas la fille du Huit, toi ? me demande-t-il.
- Non. Celle du Sept, je réponds sans laisser paraître aucune émotion. Mon visage reste froid et lisse.
- Ah oui, c'est vrai. Celle du Huit, Golden l'a tuée au Bain de Sang.
- Golden ? Celle que tu as assassiné comme un lâche ? je demande pour le provoquer, bien que mon visage ne laisse transparaître aucune émotion.
Bloody frémit de rage contenue.
- Tu l'as vue ?
- Tout, sans exception. J'admets, une carrière insensible comme ça, ça fait pas classe de la voir pleurnicher et supplier. D'ailleurs, je pense qu'elle savait qu'elle perdait toutes chances de survie si tu l'épargnais. Quel sponsor soutiendrait une carrière faiblarde et pleurnicharde ?
Il bouillonne.
- Je l'ai tuée parce que je n'avais pas le choix !
Sa couverture se craquèle. Je suis en train de le pousser à bout.
- Mais c'était quand même lâche, je poursuis, implacable.
- Peut importe maintenant, parce que je vais te tuer comme je l'ai tuée, souffle-t-il soudain avec un calme déroutant. Il semble s'être resaisi.
Et il attaque.
Je pare ses coups, puis, soudain, lâche mon javelot, esquive son dernier coup et en profite pour lui planter un couteau dans l'abdomen. Il hurle, et j'ai bien du mal à ne pas finir empalée sur sa lance. Je brandis ma hache. Je vis l'instant le plus décisif de ma vie.
Un violent coup de pied dans le ventre me projette une dizaine de mètres plus loin. Ma hache et mon couteau tombent à une dizaine de centimètres de ma main, mais je n'arrive pas à les attraper. Et pour cause, Bloody me bloque. Il s'assoit sur moi et me sourit d'un air sadique.
- Voyons, par quoi vais-je commencer ? murmure-t-il à mon attention en brandissant un couteau terriblement recourbé.
Je le fixe sans ciller, bien décidée à ne pas flancher. Oui, si je meurs, au moins mourrais-je dignement.
- Par tes jolis yeux ? Oui, ce serait intéressant...
Il est bien trop lourd, mais si il relâchait la pression ne serait-ce qu'une seconde...
Je lui crache à la figure.
Surpris, il s'écarte légèrement. C'est assez. Je roule sur le côté, attrape mon couteau et lui enfonce dans l'oeil. Il pousse un hurlement de bête. Je me relève et attrape ma hache. Mon ventre, là où j'ai pris son coup de pied, me fait un peu mal. Je serre les dents et ignore la douleur.
Bloody lui aussi s'est relevé. Son visage est à moitié couvert de sang. Son rictus est effrayant. Il va me tuer.
Mais je ne compte pas le laisser faire.
Ma hache l'atteint au bras gauche ( mais il est droitier ). Il pousse un râle.
Et son javelot vient se planter droit dans mon ventre.
Oh mon Dieu. La douleur déferle en moi. Je n'ai plus que quelques minutes à vivre, et nous le savons tous les deux.
Mais quelques minutes, c'est suffisant pour tituber jusqu'au côté où son oeil est crevé. C'est suffisant pour le décapiter à la hache.
C'est suffisant pour entendre Claudius Templesmith:
" Mesdames et Messieurs, la gagnante des 57eme Hunger Games, Leeloo Inost du District Sept ! "
C'est suffisant pour entendre le vrombrissement d'un hovercraft, juste avant que tout devienne noir.
