2_ Éboulement

Les jours suivants étaient plus faciles à supporter pour Pyro. Il s'amusait à voir l'ingénieur BLU de loin, le saluant secrètement. Et lui, lui signalait avec discrétion où il avait posté ses tourelles afin que le pyromane les évite. Pyro bien entendu n'en faisait pas part à ses collègues par respect pour le BLU, sinon cela pourrait changer toute la donne.
S'ils se croisaient, ils passaient en se jetant un regard amical. Si l'un des deux était accompagné, l'autre s'enfuyait. Bien souvent c'était l'ingénieur qui était accompagné du Soldier qui profitait des distributeurs et l'incendiaire faisait demi-tour en vitesse.

-C'est ça ! Rentre chez ta mère ! Lâche ! lui criait alors le Soldier BLU.

Et quelques minutes plus tard il brûlait au détour d'un couloir.

-Comment ça se fait qu'il te fuit comme ça le marmonneur RED ? demanda-t-il un jour à l'ingénieur.

-J'lui ai juste fait comprendre qui était le patron ! répondait alors l'autre.

Ses coéquipiers ne lui demandaient jamais plus d'explication, ils savaient de quoi il était capable s'il était énervé. Ils se disaient tout simplement qu'il avait coincé l'ennemi dans un coin et lui avait fait passer « un sale quart d'heure » comme disait le soldat.

Ce jour-là, le soleil brûlait la moindre parcelle de peau à découvert. Les scouts étaient rouges mais continuaient toujours de courir, s'abreuvant de sodas divers. Le RED Soldier avait fini par convaincre Pyro de le suivre dans les tunnels pour prendre l'ennemi par surprise. Mais lorsqu'ils arrivèrent à l'ombre du boyau de terre, un « bip bip » régulier les arrêta.

-Tourelle droit devant ! chuchota le grand homme.

-Mmuuf mh maah ?

-Ouais ! J'suis paré !

Et l'homme au casque s'élança, bondit et envoya sa rocket sur la tourelle qui le mitraillait. Deux bombes en plus venant de derrière firent sauter le bâtiment érigé par l'ingénieur BLU un peu plus loin derrière. Celui-ci arrivait armer d'un long fusil à pompe ainsi qu'accompagné de son Scout et de son Soldier. Les échanges de tir venait à peine de commencer qu'un bruit effroyable les stoppa net et les fit tomber à terre. Il fit soudain plus sombre et un nuage de poussière se souleva dans tout le tunnel. Ou plutôt le morceau de tunnel. Pyro fut le premier à relever la tête et à constater que les deux côtés du couloir terreux étaient bouchés par de lourds rochers et des débris de bois et de métal.

-Qu'est c'que c'est ?! tonna le militaire bleu.

-Quoi ? Quoi ? Quoi ? S'est passé quoi là ! paniquait l'éclaireur.

-Je dirais bien un éboulement moi ! fit le Demoman RED en tapotant les pierres.

Engineer se releva en massant son crâne :

-J'en ai b'en peur, les garçons, hm j'me suis pris un coup sur la caboche j'vous dis pas ! Heureus'ment qu'j'avais mon casque !

-Ça va aller ? s'inquiéta le soldat.

-Ouais, ouais, tout va bien !

Pyro n'osa pas s'approcher de lui et resta aux côté de son coéquipier RED.
Un haut-parleur dans le tunnel grésilla :

-Qu'avez-vous fait, bande d'idiots ?! vociféra l'administrateur. Vous vous amusez à détruire le terrain maintenant ?! Ma patience à des limites, mercenaires ! Non seulement vous êtes des incapables, et des brutes sans cervelle, mais en plus vous êtes des maladroits ! Vous avez réussi à vous piéger à six dans ce fichue tunnel en vous bagarrant inutilement comme des bêtes juste pour votre ego et non pour le travail qu'on vous a donné ! Je vous signale également qu'en plus de l'éboulement vous avez réussi à faire s'effondrer deux bâtiments qui étaient au-dessus, tuant par la même occasion quelque uns de vos camarades ! De quoi ralentir encore cette mission ! Je suis très en colère, mercenaires ! Vous Demoman, on ne vous a jamais appris qu'une bombe détruit tout sur son passage, notamment l'environnement ? Et que dans une galerie souterraine tout s'effondre du coup ?! Pareils pour vous Soldiers ! On ne vous a jamais fait mention du fameux « connaître son environnement » à l'armée ?! Vous êtes prisonniers de vos bêtises à présent ! Et vous Engineer hein ?! Vous préférez éviter le combat et vous cacher dans un tunnel tranquille pour vous la couler douce et échapper à cette malheureuse chaleur ! Je n'arrive vraiment pas à croire ça de vous, vous me décevez énormément ingénieur ! D'autant plus que vous vous postez en plein milieu avec par la même occasion la plus grosse tourelle que vous pouviez faire pour faire s'effondrer une mine ! Cette preuve d'inintelligence me désespère et je comprends à présent pourquoi votre concubin vous ait quitté ! Permettez-moi de vous dire que je songe au renvoi ! À présent, débrouillez-vous pour vous sortir de là, je n'ai plus rien à faire avec vous !

Tous restèrent sans voix. Ils n'avaient jamais autant été sermonné et encore moins de cette façon. Ils avaient tous le regard dans le vide et le silence était tel qu'on put entendre l'ingénieur déglutir. Alors vint le moment qu'il redoutait tant :

-Eh… C'est quoi concubin ? demanda le scout.

-C'est un petit copain… répondit le soldat, tournant un regard interloqué vers le mécano.

-Ah putain ! Mais t'es une foutue pédale l'ingé ! s'écria le jeune homme.

-Beh ça alors tu me déçois ! renchérie le grand homme.

-Eh ! Eh ! Eh ! C'pour ça qu'tu nous regarde dans les douches ! AH ! T'es dégueulasse ! continuait l'autre.

-Non, non, je n'ai jamais… tentait de se défendre l'ingénieur.

-Par contre tu ne nies pas être une fiotte, mon saligaud ! beuglait son collègue au casque.

-T'es un putain de pervers trop dégueulasse, mec !

Engineer en avait assez. Il se sentait humilié et en colère. Il jeta son casque à terre avec violence, abaissa ses lunettes et hurla en menaçant de sa clef à molette :

-BORDEL ! Oui je suis gay ! Oui j'ai couché avec des hommes et qu'est-c'que ça change ?! Parce que NON je n'vous regarde pas dans les douches, espèces d'imbéciles ! Je n'vous mate pas, je n'fantasme pas sur vous, je n'vais pas vous sauter dessus, je n'l'ai jamais fait et je n'le ferais jamais ! C'est bien clair !? On vient de s'faire passer un sacrer savon par l'admin, elle à révéler des infos personnels à mon sujet alors qu'elle n'en avait pas l'droit et me menace de m'renvoyer, et vous tout c'que vous trouvez à faire c'est me sermonner, me r'pousser, me dire qu'j'vous dégoute alors qu'y n'sait jamais rien passer ! Alors très bien, continuez à m'insulter, mais pour le coup, c'vous qui me décevez et dans c'cas compté pas sur moi pour vous aider à vous sortir de là !

Les deux autres ne répondirent pas pendant un moment et le Demoman vint entre eux avant que d'autres répliques n'empirent la situation.

-Ouais, qu'elle nouvelle ! Votre ingénieur est une pédale, que c'est écœurant ! Par contre j'ai une annonce peut être plus importante pour vous, le Respawn ne fonctionne plus !

Le BLU trapu croisa les bras et s'éloigna un peu pour se retrouver au près des reste de sa tourelle. Les deux autres mirent un certain temps à assimiler ce que venait de leur dire l'Ecossais. Puis Soldier réagit :

-Quoi ?!

-Notre Soldier à nous est toujours sous les décombres… son… il n'a… pas respawné… Il est vraiment mort…

Les BLUs se tournèrent vers Pyro agenouillé auprès d'un cadavre brisé et sanguinolent entre les rochers.

-Ça veut dire que… commença le soldat

-Qu'on va tous mourir ?! s'affola l'éclaireur.

-Non espèce d'imbécile ! Enfin oui si il nous arrive une merde mais… Tous ceux qui étaient dans ces bâtiments…

-Mort, finit le Demoman, ouais c'est ce que je me suis dit aussi. Et j'sais pas où sont les autres encore en vie et j'pense pas qu'on vienne nous sauver de là !

Le militaire s'assit par terre contre la paroi de terre et se perdit dans ses pensées. Pour une fois, le gamin habituellement bavard l'imita, choqué par la nouvelle. L'homme noir revint auprès du cadavre de son coéquipier qui avait été pour lui un très bon ami. Pyro décida qu'il valait mieux le laisser seul car après tout, lui, il n'avait jamais été très aimé du soldat. Il s'arrêta à quelque pas de l'ingénieur assis sur une de ses caisses de ferraille peinte en bleu. Le Texan ne le vit pas. Il ne prêtait plus attention à ce qui l'entourait, il était comme éteint les yeux dans le vide. Il était éclairé par une lampe à huile accroché au mur et la lumière fit scintiller quelque chose près de sa paupière. Pyro cru voir alors une larme rouler sur sa joue.
Il s'approcha doucement et lui tapota l'épaule. L'autre se tourna vers lui, désemparé.

-Mhu mplluumrrh ? fit une petite voix étouffée.

Sans savoir comment il avait fait, il comprit la question du pyromane : « tu pleures ? »

-Tout va bien, mon garçon, je… bah ! T'en fais pas…

Sa voix était si triste. Pyro sentit son cœur se tordre dans sa poitrine. Il ne pouvait pas le laisser comme ça. Il s'agenouilla à côté de lui et passa ses bras autour de son cou et réfugia sa tête contre sa joue. Il sentit en retour les bras robustes se refermer autour de lui et le serrer. Il savait qu'il se retenait de pleurer mais ses larmes coulaient toutes seules. À quoi pensait-il ?
L'ingénieur était assez près de lui pour entendre un « Moi je m'en fiche, je t'aime bien, et te voir triste me rend triste. » Il le serra un peu plus fort et lui murmura :

-T'es un bon garçon, Pyro, tu sais ça ?

Enfin il sourit. Pyro sentit le mouvement des muscles sur le doux visage et il se recula pour voir ce beau sourire. Il ne put s'empêcher d'applaudir vivement et de lui accorder une acclamation joyeuse. Engineer enleva ce qui restait de ses larmes sur ses joues et caressa la tête du RED.

-Tu sympathises avec les REDs maintenant ? ironisa le soldat.

-Lui au moins n's'arrête pas à des préjugés ! reprocha l'autre. Et puis, si on veut sortir d'là, va falloir s'entraider.

-Quand est-c'qu'on sort ? se plaignait Scout.

-Je pense d'abord qu'on va se r'poser, t'es couvert d'écorchure, toi Soldier t'es blessé à la cuisse et moi je m'suis pris quelques pierres sur le gueule ! Vous les Reds, rien de cassé ?

Le Demoman n'avait visiblement rien physiquement mais Pyro boitait un peu et avait mal à un bras. Impossible de soulever son lance-flamme pour le moment ou d'utiliser sa masse.

-Les murs tiennent bien encore, j'pense qu'on peut prendre un peu d'temps pour soigner les bobos et dormir un coup, planifia le mécano.

Tous acquiescèrent. Soldier soigna au mieux sa jambe avec l'alcool de l'expert en bombes et la banda avec un morceau du débardeur qu'il portait en dessous sa veste. Puis il aida l'éclaireur à s'occuper de ses petites plaies.

-T'n'as pas d'blessures ouverte, Pyro, t'es sûr ? demanda Engineer.

L'autre répondit par un hochement de tête de droite à gauche.

-T'es sûr ?

Cette fois, la réponse fut une petite pichenette sur son crâne rasé.

-Très bien, très bien, gamin, mais bon j'm'inquiète, on va avoir b'soin de bras après pour sortir de là !

-Mmhhm mhhmpphmpggr mphmmhpmrp.

-D'accord !

À vrai dire, il n'avait pas compris un traitre de mot de cette phrase mais vu le ton, son inquiétude embêtait le RED.

-Bon, les garçons, v'm'en voyez désolé mais j'vais dormir un peu, histoire d'avoir les idées au clair après.

-Oui, je m'occupe de rester éveiller pendant ce temps ! Juste au cas où ! répondit Soldier.

-Fais comme tu veux, soupira l'ingénieur.

Puis il défie le haut de sa salopette, déboutonna sa chemise et l'enleva pour la rouler en boule et s'en servir comme coussin. Il ne vit pas le regard désorienté de Pyro qui admirait ses bras nus et son torse contre lequel il rêvait de se blottir une nouvelle fois. Il s'allongea à même le sol et croisa les mains sur sa poitrine. Il avait choisi un endroit ou la terre était un peu plus mole histoire de ne pas trop avoir mal au dos au réveil. Scout vint le rejoindre d'un côté, Pyro de l'autre.
Le militaire veilla sur leur sommeil, tendant de temps à autre son oreille pour entre des bruits peu commun : des bruits mécaniques, des tintements métalliques et le chant des pas de personnes rangées en ordre et avançant en cadence. Il trouva ça très suspect mais tant qu'on ne les embêtait pas, il laisserait ses coéquipiers dormir. Il leur parlerait de cet évènement à leur réveil.