Chapitre 9 :La mort ou la perfidie?

Katniss est couchée à plat ventre, la respiration coupée. Toute la nuit elle a fui. Toute la nuit, elles la traquaient. La fille espérait qu'elles abandonnent, mais il n'en était rien. Les quatre tributs sont à présents à bout. Il y a bien quelques moments où, les pensant éloignées, elle s'accordait un petit somme, mais jamais bien longtemps. Là il doit être aux alentours de cinq heures du matin, Katniss a les paupières qui se ferment toutes seules. Elle se repasse les évènements d'hier, en essayant de les situer durant la journée, mais c'est plutôt dur. Parfois, on croit qu'il s'est passé plusieurs heures, alors qu'une s'est à peine écoulée. Parfois, on pense n'être resté que quelques instants, et on s'aperçoit que la nuit tombe. La nuit est traître. Katniss replace les évènements comme elle les a ressenties: Vers seize heures, attaque des mutations. Une ou deux heures après, embuscade alors qu'ils marchaient. S'ensuit une fuite au terme de laquelle elle pense avoir semé ses adversaires. Mais vers vingt-deux heures, c'est le stress total. Elles la retrouvent.

Nouvelle fuite.

Katniss en a marre de s'enfuir. Et elle ne peut même pas appeler Gale de peur de se faire remarquer. il a dû aussi voir le visage d'Alec flotter dans le ciel, après celui d'un tribut dont elle a oublié le nom, puis de celui de son frère jumeau. Cette nuit, la lune est haute dans le ciel. Elle éclaire beaucoup trop bien, Katniss n'a pas beaucoup de cachettes. Elle s'endort sans s'en apercevoir.

Katniss est réveillé à l'aube par des pas. Elle se relève péniblement.

-Elle est là! Crie une fille.

La jeune fille n'a pas le temps de réfléchir et démarre au quart de tour. Sa respiration est saccadée. Ses poumons sont en feu. Ses oreilles résonnent encore des coups de canons d'hier. Et ses jambes fuient le danger d'une telle énergie qu'elle ne ressent plus les muscles endoloris. Elle jette un coup d'œil en arrière. Les carrières la suivent : Kaylin, Azura, et Edwidge, âgées respectivement de seize, dix-sept et dix-huit ans. Autant dire qu'elle n'a pas l'avantage. Sauf qu'elles n'arrivent pas à la rattraper. Leurs armes les ralentissent. Katniss a pensé se réfugier dans un arbre. Elle est plutôt douée quand il s'agit de grimper. Le problème, c'est qu'elle ne pense pas en avoir la force. Il faut que je les prenne par surprise. Mais elle n'a pas d'armes, elle ne pourra jamais se débarrasser des trois à la fois. Katniss comprend que c'est foutu. Les forces l'abandonnent. Les larmes lui montent aux yeux. Elle les refoule, et crie le nom de son meilleur ami. Un cri de désespoir. Elle prend soudainement appui sur un pied et se projette vers ses ennemies. Katniss atterrit sur Kaylin comme prévu et s'empare de son arme. Sauf que celle-ci ne se laisse pas faire. Elle a plus de force que ce qu'elle croyait. Kaylin la repousse avec le javelot, et Katniss est obligée de battre en retraite pour éviter de se faire transpercer. Elle réussit néanmoins à attraper le manche et le retourne contre elle en se positionnant derrière et en tirant le manche des deux mains de manière à l'étrangler. Le manche de bois bloqué contre la gorge de Kaylin, Katniss la voit rapidement devenir blanche. Mais c'est sans compter sur ses deux alliées. Edwidge s'avance dangereusement et va l'atteindre dans moins de quelques secondes. Katniss cède au dernier moment et lâche Kaylin qui tombe à quatre pattes en se touchant la gorge. Et c'est là qu'elle ressent une petite douleur. Comme une piqûre de guêpe. La fille touche son cou, et retire lentement la petite aiguille qui s'y est fichée.

-Un petit cadeau, sourit Edwidge. Dommage que je n'ai pas trouvé de baies mortelles, j'ai dû plonger mes aiguilles dans un jus de baies différent. Ça ne va pas tarder à faire son petit effet.

-On ne va prendre aucun risque, dit Azura. Bientôt tu ne pourras plus bouger, et je pourrai alors t'ouvrir les entrailles tranquillement. On a tout notre temps après tout.

Katniss sent la sueur perler sur son front. Elle tient encore le javelot. Elle n'a que deux choix avant que le poison ne fasse son effet. Soit elle se bat, soit elle s'enfuit. Mais la deuxième option n'est pas envisageable. Elle ressent déjà un engourdissement dans ses jambes.

Katniss manie le javelot en se remémorant son entraînement avec Gale. Vu qu'elle lance comme un pied, il n'est pas question de les attaquer à distance.

-Tu as du cran, dit Azura en reculant pour éviter une attaque sur le côté. Katniss s'efforce de faire baisser la garde à son adversaire, mais aucune ouverture n'est possible. Elle tient bien sa défense. Elle trébuche un peu, et comprend que ses réflexes sont ralentis avec le poison. Sa jambe se déplace avec un temps de retard. Non pas maintenant, prie Katniss intérieurement. Il ne faut pas qu'elle cède.

A bout de forces, Katniss met un genou à terre toute tremblante.

Un vertige horrible, un mal de crâne à vous taper la tête contre un mur. Elle ferme un instant les yeux. Mais n'arrive pas à les rouvrir. Elle se sent vidée, incapable de tenir plus longtemps le javelot. La pire phase du poison. Il devrait se dissiper dans quelques minutes. Quelques minutes de trop. Elle heurte le sol, et n'a pas l'énergie de se relever. Tout est flou. Elle entend des cris. Qu'attendent-elles pour la tuer? Elle attend le coup qui viendra se planter dans son estomac, en retourner les entrailles, mais ce coup ne vient pas. A tâtons, elle essaie de se déplacer, de s'enfuir, les yeux toujours fermés. Il se passe quelque chose d'anormal, les coups sont bien présents, les hurlements d'horreur aussi, mais ils ne proviennent pas d'elle. Ouvre tes yeux Katniss, ouvre. Ouvre! s'ordonne-t-elle, mais sans succès. Quelque chose de glissant sur le sol la fait déraper. Elle atterrit dans une mare de sang. L'adolescente recule brutalement et parvient enfin à ouvrir les yeux. Edwidge est étendue devant elle, le visage convulsé, un trou béant dans la poitrine. Un cri hystérique se fait entendre. Katniss met du temps avant de comprendre que c'est elle qui crie ainsi. Elle se force à se lever, et court de travers. Elle ne réussit même pas à faire quelques mètres qu'elle s'écroule de nouveau. Partout, le sol est rouge. Un effet secondaire du poison? Katniss en doute. Un autre corps plus loin ensanglanté offre une vue répugnante. Elle détourne les yeux pour tomber sur Peeta. Il a les mains rouges du sang de ses victimes. Il la voit et fait un pas, lâchant l'épée.

-Non! Reste loin!

Il ne l'écoute pas et continue d'avancer. Katniss s'aide d'un arbre pour se relever. C'est son tour. Il va sûrement lui tordre le cou. Elle savait qu'elle aurait dû suivre son instinct et le tuer, au lieu d'écouter cet abruti de Gale. Trop tard pour les remords à présent. Sa peau lui pique là où les geais l'ont attaqué. Ça deviendra bientôt le cadet de ses soucis.

-ça va aller maintenant, dit Peeta doucement pour ne pas l'effrayer.

-Comment ça pourrait aller?! S'emporte Katniss. Je suis la suivante sur la liste! Espèce de monstre du capitol! Tu ne sais que tuer.

Katniss croit apercevoir dans ses yeux, l'espace d'un bref instant, que ses mots l'ont blessé. Blessé? Non, ça ne doit pas être ça. Le Peeta d'avant l'aurait été, mais celui qui se tient devant elle ne peut pas ressentir d'émotion. Elle l'a bien vu les quatre précédentes années: il tue sans hésitation.

-Je ne sais pas où tu trouvé la force de parcourir le tiers de l'arène durant la nuit, mais il faut que tu te reposes.

Il doit vouloir dire se reposer six pieds sous terre. Drôle de moment pour choisir de faire de la poésie. Il s'approche encore de quelques mètres lentement et sans mouvement brusque. Katniss feule comme un chat sauvage. Elle ne pourra pas aller bien loin si elle s'enfuit maintenant. Il n'est plus qu'à quelques mètres. Katniss recule d'un pas, et il bondit, capturant sa proie, l'enserrant dans ses bras.

Katniss hoquète un coup sous le contact de Peeta. Elle tremble encore lorsqu'il lui chuchote à l'oreille:

-Je te protègerai.


Meryl remplit les deux bouteilles à la rivière. Maintenant que cela a dégelé, c'est quand même beaucoup plus simple et plus rapide. Par contre, il faudra la franchir avec de l'eau jusqu'au cou pour atteindre la Cornutopia située sur le glacier. Tout est calme ces derniers temps. La tension est retombée, mais elle n'oublie pas de rester sur ses gardes. N'ayant pas vu grand monde depuis, les tributs devaient être loins. Elle a bien vu des silhouettes passer durant son tour de garde cette nuit, mais rien d'alarmant. Elles semblaient poursuivre quelqu'un d'autre. Meryl en a tout de même parlé à se coéquipiers.

Elle se relève, s'étire et place les bouteilles dans la sacoche. Cela fait cinq jours maintenant qu'ils se connaissent. Elle a l'impression que c'était hier. Mais bien des choses ont évolué entre temps. Elle ne sait pas pourquoi, mais ce Tiago, elle commence à réellement le prendre en affection. Il est si sincère, et ce contraste ressort encore plus dans le contexte des hunger games, où tout n'est que trahison et tromperie. Elle se dirige vers le campement quand une main se plaque sur sa bouche. La faux luit au soleil. Un chhhhut séduisant à son oreille.

Un petit rire.


Gale court. Il court inlassablement, sans but. Il voit Katniss. Elle est si loin. Il tend la main, crie. Elle remarque sa présence, sourit…et reçoit une flèche dans la poitrine. Il hurle d'effroi. On entend un rire qui s'amplifie, se moquant de lui. Gale se retourne et voit Alec en train de rire à gorge déployée, tenant l'arc. Il vise Gale maintenant. Le son ne parvient même pas à franchir sa bouche. C'est la fin.

Gale se relève en sueurs. Le soleil s'est déjà levé.

-Du calme, tu as dû faire un cauchemar, lui dit une voix pas loin.

Il lui faut un certain avant de comprendre la situation. Hier, il y a eu trois morts. Alastar, le gars à qui il n'a jamais parlé durant l'entraînement, et les deux jumeaux. Comment est-ce arrivé ? Gale n'en a aucune idée. Ce qu'il sait, c'est que Katniss est là, quelque part dans l'arène. Loin de lui ? Tout près ? Blessée ? Sûrement. Les oiseaux étaient trop nombreux pour pouvoir y échapper. Mais simple blessure ou blessure mortelle ? Gale inspecte ses blessures. Un des geais a lui arraché un morceau de chair à l'épaule, ce n'est pas joli à voir. Son teint olivâtre est couvert de terre. Il n'a pas pris le temps de se débarbouiller après sa rencontre. Ils se sont littéralement rentrés dedans. Gale ne savait pas pourquoi il courrait. Il était trop loin des geais moqueurs pour que cela en soit la raison. Le choc a été rude. Ils se sont retrouvés à terre.

-Oh, tiens donc, l'amoureux de sa partenaire de district ? Quelle coïncidence !

-Quoi ? s'étrangle Gale. Qu'est-ce que tu racontes ?

-Ça saute aux yeux voyons. Comme si l'événement mineur qui s'était passé à l'entraînement pouvait échapper à un œil aussi expert que le mien, dit-il avec un sourire narquois.

-Tu délires mec, réplique Gale.

-Mais…!dit le tribut qui ne semble pas avoir relevé, je veux bien ne rien dévoiler à personne. On taille la route chacun de son côté. Tu oublies que je ne suis pas armé, que tu peux me tuer avec ton épée, et ça restera entre nous, dit-il en faisant un clin d'œil. J'étais en train de courir pour fuir un danger.

Ce gars ne manque pas de culot, pense Gale. Lui tenir un discours aussi effronté, lui faire un chantage pour essayer de retourner le désavantage de ne pas être armé. Gale ouvre la bouche :

-Il se trouve que moi aussi, et je ne te conseille pas la direction dont je viens. Les mutations grouillent pas mal.

-Et moi je ne te conseille pas la mienne. Les carrières me collent.

-Tu es un carrière, fait remarquer Gale froidement.

-Etait. J'ai déserté, dit Phantom la tête haute.

-Tant mieux pour toi, marmonne Gale pas convaincu pour autant.

A ce moment, un parachute tombe doucement vers lui. Gale l'attrape de sa main libre avec une joie fébrile. Est-ce le message qu'ils attendaient tant depuis le début de l'arène ? Phantom attend patiemment qu'il l'ouvre. Il ne peut pas vraiment s'échapper. Gale fait la grimace au fur et à mesure qu'il déballe le papier. Il en sort un petit outil ridicule et un papier rectangulaire.

-C'est quoi ça? Grommelle Gale déçu de ne pas recevoir ce qu'il attendait.

-C'est un petit marteau taille-pierre, indique Phantom en savant. On s'en sert dans mon district pour tailler de belles pierres, mais si tu veux mon avis, tu devras donner une cinquantaine de coups si tu comptes tuer avec ce machin, haha!

Gale déplie le papier. Un seul mot est inscrit dessus: IN. In, cela veut dire dedans. Gale comprend alors ce qu'Haymitch a voulu lui dire. Phantom va devoir être de la partie. Même contre son gré. Haymitch a dû faire équipe avec le mentor du district 2. Tant mieux si ça aide pour la révolte.

-Que dirais-tu...commence Gale en cherchant comment le convaincre de faire un bout avec lui, qu'on fasse équiper tous les deux? J'ai l'impression que tu es quelqu'un de droit. J'ai vraiment hâte de quitter cette arène, alors on tue rapidement les adversaires les plus gênants, comme Eero ou les carrières, et on se séparera sans rien devoir à l'autre.

Gale s'attend à ce qu'il conteste devant cette stratégie boiteuse, mais au contraire, il est complètement enthousiasmé:

-Excellente idée! J'ai bien envie de lui en coller une à Azura, rit-il.

Vraiment bizarre ce type, pense Gale.


Meryl resserre ses doigts sur le nunchaku.

-Je te le déconseille beauté, si tu ne veux pas qu'il arrive quelque chose à ton visage de porcelaine.

Elle ne pensait pas mourir si tôt. Mourir, ça fait vraiment peur finalement. Elle aurait aimé mourir fièrement pour laisser une belle image à ses frères et sœurs, mais là, la seule chose qu'elle a envie de faire, c'est de fondre en larmes et de crier contre l'injustice. Malheureusement, il n'est pas décidé à la tuer rapidement.

-Je vais écarter ma main lentement, annonce Eero, mais si tu comptes crier, saches que tu auras la gorge tranchée net avant de pouvoir articuler le moindre son, c'est bien clair?

Elle fait oui de la tête, et il desserre sa prise.

-Tue moi vite fait, dit-elle du ton le plus courageux qu'elle puisse, mais le petit trémolo dans la voix rend son acte risible.

-Qui te parle de te tuer?

Meryl ne peut s'empêcher d'être surprise.

-J'ai remarqué, continue-t-il, que les deux garçons qui sont avec toi te dévorent littéralement du regard.

Meryl accuse le choc. Il vient de lui dévoiler qu'ils étaient sous surveillance depuis quelques jours, qu'Eero les épiait, et qu'ils n'avaient rien vus?! Et secundo, qu'Herbie éprouverait des sentiments pour elle? Non mais on est dans les Hunger Games non? Y a pas de lien qui puisse se créer durant les jeux! Et si...Meryl repense soudain à toutes les fois où elle surprenait Herbie durant l'entraînement. Non...non! Eero doit sûrement bluffer. Il raconte n'importe quoi pour la destabiliser...et le moins que l'on puisse dire, c'est que ça marche...Elle tente de rétablir son sang-froid.

-Et quoi? Répond-t-elle d'une voix neutre, non affectée d'émotion. ça te rend jaloux?

-Oh, non. Je compatis juste un peu pour le garçon du district 8. Il a l'air d'être invisible à tes yeux. Ce serait juste...disons...de rétablir l'équité un peu, tu me suis?

-Je ne ferai rien. Tu ne peux pas m'obliger à exécuter tes ordres.

-Non c'est vrai. Mais parfois, il vaut mieux une soumission qu'une mort...

Il dit cela en rapprochant la lame. Meryl arrête de respirer. Un petit mouvement et le fil qui la retient à la vie sera tranché.

-Je ne te demande pas grand-chose...Juste un petit baiser. Tu penses pouvoir faire ça pour moi? Après, tu pourras toujours les avertir de ma présence, et on verra bien qui de vous trois pourra réussir à s'échapper. Peut-être même que vous vous retournerez contre moi et que vous réussirez à me tuer. ça vaut le coup de tenter, au lieu de te faire bêtement tuer ici, et que j'aille les tuer après. Si tu fais ce que je dis, vous aurez une meilleure chance de vous en tirer. Bien sûr, je serai là, pas loin de toi tu peux en être sûr. Si je vois qu'il se passe la moindre anomalie avant le baiser, si tu tentes de les prévenir avant, tu es cuite. Alors...tu acceptes?

Meryl aimerait être courageuse. Elle aimerait refuser fièrement, voir sa tête rouler au sol, un visage satisfait et souriant. Elle aimerait ne pas trahir ses camarades. Elle sait le piège qu'il y a dans ce pacte si alléchant. Un simple baiser, et la fuite. Mais voilà, c'est un pacte avec le diable qu'elle conclurait. Rien n'est jamais aussi simple. Mais l'imminence de sa mort lui fait perdre ses moyens. Elle ne veut pas mourir. Et puis, ce n'est pas comme si elle sacrifiait ses amis, si? Une larme roule le long de sa joue. Elle se maudit mille fois, avant de laisser échapper un son presque inaudible.

-Oui.