Un petit clin d'oeil envers le tome 1. J'aime à m'imaginer ce qu'aurait été la vie des tributs s'ils n'avaient pas été tirés au sort, ou même avant leur égibilité :)

Chapitre pimenté! Merci de ne pas oublier de reviewer si vous avez aimé (ou pas d'ailleurs)

Chapitre 6: L'échappée du moineau

-Quelqu'un vient, souffle Herbie

-Le poseur de pièges, déjà! jure Tiago entre ses dents.

-Oui, et je me demande qui ça peut bien être, marmonne son ami. Pas de temps à perdre, va chercher Meryl.
-Et toi?

-Je vais le retenir.

-T'es fou, et s'il fait partie du groupe des carrières?

-Alors fuyez, annonce Herbie lugubrement.

Il le considère pour voir s'il plaisante, mais Herbie est on ne peut plus sérieux.

-C'est...c'est Eero! Je le vois, il est en haut de la colline. Je vais revenir Herbie, t'inquiètes.

Et il disparaît derrière des arbustes.

-J'espère que non, pense Herbie. Ou alors, l'hovercraft aura intérêt à se pointer vite fait. Je n'ai pas envie que Meryl me voie dans l'état où me mettra mon ennemi.
Il arme son arbalète, et attend. Au bout de quelques minutes qui lui paraissent interminables, il décide de s'étirer le cou, endolori d'être resté tendu tout le long. Il le tourne lentement à droite, juste à temps pour apercevoir Eero lever sa faux bien haut, prêt à l'abattre.


Le soleil se lève. Les rayons s'étirent paresseusement. Une ombre se glisse à travers les feuillages. Elle franchit rapidement la clairière bien exposée et si vulnérable. Heureusement, à cette-heure matinale, on ne risque rien. Le district 8 est paisible. Bientôt, on entendra le ronronnement des machines destinées à produire le lin et le coton. Un bruit d'arrière-fond qui, tel un bourdonnement d'abeille, viendra agacer les habitants de la ville toute la journée. L'ombre se faufile dans les fourrés puis vient se plaquer contre un tronc à l'orée du bois. Là, elle attend d'être sûre que la voie est libre, puis ose un signal de reconnaissance. Trois notes de musique, fluides et claires, s'élèvent dans l'air. Il avait appris cela d'une petite fille qui était venue dans son district un jour. Il s'en souvient bien.

Le district 11 doit livrer chaque trimestre une part des récoltes au district 1. A l'aide des wagons fabriqués par le district 6, ils font la tournée de tous les districts afin de les ravitailler. C'est toujours une tâche pénible pour les hommes choisis de devoir quitter leur famille. Cette tournée dure en effet plus de deux semaines, le temps de passer par tous les districts, puis de revenir en trajet direct au district 11. Son père est chargé de veiller au bon fonctionnement de l'opération, ce qui fait qu'il n'est finalement que rarement à la maison. Et c'est tant mieux. Il le déteste. Et lui aussi. Ce métier sous tension l'a rendu nerveux, de sorte qu'au moindre accident, c'est toujours lui que l'administration prend comme responsable. Il a toujours tenu le rôle de bouc émissaire. Il était légitime alors que son fils tienne le même rôle. A la moindre contrariété, il saisissait l'occasion de punir son fils, et invoquait un prétexte pour se justifier.
"Tes yeux vairons me portent la poisse!", ou "si tu n'avais pas existé, ta mère aurait encore été de ce monde".

Quand il était encore petit, il avait dû accompagner son père, car celui-ci ne pouvait le laisser seul à la maison. Il lui était interdit de parler avec les gens du district 11. Que c'était ennuyant! Et il lui fallait toujours se cacher pour éviter que les coups ne pleuvent sur lui. C'était d'ailleurs en se cachant qu'il l'avait vue. Elle jouait avec un bâton à dessiner sur le sable. Et elle fredonnait doucement. Ces trois notes de musique. Le garçon s'était demandé ce qu'elle faisait là. Aucun enfant n'est autorisé durant le trajet, sauf lui, car il était le fils du superviseur. Il ne peut s'empêcher de la regarder. Comme elle a l'air heureuse! A force de trop la regarder, la fille lève les yeux, se sentant observée. Leur regard se croise. Elle prend peur. Son père lui avait dit de ne pas quitter le wagon. Elle n'en pouvait plus, à rester enfermée. Juste un petit saut, s'était-elle dit, et voilà le résultat. Le petit garçon qui la regarde ne fait pas un mouvement. A croire qu'il avait aussi peur qu'elle. Ses yeux sont bizarres, un vert, l'autre bleu. Il a les cheveux châtains, et quelques mèches sont plaquées sur son front à cause de la sueur. C'est vrai qu'il fait chaud, pense-t-elle. Devant cette si grande insistance, la petite Rue ne trouve rien d'autre à dire qu'un petit salut timide.

-Salut, lui répond le garçon. P...Pourquoi es-tu là? Tu n'as pas le droit d'être ici, chuchote-t-il.

-Je sais, mais mon papa n'a pas d'autre choix, sinon j'aurai pas à manger pendant deux semaines.

-Et ta maman?

-Elle vit en haut de la montagne.

-La montagne? interroge le garçon.

-Oui, celle qui domine notre district, au loin. Papa a dit qu'elle se trouve dans un magnifique endroit, où on n'a plus besoin de récolter les fruits et légumes. Ils viennent tous seuls dans ton assiette! dit la petite fille joyeuse. Et ta maman, elle est où?

-Euh...je crois...qu'elle vit aussi dans une montagne, annonce-t-il après un moment de réflexion.

-Je suis sûre qu'il y a beaucoup de fleurs là-bas!

Il regarde la petite fille un peu tristement, mais elle lui sourit tellement, qu'il ne peut s'empêcher d'acquiescer.

-Oui, j'en suis sûr aussi. Même que j'aimerais bien la rejoindre parfois.

-Chaque chose en son temps, ça viendra un jour.

Il est un peu déstabilisé par ces paroles si adultes.

-Mais dis-moi, quel âge as-tu?

-Quatre, répond fièrement la fillette. Moi je m'appelle Rue, et toi?

Elle reprend le bâton et se met à redessiner. Elle fait une tête de bonhomme sur les gravats sablonneux, et rajoute de longs cheveux. Puis elle matérialise le corps, à côté d'une autre dame dessinée. Il lit sous le dessin: Ana.

-Moi c'est Eero. Qui c'est Ana?

-C'est ma maman. Elle est dans son verger là. Il y a plein de fraises, là tu les vois? Je les ai dessinés ici, et ici, et là ce sont des cerises. Et là, je viens de dessiner ta maman. Comment elle s'appelle?

-Elisa, il murmure.

-C'est un beau prénom, dit-elle en l'écrivant sur le sable, à côté du deuxième bonhomme dessiné. E-L-I-S-A, elle épelle.

Eero n'y avait jamais vraiment pensé. Il ne l'entendait jamais que de la bouche pâteuse de son père, lorsqu'il se lamentait de l'avoir perdue à jamais. Il ne l'avait jamais connu. A la naissance, le médecin n'avait pas réussi à la sauver, en dépit de tout l'argent que le couple possédait.
D'un coup, un homme noir pointe sa tête entre les deux wagons où sont cachés les deux enfants.

-Papa! Je te présente Eero, il est très gentil.

Elle lève ses bras, et son père s'empresse de la porter. Il ne peut quitter des yeux l'étranger.

-S'il vous plaît, ne dites rien. Je vous en prie ne dites pas qu'elle est là à votre père, implore l'homme précipitamment.

A ce moment, il entend son père l'appeler.

-Où es-tu sale gamin? Eero! Viens ici de suite!

-Je vous en supplie, ne m'enlevez pas ma fille. J'ai perdu ma femme l'an dernier à peine. Je...

Les mots se bousculent rapidement dans sa bouche. Il ne sait pas quoi faire.

-Ne vous inquiétez pas, chuchote rapidement Eero. Emmenez-la vite, je vais faire diversion.

L'homme n'a pas le temps de reprendre ses esprits pour le remercier, que le garçon a déjà effacé les traces du dessin, et couru à l'encontre de son père. De l'avoir fait patienté ainsi, ç'en est trop pour l'homme qui assène une claque à son fils. Celui-ci heurte brutalement le sol. Le soir, en se couchant la joue encore brûlante, il ne peut s'empêcher de sourire quand même. Elle n'est pas morte, se dit-il en fermant les yeux.

Un autre sifflement lui répond. Eero se redresse, et voit arriver un adolescent vers lui. Il n'est pas bien costaud, mais il est vif. Il doit avoir de bons réflexes, se dit-il. Les deux garçons se serrent rapidement la main.

-Eero.

-Herbie, se présente-t-il.

-C'est toi le représentant du district 8?

-Oui, c'est moi qui organise la révolte dans ce district, pourquoi?

-Je sais pas, je m'attendais à voir un adulte.

-Ici, les adultes ont peur. Il faut tout faire soi-même, on peut pas compter sur eux. Heureusement, j'ai quand même réussi à convaincre les ouvriers des usines. Ils veulent bien commencer par faire quelques grèves, puis ils verront en fonction de l'avancée de la révolte dans les autres districts. Mais toi, tu n'es pas adulte non plus.

-C'est vrai, j'ai encore dix-huit ans, Eero hoche de la tête. Mais crois-moi, la haine envers le capitol est bien là. Et puis, j'ai de bonnes relations dans le district 1 qui me permettent d'organiser la révolte dans mon district.

-Je pensais que le district 1 était à la botte du capitol.

-Seulement une minorité. On pense toujours qu'on est mieux traités que le reste des autres districts. Je ne vais pas te mentir, ce n'est pas faux. Seulement, c'est une minorité qui jouit de toutes ces richesses accumulées, et...

Eero ne va pas plus loin. Cela lui rappelle la place privilégiée qu'il a grâce à son père. Il déteste sa situation. C'est pourquoi, cela va changer radicalement. Il a tout préparé depuis si longtemps, ça doit payer.

-Bref, je ne vais pas rentrer dans les détails. Tiens-toi prêt à agir dans exactement dix jours. C'est le temps qu'il me faudra pour rejoindre mon district.
-Dix jours? Ce sera suffisant?

-Oui, je bénéficie des transports les plus rapides -en disant cela, il tâte la carte de transport qu'il a subtilisé à son père pour vérifier qu'elle est bien là-et puis, je ne vais pas aller visiter le district 12. Cela ne servirait à rien, ils doivent plus ressembler à des squelettes sur pattes en ce moment.

-Dix jours...ça tombe deux jours avant la moisson. Tu as bien calculé.

-Oui, comme ça on ne risquera pas de faire échouer la révolte. Je serais bien là, malgré mon égibilité aux hunger games.

-Et moi donc, dit Herbie. Avec tous les tessarae que j'ai pris, ça ne m'étonnerait pas de me retrouver aux hunger games cette année. Mais je ne veux pas te retarder plus longtemps, va-t'en vite avant que l'on ne te voie. Si le capitol t'attrape, je ne donnerai pas cher de ta peau.

-Adieu Herbie, et faites que la révolte puisse renverser ce régime tyrannique.

-Je l'espère aussi, dit-il en se séparant.


Herbie se jette sur le côté au moment où la faux s'apprête à le tailler en pièces. Dieu merci, il a gardé de bons réflexes.

-Eero! Il crie.

Mais celui-ci ne l'écoute pas du tout. Il est obsédé par sa faux, et essaie de la retirer de la boue. Herbie pointe son arbalète vers lui, mais au moment de tirer, il hésite. je peux pas, se dit-il. Je peux juste pas abattre de sang-froid notre leader. Mais que faire?

-Tout le monde doit payer. Le capitol ne laisse jamais un crime impuni. Il ne faut pas chercher à se mettre en travers du capitol, il répète mécaniquement.
-Eero! crie une nouvelle fois le garçon.

Ce dernier s'avance vers lui avec la faux. S'il la lance, Herbie devra compter une fois de plus sur ses réflexes pour l'éviter. Mais Eero l'attaque au corps-à-corps. Il réussit à bloquer la faux avec son arbalète, et fait un pas de côté.

-Eero, c'est moi! hurle Herbie.

Mais rien n'y fait. Le séjour qu'il a passé au capitol l'a métamorphosé. Si seulement...se dit Herbie en évitant une nouvelle attaque frontale, sauf que cette fois-ci, il a prévu le coup. Herbie est frappé en plein menton, et tombe à la renverse. Il cherche frénétiquement son arbalète, coincé sous le poids du tribut. Trop tard. Herbie ouvre grand les yeux, n'y croyant toujours pas. Il va mourir. Lui, qui a survécu à la faim, la soif, le froid, les vers, les animaux infâmes, et les maladies. Lui qui s'était débrouillé d pour se prendre en charge. Lui qu'on surnommait l'ermite car il réussissait toujours à trouver de quoi se mettre quelque chose sous la dent. Lui qui s'était engagé dans la révolte. C'est la fin, pense-t-il.

Alors qu'il pense sa dernière heure venue, une ombre surgit de nulle part, on aurait dit du ciel, et saute sur le tribut. Eero hurle de surprise, et tombe désarmé. Tiago? Herbie se relève et appuie sur la gâchette sans hésiter. La flèche part, Eero la voit, se décale trop tard. Elle lui pénètre la cheville. La petite forme qui a atterri à côté n'est pas Tiago. C'est une fille. Elle est sale de la tête aux pieds. Elle est toute maigre. Ses bras ressemblent à deux cures dents. Elle ne le regarde pas, mais à en voir sa posture, elle est en alerte. Herbie reconnaît la petite fille du district 7. Il recharge son arme. S'il n'achève pas Eero, c'est lui qui le fera. Eero grogne, et cherche à atteindre sa faux. La fille l'a compris, et se tourne vers l'endroit où la faux est tombée. Elle l'a entendu atterrir à sa droite, et sans un instant de plus, elle se met à courir dans sa direction, la main tendue.

-Attention! hurle Herbie, imaginant le pire.

C'est elle qui l'atteint en premier, et elle file dans les buissons. Il la suit. Herbie se relève, et s'apprête à les suivre, lorsqu'il entend un essoufflement à ses côtés.

-Tu vois, je suis venu.

-La fille, dit Herbie, inquiet, en regardant dans la direction où ils ont disparu.

-Oui, j'ai vu la...huh...scène. On ne peut plus rien pour elle. Viens, Meryl doit nous...Meryl!

Une silhouette appuyée à un arbre s'approche.

-Tu n'aurais pas dû venir, je t'avais dit d'attendre, et..

Herbie n'écoute plus ce que raconte son ami, les yeux perdus dans la ligne d'horizon. Ses paroles se perdent dans le vide. Il pense à elle. Elle qui l'a sauvé. Pas beaucoup de monde l'aurait fait. Il se retourne et voit ses amis. Ils sont en vie, et souriants d'avoir échappé à la catastrophe. Elle fait même de l'humour en tendant le cadavre du loir qu'elle avait accrochée à sa ceinture. Il les rejoint lentement. Puisse le sort être en ta faveur, petite, chuchote-t-il en regardant une dernière fois derrière lui, un pincement au cœur.


Il est blessé, il est blessé, j'ai une chance, ne cesse-t-elle de se répéter pour se donner du courage. Tout va bien, hein Travis, tout va bien! Elle repense à ce matin, à son ami, à sa mort, à Peeta, à ses mots durs. Tout va bien se passer, mais elle refuse de le croire. Si elle tue Eero, alors elle aura bien aidé Peeta, pas vrai? Son pied prend appui sur de la boue, et glisse. Elle lâche lafaux par réflexe et entame une chute folle. Si c'est parti comme ça, elle ne mourra pas sous la main de l'ennemi, mais en se rompant le cou. Elle va si vite qu'elle ne peut même pas réfléchir à ce qui lui arrive, se cognant en tout sens. Un choc plus fort que les autres lui fait perdre conscience, et elle finit sa chute près de la rivière gelée. Eero ne l'a pas suivi. Elle ne peut pas survivre à une telle chute, pense-t-il, une centaine de mètres plus haut. Il arrache la flèche plantée dans sa cheville en retenant un cri de douleur. Maintenant, il va falloir chercher de quoi se soigner. A peine a-t-il pensé à cela qu'un parachute atterrit en douceur à ses côtés. Il se penche pour le ramasser. C'est un pot de crème, tout ce qu'il y a de plus banal, mais Eero sait que grâce à ça, la blessure va pouvoir se refermer rapidement, et ainsi éviter toute infection. Le capitol est de son côté, il sourit en ramassant la faux.

Un peu plus tard, Gale fouille les environs, à la recherche de quelque chose de comestible. Il n'espère pas grand-chose avec toute cette obscurité, mais il a vraiment faim. Les pièges n'ont rien donné. Et il n'a réussi à prendre qu'un malheureux sac à dos hier. Heureusement, il contenait quand même de l'eau. Le deuxième jour est sur le point de s'achever. Déjà deux jours, et je suis dans un état famélique, soupire Gale, et ça ne sert à rien de compter sur ce vieil ivrogne. Il doit avoir la tête à autre chose en ce moment. Il commence à rebrousser chemin en pensant à Katniss et Alec qui doivent être en train de dresser le camp, quand il heurte quelque chose. Il se baisse, mais ne distingue pas grand-chose, alors il tend la main. Celle-ci rencontre une surface douce, et il comprend qu'il s'agit de quelqu'un.

-Peeta ? demande une voix très faible.

Gale se fige. Qui ça peut bien être ? Dans tous les cas, ça ne semble pas être une grande menace. Gale lève la tête, cherchant une potentielle embuscade, mais il n'y a personne autour de lui. Elle donc là, à ses pieds, en train d'agoniser, et lui ne sait pas quoi faire.

-Peeta ? répète la voix rauque de la fillette, en serrant la main de Gale.

Celui-ci se penche au-dessus d'elle, et répond à la tribut par une pression de la main. Jill sourit instantanément.

-Peeta, je savais que tu reviendrais. J'ai…j'ai réussi à blesser un peu Eero. Enfin…

Elle rit, mais chaque mot lui coûte un effort suprême.

-Disons plutôt…que j'y ai participé. Peeta ?

-Oui, je suis là.

Gale a la gorge serrée. Il n'aime pas se faire passer pour quelqu'un qu'il n'est pas, mais il est conscient de veiller au chevet d'une mourante. Il sent qu'il doit l'accompagner pour ce qui lui reste à vivre, alors un petit mensonge n'était pas bien grave. Elle lui fait penser à Prim, la petite sœur de Katniss. Et les autres souvenirs rejaillissent. Sa famille, sa vie, son district. Il a l'impression que cela fait si longtemps. Et cette révolte…celle qui a échoué à quelques jours de la moisson. Celle qui a tout précipité, et qui a fait que Katniss et lui se retrouvent ici. Non, il n'en veut pas à Eero. Il a fait ce qu'il a pu. Il le plaint même. Qui sait ce qu'il a subi une fois attrapé par le capitol. Dommage qu'il ne soit pas venu dans le district 12. Gale aurait pu lui prêter main forte. Mais la main pressée contre la sienne lui rappelle à la réalité. Il pense à son mentor, Haymitch, et à ce qu'il leur a dit. S'il réussit vraiment ce qu'il a promis, alors ce serait un nouveau pas vers un avenir plus prometteur. Il faut en revanche qu'ils tiennent. Le plus longtemps possible.

-Tu peux bouger ?

Jill secoue lentement sa tête. C'est bien ce que je pensais, elle doit avoir des côtes fracturés, se dit-il. Elle ne pourra plus se relever. Tous ses organes doivent être plus ou moins atteints, elle ne peut même pas faire la différence entre ma voix et celle de Peeta. Gale fronce les sourcils. En y repensant, ça paraît bizarre qu'il ait fait une alliance avec cette faible personne. Gale s'imaginait un Peeta en tueur de sang-froid. Après tout, il avait passé quatre ans au capitol, non ? A moins qu'il ne se soit seulement servi d'elle. Mais dans ce cas, pourquoi la laisser en vie ?

-Quand est-ce que je t'ai quitté ? demande-t-il.

-Mais…ce matin, après que tu aies décidé d'aller attaquer les carrières sans moi, tu ne…tu…

Elle ne continue pas sa phrase, les mots refusent de franchir sa bouche. Elle a mal, si mal. Elle serre un peu plus fort la main de son ami. Puis elle rassemble ses dernières forces :

-Merci de t'être occupée de moi Peeta. Travis et moi, on veut que tu gagnes. Tu feras ça…pour nous ?

-Promis petite, dit Gale d'une voix sourde.

Il rassemble de sa main libre le coin de son vêtement afin de former une petite boule.

-Travis…je crois que je le vois…

-Prends-lui la main bien fort d'accord ? dit-il en retirant sa main de la sienne, et en la posant sur les yeux.

-J'arrive pas à le rejoindre. Il est loin…et si près en même temps.

-Je vais t'aider, ne t'inquiètes pas. Mais ne le perds pas de vue, chuchote Gale.

Et il appuie. Il presse fort sa main enroulée dans son vêtement sur le visage de la petite fille. Elle se débat mollement, sans force. Gale détourne les yeux, en attendant le coup de canon. La main se tend, essaie d'attraper quelque chose. Peut-être Travis. Elle suffoque. Puis l'inévitable coup retentit dans la pénombre, résonnant au sein de l'arène. Elle le voit, il sourit en l'accueillant.

-Où étais-tu passé petit moineau? lui dit-il en riant doucement. Je commençais à m'inquiéter tu sais.

-Arrête de m'appeler comme ça, ou je me fâche, lui dit-elle en guise de réponse. Mais elle se serre fort contre lui, car il lui a tant manqué.

-Viens, je connais un superbe endroit. On y sera bien là-bas, tu verras.


Gale se sent vidé. Elle lui a appris beaucoup, cette petite. Il la remercie intérieurement, et se relève. Les deux coups de canon de ce matin, s'il a bien compris, proviennent de Travis, et ? Se pourrait-il que ce soit Eero ? Non, vu qu'elle l'a croisé plus tard. Alors un carrière? Peeta est-il allé à leur encontre comme le lui avait dit la fillette ? Ce serait du suicide….Et si c'était Peeta lui-même qui était mort ? Gale n'ose pas y penser. Pauvre petite, elle qui aurait voulu qu'il aille si loin. Et dire que Katniss et lui projetaient de le tuer sans aucun remords s'ils le croisaient. Ça, c'était avant qu'elle ne le lui révèle que Peeta avait au fond de lui un semblant d'humain. Gale se prend la tête, ne sachant plus trop quoi penser. Si une confrontation devait avoir lieu, alors ils se battraient comme des lions, ils ne lâcheraient rien ce serait sûr. Il connaît bien Katniss. Jamais elle ne se laisserait abattre. Et lui non plus.

Mais Peeta est vraiment quelqu'un de spécial. Il tente de se remémorer de ce garçon, mais c'est le néant. Comment était-il avant d'être devenu le pantin du président Snow ? Gale se souvient un peu honteux de toutes les fois où il l'insultait durant les hunger games de sans cœur, de monstre, et d'autres termes inimaginables. Et si…et si finalement, il n'avait pas eu le choix ? Et si ce que Katniss lui disait toujours s'était avéré vrai ? Toutes ces fois où elle lui avait dit qu'il ne pouvait pas comprendre, que c'était à cause de sa famille. Et lui qui s'entêtait à se dire que Peeta ne s'était porté volontaire que par soif de sang. Maintenant qu'il y pensait, cela ne tenait pas debout. C'était même carrément impossible après ce qu'il venait d'apprendre. Peeta avait pris soin d'une fillette pendant les hunger games, et l'avait évité de s'exposer aux carrières en la laissant en arrière. Elle avait juste eu un peu de malchance en tombant sur le carrière du district 1. Enfin, si on peut l'appeler un carrière. N'était-il pas le symbole de la révolte avortée, déchu au point de devenir lui aussi un jouet du capitol ? Gale déglutit. Oui, il admire Eero pour sa force et sa ténacité. Lui aurait préféré se donner la mort, plutôt que de se faire attraper par le capitol.

Il continue de marcher sur le chemin du retour, lorsqu'il entend un son inquiétant. Un arc qui se tend. Pas de doute, c'est Katniss. Il franchit les derniers mètres du campement pour tomber sur une surprise monumentale. Au détour d'un chêne, Katniss a pointé son arme sur un garçon. Celui-ci est à moitié plié sur lui de douleur, mais tient sa position en défense, prêt à encaisser le coup. Gale n'a que le temps de comprendre de qui il s'agit que les mots franchissent ses lèvres sans qu'il s'en aperçoive.

-Non, ne tire pas Katniss !