Chapitre 1 : Après la victoire

Partie 1 : Lendemains difficiles

Samedi 2 mai 1998, un peu avant minuit

« Il m'a sauvé la vie… Il m'a sauvé… »

Toujours hébété, depuis qu'Harry Potter l'avait sorti de la salle sur demande en flammes, Draco Malfoy était incapable de réfléchir correctement. Ces quelques mots tournaient dans son esprit, en une litanie qui s'avérait pour lui à la fois douce et terrible. Car il était vivant, certes, mais il le devait à celui qui, depuis tant d'années, était son ennemi attitré.

Il observait l'agitation de la Grande Salle, bien caché dans un recoin, entre le mur et les portes ouvertes. Le Lord Noir venait de tomber raide mort, quelques instants plus tôt. Harry Potter avait vaincu, mais Draco ne parvenait pas encore à bien en réaliser les conséquences.

Il vit le nouveau héros du monde sorcier s'extirper de la foule et se diriger vers les grandes portes. Vers lui. Devait-il craindre la réaction du sorcier ? Allait-il déjà lui réclamer son dû ? Lui réclamer le règlement de la dette qu'il venait de contracter auprès de lui ?

Peut-être encore plus pâle que d'habitude, Draco se pressa le plus possible contre le mur, se faisant tout petit, comme s'il tentait de faire corps avec le bois et les pierres de la vieille bâtisse. Rassuré quand il vit le vainqueur de la guerre prendre la direction du bureau du directeur – c'était du moins ce qu'il supposait – le jeune homme blond reporta son attention sur l'intérieur de la Grande Salle.

Il vit les Aurors rassembler et arrêter les Mangemorts sur place. Ils étaient tous aussi perdus et inertes que lui, surpris par la victoire d'Harry sur leur maître. Ses parents, en revanche, furent hélés par le professeur McGonagall. Il les vit entamer une grande discussion et agiter leurs bras en tous sens. Mais ses parents le faisaient avec classe, eux.

Bientôt, tous les Mangemorts et les Aurors eurent disparu. La directrice adjointe fit signe aux adultes restants, aux professeurs encore en vie et aux Malfoy adultes, de la suivre hors de la Grande Salle. Elle voulait probablement faire un rapide débriefing et déterminer les directives urgentes à prendre. Toujours bien caché dans l'ombre, Draco les vit tous emprunter le chemin que Potter avait suivi quelques instants plus tôt.

Dans la Grande Salle, les étudiants qui venaient de participer à cette bataille finale improvisaient une fête, sous l'excitation de la victoire. Draco fit une légère moue. Il jugeait leur attitude trop excentrique, dans la situation présente. Peut-être était-ce parce qu'il faisait partie des perdants, mais il était effrayé. Il ne voyait pas encore bien de quoi on pouvait se réjouir. Et les corps, allongés dans un coin de la salle, lui rappelaient sans cesse que lui-même s'en était sorti de justesse…

Et dire que c'était Harry Potter qui lui avait sauvé la vie…

Ce qui le dérangeait le plus ? Le fait que son ennemi supposé lui ait sauvé la vie sans tenir compte de la sienne. Il le soupçonnait d'avoir agi sans réfléchir. Après tout, c'était bien lui qui avait fait entrer les Mangemorts à Poudlard. Il avait trahi l'école et provoqué la mort de l'ancien directeur Dumbledore. Et Harry Potter l'avait sauvé. C'était tellement stupide de sa part ! Tellement Gryffondor.

Mais quelque part, il était heureux que Potter appartienne à cette maison. Car les Serpentards, eux, ne l'auraient pas sauvé. Bien que supérieurs en tous points aux autres maisons, ses collègues ne prenaient des risques – mesurés – que si ça leur apportait un avantage. L'amitié, les sentiments… tout cela était secondaire. Les serpents étaient calculateurs, mesurés, intelligents. Alors aucun Serpentard ne lui aurait sauvé la vie gratuitement, comme Potter l'avait fait.

Oui, Potter était différent, d'une manière qu'il ne comprendrait sans doute jamais. Il n'aurait pas été capable de le laisser mourir dans la salle en proie aux flammes, et encore moins capable de le tuer. Cependant, il y avait là un problème.

Le problème, c'était Potter et lui.

C'était Potter, qui entre tous lui avait sauvé la vie. Et c'était lui, sa famille, son sang. Pas au sens où on l'aurait attendu, cependant. En cet instant, il n'accordait en effet aucune importance au fait qu'un sang mêlé avait sauvé une longue famille de sang pur…

Non, son problème principal venait de son sang à lui. Il coulait dans ses veines une magie pure, soumise aux premières lois de la magie, sans atténuation aucune au fil du temps et des mélanges… C'était le résultat d'une lignée aussi ancienne que la sienne.

Et il sentait intimement, au plus profond de lui-même, que cette magie avait créé une dette de sorcier envers Potter, un lien indestructible…

C'était rare, en ces temps difficiles, qu'on fasse appel à des dettes de sorciers. Elles étaient beaucoup trop contraignantes. Draco savait cependant que la magie qui circulait en lui était brute et que ses réactions pouvaient être totalement indépendantes de sa volonté.

Et aujourd'hui… Les conditions avaient été réunies pour que cette magie se libère de son emprise. Aujourd'hui, elle était en mesure de le contrôler, lui. Le Survivant avait volé sa baguette, lui avait sauvé la vie… Alors il le savait : sa magie avait fait de Potter son maître légitime. Elle avait contracté pour lui une vraie dette de sorcier, dans son sens premier.

Et, parce que « Saint Potter » ne faisait jamais rien à moitié, il avait peur d'être endetté envers lui à vie… Car comment rembourser ses dettes ? Comment lui sauver la vie en retour ? Potter le faisait seul depuis de si nombreuses années déjà. C'était probablement ce qui avait le plus agacé le Lord Noir, ces dernières années.

Comment retrouver sa liberté ? De là venait son sentiment de peur, de là venait la boule grandissante au creux de son estomac.

Pour être exact, cette peur viscérale provenait d'une question en particulier. Jusqu'où sa magie le conduirait-elle pour rembourser sa dette ? Allait-il être obligé de se mettre à son service, à sa merci ? Il aurait pu en pleurer, lui qui détestait pourtant se laisser aller. Penser que sa famille et son nom allaient être au service de Potter, celui qu'il détestait depuis les origines, le faisait enrager… Y-avait-il pire déchéance ?

Là, à cet instant, il ne voyait pas.

En se prenant la tête à deux mains, le jeune homme ne put s'empêcher de gémir.

Soudain, ce fut comme si par ce simple son, il avait déclenché un sort de silence. Plus un bruit ne se fit entendre. Effrayé, persuadé qu'il s'était fait remarquer et venait de déclencher la colère des combattants, il tenta de disparaître en fermant les yeux. Comme un enfant qui se cache, persuadé qu'on ne le voit plus.

Il s'aperçut très vite qu'il n'avait rien à voir avec ce brusque changement d'humeur, cependant.

En fait, les jeunes combattants s'étaient tus en s'apercevant que les Mangemorts, les Aurors, les professeurs et Harry lui-même avaient disparu. Ils s'observaient les uns les autres, peut-être conscients de leur statut d'adultes, désormais.

La voix de Neville Londubat, incroyablement masculine et sérieuse, s'éleva curieusement dans les airs. C'était un cri du cœur, long et modulé. Il fut rapidement suivi par les autres jeunes hommes présents dans la salle, et peu à peu, un véritable chant sauvage monta du groupe. Puissant, profond, grave.

Tous exprimaient spontanément leur joie d'être vivants, l'espoir d'un avenir meilleur, et leur détresse devant la mort de leurs proches, de leurs connaissances, et de tous les autres. Tous se libéraient des sentiments exacerbés qui les avaient traversés pendant cette bataille, de leur haine et de leur colère. Ils se débarrassaient aussi de leur peur, de l'angoisse qui ne les avait presque pas quittés durant la dernière année. C'était un cri de libération totale.

Les femmes, car toutes les combattantes pouvaient désormais prétendre à ce titre, avaient surtout la gorge nouée. Le chant des hommes remuait quelque chose en elles, faisaient retomber leur adrénaline et couler leurs larmes en un mélange doux-amer de deuil et d'espoir.

Le chant faisait vibrer l'air et le château meurtri. Le mélange de sons inarticulés transcrivait si bien les nombreux sentiments complexes des vainqueurs, que Draco en fut submergé. C'était pur, sauvage, libérateur. Figé, saisi au plus profond de lui-même, il en souhaitait presque qu'on le trouve pour l'obliger à sortir de là. Il était incapable de bouger, de fuir. Il était nerveusement épuisé et ces émotions brutes et anxiogènes, qui lui arrivaient par vagues, le noyaient.

Malgré son tourment intérieur, il fit cependant son possible pour rester droit, le visage aussi figé que son corps. Il avait grandi dans un environnement où l'on ne montrait pas ses sentiments. Un monde froid et rigide, que seul l'affection de ses parents parvenait à rendre acceptable. Cacher ses émotions était la norme.

Il n'était donc pas du tout préparé à assister à une telle scène et il avait l'impression que le monde, autour de lui, tanguait dangereusement. Il voulait fuir, mais son corps n'était pas coopératif. Il avait appris à rejeter toute forme de sentiment, mais des sentiments qu'il ne connaissait pas s'éveillaient en lui avec le chant qui montait, inexorablement.

Puis d'un coup, dans la communion presque magique des jeunes gens, le nom de Potter monta dans les airs, explosant une première fois à travers la voix des hommes comme un boulet de canon. Un appel ? Un hommage ? Un cri de colère ? Immédiatement, Draco sentit son sang s'affoler dans ses veines.

Puis, dans l'intervalle d'un souffle, le nom du Sauveur fut repris en chœur par les femmes, qui refusaient d'être en reste. Un nom expulsé de leurs poumons, comme l'eau de la mer de ceux des naufragés. Le cœur de Draco bondit dans sa poitrine comme s'il voulait s'enfuir et le jeune homme tomba à genoux, perdant le souffle, les mains crispées sur sa poitrine.

Ce n'était pas normal.

Quelque chose agissait autour de lui, remuait en lui.

Quand enfin, tous ensembles, les hommes et les femmes unis hurlèrent le prénom d'Harry, c'en fut trop pour lui. Le corps de Draco le lâcha et il sombra, perdant connaissance.

HPHPHPHPHPHPHPHPHP

Alors qu'il avait l'impression de ne s'être endormi que depuis cinq minutes – ce qui était effectivement le cas – Harry fut réveillé en sursaut par le frémissement de son lit. Surpris, il se leva, baguette à la main, et observa le reste de sa chambre. En fait, c'était le château tout entier qui tremblait et semblait… chanter ?

Oui… Il entendait bien une sorte de chant étouffé, provenant du sol. Il baissa les yeux et fut surpris de voir à ses pieds une lumière blanche pulser doucement. Il fut encore plus surpris de s'apercevoir qu'en fait, cette lumière circulait le long des rainures du parquet et entre les pierres de taille composant le mur.

A force de concentrer son regard sur cette lumière, le jeune sorcier eut l'impression qu'elle n'était pas vraiment blanche ; il pouvait y voir des paillettes clignoter ça et là en divers éclats de couleur. C'était indéfinissable. Tout semblait luire et suinter de magie.

Déterminé à descendre voir ce qui lui arrivait – encore – alors qu'il n'aspirait qu'au calme de son lit, le sorcier s'avança vers la porte. Dés qu'il eut atteint le centre de la pièce, il fut cependant stoppé dans son élan et pris dans un tourbillon magique. Les flux qui circulaient calmement, quelques secondes auparavant, se déchaînaient désormais autour de lui.

Son cœur se mit à cogner très fort dans sa poitrine, mais il fut incapable de dire si c'était de peur ou d'excitation : il retint inconsciemment sa respiration, curieux de ce qui allait suivre.

Soudain, il entendit son nom exploser dans les airs, le laissant un peu sonné, et la lumière blanche autour de lui devint rouge foncé, couleur sang. Son nom retentit une seconde fois dans la chambre, et des volutes bleutées se mêlèrent au tourbillon. Enfin, il entendit cette fois crier son prénom, et des soleils verts se mirent à briller dans la lumière.

Lorsqu'il relâcha sa respiration, toutes les couleurs du tourbillon de lumière se mirent à tourner si vite, qu'elles semblèrent se fondre les unes aux autres. La lumière redevenait blanche. Harry en eut le tournis. Il vit ensuite la lumière entrer en lui, comme si son corps absorbait le tourbillon, et il sentit son sang accélérer sa course.

Puis d'un coup, la lumière sembla rejaillir par où elle était entrée, emportant sa propre magie au passage. Le mouvement fut si rapide et si violent que le jeune homme ne put s'empêcher de pousser un cri sous le choc ressenti.

La magie qui avait volé celle du jeune héros était d'un blanc éclatant. Elle se répartit aux quatre coins du château, le faisant briller de mille feux. Harry, allongé au milieu de la pièce et inconscient, ne le vit cependant pas.

HPHPHPHPHPHPHPHPHP

Samedi 9 mai, après-midi

Harry savait qu'il était couché dans un lit et qu'il avait les yeux fermés, mais il avait l'étrange impression de n'avoir plus de corps. C'était comme si son esprit était à la fois flottant et emmitouflé dans du coton. Il était bien. Il ne ressentait rien, ni douleur, ni réel bien-être. Il était simplement là, vide et heureux.

En revanche, il était conscient du bourdonnement léger qui l'entourait et qui semblait augmenter. Le bruit ne l'intéressait pas vraiment, mais intrigué par sa provenance, il décida de se concentrer dessus. C'est à ce moment-là qu'il entendit des voix chuchoter autour de lui. Deux voix de femmes.

Oubliant un instant le bourdonnement, Harry crut reconnaître les deux voix, comme si elles faisaient partie d'un lointain passé. Il tenta de se souvenir, mais il avait l'impression que son cerveau marchait au ralenti. Il lutta pour rassembler quelques bribes éparses de sa mémoire. Les deux femmes semblaient parler de lui, avec précaution et discrétion.

- Pourquoi n'a-t-il toujours pas ouvert les yeux depuis une semaine ? A votre avis, ce serait une séquelle de son combat avec Vol… Voldemort ?

- A vrai dire, madame la directrice, j'ai tenté beaucoup de remèdes et de formules, mais c'est comme s'il était imperméable à toute forme de magie guérisseuse…

- C'est étrange. Je n'ai vu aucun sort l'atteindre, ni quoi que ce soit d'autre – et pourtant, je n'ai pas quitté le duel des yeux… Après être allé voir le direct… je veux dire Albus, dans mon bureau, les tableaux confirment qu'il est monté directement se coucher… Alors qu'est-ce que ça peut être ?

- Je ne sais pas. C'est comme le cas du jeune Malfoy.

Il y eut un silence tendu entre les deux femmes. Le nom de Malfoy réveilla dans l'esprit du jeune sorcier toute une foule de souvenirs désagréables qu'il n'avait aucune envie de revivre. Au moins autant que le nom de Voldemort, prononcé avec crainte un peu auparavant.

Et plus il se souvenait, plus le bourdonnement qu'il avait ignoré augmentait. Son corps se faisait plus présent et il sentait le sang faire battre ses tempes. C'était désagréable de se souvenir de la douleur, tellement présente… Il luttait pour ne pas sombrer, mais il savait qu'il allait sombrer.

- Il dort toujours, lui aussi. J'avoue que je ne comprends pas pourquoi vous n'avez pas dénoncé les Malfoy aux Aurors…

- Vous croyez que c'est le même problème qui les a atteint tous les deux ? éluda la voix.

Le jeune sorcier voulut manifester sa présence ; quelqu'un devait le débarrasser de cette douleur insupportable. Il voulut amorcer un geste, mais il n'eut que le temps d'entendre un soupir profond avant de retomber dans l'inconscience.

HPHPHPHPHPHPHPHPHPHP

Samedi 16 mai, fin de matinée

Harry flottait désormais dans un océan de bien-être. Depuis combien de temps ? Il n'aurait su le dire. Le bleu paisible de l'eau s'étendait à l'infini autour de lui, se mêlant parfois intimement au bleu du ciel et abolissant toute frontière. Parfois, le jeune homme ne savait même plus s'il volait ou s'il nageait.

Soudain, un grondement se fit entendre au loin, comme une tempête qui se réveille. Le jeune homme décida de l'ignorer totalement. La dernière fois, il avait eu une mauvaise surprise. C'était douloureux et il ne voulait plus rien ressentir.

Mais une tempête se rapprochait bel et bien, chargée de nuages gris et noirs, emportant dans son sillage de grandes vagues sombres et inquiétantes. Une tempête grondante de peur, de colère et d'amertume. Les deux voix qui l'avaient dérangé la première fois sifflèrent et claquèrent dans le vent.

- Je vous avais dit de laisser entrer ses amis ! Albus Dumbledore m'a dit qu'il devait être entouré d'amour !

- Pardon, mais cet Albus-là n'est plus qu'un tableau ! Je choisis qui entre dans cette pièce et mon patient a besoin de calme. Je vous ai déjà obéi en le laissant dans ce dortoir, laissez-moi faire mon travail, s'il vous plaît.

- Poppy… soupira la première voix. Vous n'aviez plus de place à l'infirmerie. Vous n'aviez pas d'autre choix, sinon le laisser partir à Sainte Mangouste, raisonna-t-elle.

Le silence suivant fut tendu, cependant.

- Vous savez aussi bien que moi qu'ils n'ont plus de place libre à l'hôpital, souffla l'autre voix.

- Si nous leur envoyons Harry Potter, ils trouveront de la place. J'en suis sûre, répondit l'autre personne sèchement.

- Non ! Si nous leur envoyons Potter maintenant, le monde sorcier paniquera. Surtout qu'on ne connait pas la cause de son état. Laissez-moi essayer d'abord. Là-bas, il ne sera qu'une bête curieuse ! Et je suis au moins sûre d'une chose : un malade a besoin de calme.

- Vous voulez tout essayer ? Alors faites-le, soupira la voix avec agacement. Laissez entrer ses amis. Ils font le pied de grue devant cette chambre depuis des jours. Qui sait ce qui pourrait se passer ?

- Ecoutez, je verrai quand j'aurais épuisé toutes mes compétences. Je suis l'infirmière de ce château et je suis censée guérir ceux qui s'y trouvent. Vous êtes la directrice, chacun son travail.

- Et s'est-il réveillé depuis que vous vous en occupez ? demanda vicieusement la voix.

Le tonnerre gronda et Harry crut que les hautes vagues allaient le noyer tant elles se déchainaient. Il commençait à paniquer. Bientôt, une nouvelle voix, puis une autre encore, résonnèrent dans la tempête.

- Harry ? Harry, mon pote, c'est nous. Hermione et moi. Pourquoi tu ne te réveilles pas ? On a besoin de toi ici. T'as pas le droit de nous laisser…

- Harry, n'écoutes pas cet idiot. On sait que tu ne restes pas comme ça pour le plaisir. Mais c'est vrai que tu nous manques. Terriblement. On va te trouver une solution très vite, c'est promis ! J'ai déjà quelques idées. J'ai fait des recherches, ces derniers jours, tu sais ?

- Mione…, fit la voix masculine d'un ton d'avertissement.

- Oui, oui, je sais ! Harry… Fais un petit effort, reviens parmi nous… S'il te plait. On a besoin de toi. J'ai besoin de toi.

Harry se sentit réchauffé aux paroles de ses deux amis. Ron et Hermione. Oui, il avait reconnu leur voix. Des bribes de souvenirs où ils partageaient tous les trois les mêmes aventures lui revinrent en mémoire. Cependant, même si c'était plaisant, il y avait encore trop de souffrances dans ces souvenirs. Pourquoi ne pouvait-il pas rester là, tranquille, dans ce monde entre deux eaux ?

La tempête s'était calmée et quelques rayons de soleil venus de nulle part éclaircirent l'atmosphère. Une petite brise persistante était parvenue à repousser les nuages à force de ténacité. Les eaux et le ciel bleus se coloraient petit à petit. C'était tellement joli, ici. Loin du gris tempétueux et dangereux…

- C'est tellement plus facile comme ça, n'est-ce pas Potter ? J'ai toujours eu raison, en fin de compte : tu n'es pas un héros…

Une voix traînante s'était élevée autour de lui, le mordant de toutes parts, reprenant sans cesse une litanie cruelle et moqueuse.

- Tu es si faible et si égoïste, en fait. Juste un gamin qui s'est cru plus fort que tout le monde et qui abandonne quand c'est trop compliqué…

- C'est faux ! J'ai donné ma vie pour sauver le monde sorcier. Ma vie !

- Mais ce n'est pas assez, c'est trop facile. Tu as tué un monstre, et après ?

- Après ?

- Oui, après. Que vas-tu faire ? Mourir, c'est donné à tout le monde. Et toi, que veux-tu faire ?

- Je… ne sais pas.

La voix traînante eut un rire glacé, entrecoupé de soupirs désabusés qui ressemblaient fort à son prénom. Elle donna au sorcier une sueur froide. Il savait qu'il détestait ce rire, cette moquerie indolente. Il voulut se mettre en colère, mais le rire s'éloigna en l'ignorant.

Et Harry Potter, comme le jeune homme sanguin qu'il était, poursuivit cette voix qui continuait à soupirer son prénom, pour la punir de ses mots cruels et coupants. Longtemps. Il oublia tout ce qui n'était pas cette voix, qui devint un faible chuchotement après ce qui lui parut une éternité.

La voix, quand il parvenait encore à l'entendre, lui donnait peu à peu des frissons. Elle avait quelque chose de curieusement réconfortant, de réel. Alors il continuait à poursuivre cette voix. Bientôt, il ne fit plus que la suivre, sans plus savoir pourquoi, hormis le fait qu'il devait la suivre. Que c'était important. Il n'était pas perdu : il allait bientôt atteindre la voix, il le savait…

HPHGRWHPHGRWHPHGRW

Jeudi 21 mai, matin

- Harry… Harry, réveille-toi…

Encore perdu dans les brumes du sommeil, Harry avait vaguement conscience d'être secoué par son ami de toujours.

- Mmm… Laisse-moi dormir encore un peu, Ron. S'il te plaît…

Pourtant, étonné de se voir obéi, le jeune sorcier endormi ouvrit un œil pour savoir ce qui n'allait pas. D'habitude, Ron refusait toujours de le laisser traîner au lit quand il était réveillé avant lui. Car pour Ron, le petit-déjeuner, c'était sacré.

Cependant, cet œil ouvert fut le déclencheur d'un cri particulièrement peu masculin. En effet, le visage de Ron n'était qu'à quelques centimètres du sien, un visage dont les yeux et la bouche étaient grand ouverts.

- Enfin, Ron ! Qu'est-ce te prend de me faire une peur pareille ? Et t'en fait une tête !

- Heu… Tu vas bien ? lui demanda son ami un peu maladroitement en se relevant.

Harry lui lança un regard perplexe et se frotta les yeux pour tenter de se réveiller.

- Très bien, pourquoi ? marmonna-t-il sans comprendre.

Il avait les paupières lourdes, mais se sentait pourtant plein d'énergie.

- Ça alors, murmura Ron. Incroyable… Hermione avait encore raison…

Harry ne l'entendit pas et cligna des yeux, finalement un peu plus réveillé. Puis il s'étira sur les draps, prenant conscience de sa forme.

- Merlin. Ca faisait longtemps que je n'avais pas aussi bien dormi !

Son cerveau se mettant peu à peu en marche, il s'aperçut qu'il ne se souvenait pas de s'être réveillé pendant la nuit. Ca ne lui était pas arrivé depuis très longtemps… Brusquement, il se redressa sur le lit.

- Ron… Tu te rends compte que je n'ai pas fait de cauchemar cette nuit ?

Il n'avait pas fait de cauchemar parce que Voldemort n'était plus. Il était enfin tranquille, libre d'avoir la vie paisible d'étudiant à laquelle il aspirait depuis si longtemps déjà. Cette idée fit naître sur ses lèvres un sourire lumineux.

Il se leva d'un bond, dans un sursaut d'euphorie. Son sourire le quitta cependant un instant quand il se rendit compte de la raideur de ses muscles et de ses courbatures.

- Curieux…

- Qu'est-ce que tu as ? demanda Ron, le nez dans une malle qui restait dans la chambre commune.

- Je me sens plein d'énergie, mais j'ai mal partout. Comme si j'avais passé une nuit blanche…

- Pas étonnant ! s'écria Ron, en se redressant pour lui lancer quelques vêtements. Quand les gars et moi t'avons trouvé, tu t'étais affalé par terre, totalement inconscient. On a dû s'y mettre à trois pour te porter et te coucher dans ton lit.

Ni Seamus, ni Neville, ni lui n'avaient eu assez d'énergie pour lancer un simple Leviscorpus… Ils étaient tous les trois trop fatigués par la retombée de la pression de la bataille et par la fête qui avait suivi la victoire.

Ce que Ron ne n'ajouta pas, cependant, c'est combien ils avaient été inquiets parce qu'Harry ne s'était réveillé ni le lendemain, ni les trois semaines suivantes.

Et pourtant, ce matin, il était réveillé et semblait parfaitement en forme. Apparemment sans aucun souvenir de son coma… Soit tout le monde s'était inquiété pour rien - et Harry avait seulement besoin de récupérer un peu après la bataille - soit Hermione avait raison… Il hésitait entre les deux solutions.

Hermione ne voulait pas qu'il parle à Harry de son coma. Du moins pas tout de suite. Pas avant qu'ils aient terminé le rituel qu'elle avait imaginé, à partir de l'épée et de la chaleur humaine de leurs amis. Et puis, il n'avait pas rassemblé toute la maison Gryffondor dans la salle commune pour rien…

- Alors ? Qu'est-ce que ça fait d'être devenu le héros du monde sorcier ?

- Je n'en sais rien. Je n'ai pas l'impression d'être un héros…

Harry s'arrêta une seconde, une jambe à moitié enfoncée dans son pantalon, en s'apercevant qu'il le pensait vraiment. Puis il reprit.

- Mais je me sens bien… Puissant. Comme neuf !

Il termina de s'habiller en enfilant le pull donné par Ron. Il reconnaissait un des vêtements de Seamus : il le remercierait plus tard. Puis, pris d'un nouvel accès d'euphorie, il prit Ron dans une accolade amicale.

- Et je me sens tellement libre, si tu savais...

- Je le sais, confirma Ron avec la gorge nouée.

Lui-même avait vécu ces dernières semaines tiraillé entre l'intense soulagement de la victoire et la peine pour ses proches décédés. Sans compter son inquiétude persistante pour Harry, évidemment.

- Est-ce que tu sais où est McGonagall ? demanda finalement Harry en se dirigeant vers la porte.

Il fallait qu'il sache si elle avait bien retrouvé et ramené Snape au château, comme il le lui avait demandé la veille. Ah, et puis, il avait particulièrement faim aussi…

- Certainement pas loin, répondit vaguement Ron en le suivant, le ventre noué d'anticipation.

Brusquement, alors qu'il descendait les escaliers du dortoir, Harry fut stoppé par une clameur chaleureuse. Tous ses camarades étaient réunis dans la salle commune, comme s'ils n'attendaient plus que lui. Ron le suivait de près et Harry constata qu'il n'était pas surpris le moins du monde. Il comprit que son meilleur ami avait organisé cet accueil, même s'il le trouvait un brin exagéré…

Neville vint à sa rencontre et lui serra les mains, semblant vouloir dire quelque chose. Mais les acclamations étaient si fortes qu'il se contenta de serrer le nouveau héros dans ses bras. Harry se sentit réconforté, même s'il n'avait pas eu la sensation particulière d'être malheureux. Il sourit à son camarade, ne pouvant parler avec ce bruit, et reprit sa descente. Il devait vraiment trouver McGonagall.

Ses camarades s'écartèrent au bas des marches et Harry découvrit Hermione, derrière eux, l'épée de Godric Gryffondor dans les mains. Il s'approcha d'elle, un peu intrigué. Que faisait-elle avec l'épée ?

Le silence se fit pendant quelques instants où tout le monde sembla retenir son souffle. Toute la maison Gryffondor savait pourquoi Hermione voulait qu'il prenne l'épée – elle leur avait expliqué comment elle était censée soigner leur héros – et tous étaient curieux de voir ce qui allait se passer.

De son côté, Harry avait beau trouver la situation étrange, il se sentait comme hypnotisé par l'arme. Il avait envie de demander à Hermione ce qu'elle faisait là, pourquoi elle avait cette épée, pourquoi tout le monde s'était figé à les regarder. Pour autant, ces questions n'étaient qu'un faible murmure comparé à l'appel de l'épée. Fasciné par l'éclat de la lame, il la saisit finalement.

Tout son corps fut parcourut d'une chaleur bienfaisante, lui faisant oublier ses courbatures et les quelques douleurs résiduelles qu'il avait senties au réveil.

Puissant. Il se sentait définitivement plus puissant qu'avant. Pris d'une envie subite, il brandit l'épée devant lui.

Dans la même seconde, Harry eut un éblouissement et fut projeté vers l'arrière, atterrissant dans les bras d'Hermione. Ils tombèrent tous les deux au sol et l'épée disparut avec un tintement métallique.

- Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda Ron en relevant son meilleur ami, puis sa petite amie.

- Ce n'était pas exactement ce que j'avais prévu, mais je pense que tout s'est bien passé, lança cette dernière en replaçant une mèche de cheveux derrière son oreille.

- Qu'est-ce qui s'est bien passé ? J'aimerais bien qu'on m'explique ! répliqua Harry, avec une pointe d'énervement.

Il n'aimait pas du tout être dans le flou et toute la situation lui semblait plus qu'étrange. Il sentait bien qu'on le manipulait dans un certain sens, sans lui mettre toutes les cartes en main, mais était incapable de comprendre pourquoi.

- Harry, tu ne te souviens pas d'être resté dans le coma presque trois semaines, ni de comment tu t'es évanoui, n'est-ce pas ? commença Hermione.

La question d'Hermione le calma instantanément.

- Dans le coma ? Non… Non, je ne me souviens pas.

- Hé bien, j'ai appris hier par Nick-Quasi-Sans-Tête qu'il y avait eu un phénomène de saturation magique dans le château, la nuit de la victoire, et qu'il en avait senti la source en patrouillant près de la salle commune de Gryffondor.

- En patrouillant, tu parles ! pouffa Ron, suivi de quelques uns de ses camarades qui se souvenaient de la fête de la victoire.

Le fantôme de la maison avait plongé la tête dans une soupière remplie de Whisky-Pur-Feu, euphorique, fier d'appartenir à une maison aussi courageuse. Il voulait participer à la folie ambiante, comme s'il était encore jeune, et surtout, vivant. Ceux qui disent que les fantômes ne peuvent pas être saouls parce qu'ils ne peuvent pas vraiment s'alimenter n'ont jamais vu un fantôme se plonger dans l'alcool !

- Bref, reprit la jeune fille comme si elle n'avait pas été interrompue. Je ne sais pas encore pourquoi ni comment, mais il se pourrait que tu aies eu une saturation magique. C'est rare, mais ça arrive parfois après une trop grande invocation de magie ou après un choc émotionnel. Dans ce cas, le corps rejette le trop-plein. Toi, tu aurais rejeté toute ta magie – je pense donc que c'est parce que tu en souffrais intensément.

- La saturation magique est l'hypothèse des plus vraisemblable, confirma alors l'infirmière de Poudlard en s'approchant. Pendant votre coma, votre rythme magique était nul alors que votre esprit fonctionnait, expliqua-t-elle.

- Bonjour, madame Pomfresh, répondit lentement Harry, en essayant de comprendre ce qu'on lui disait. Est-ce que... J'ai été longtemps dans le coma ?

- Presque trois semaines. Vous nous avez inquiétés, vous savez, dit l'infirmière d'un ton presque tendre.

- Je ne comprends pas... Je me suis réveillé normalement et...

Harry s'interrompit un instant, essayant de formuler des pensées cohérentes. Mais le choc d'apprendre son coma et l'effet puissant qu'avait eu l'épée sur lui avaient embrouillé son esprit. Et songer à l'épée lui rappela sa perplexité quand Hermione la lui avait tendue.

- Pourquoi est-ce que je me suis senti... aussi... attiré par l'épée ? demanda-t-il à Hermione, sans parvenir à exprimer la fascination qu'il avait ressentie.

- Je ne sais pas si ton attirance est un effet de notre rituel ou pas... commença-t-elle. L'épée de Gryffondor est un artefact magique aux propriétés nombreuses, dont beaucoup n'ont sans doute pas été découvertes, tu sais. Mais ce qu'on sait, c'est qu'elle peut donner à son porteur une décharge magique. D'ordinaire, ça l'aide à combattre, à être plus alerte. C'est d'ailleurs ce qui explique que Godric Gryffondor ait été un bon guerrier à son époque.

- Et qu'est-ce que j'ai à voir, dans tout ça ?

- J'ai supposé que la décharge pouvait réveiller ton noyau magique et en rétablir le niveau. Tu comprends, c'était le seul point qui gênait. Tes constantes semblaient normales, mais ta magie restait très faible. Nous avons pensé que tu avais juste besoin qu'on la stimule. Dumbledore nous a conseillé une présence affective et j'ai trouvé des références à la puissance de l'épée dans certains livres. On a ensuite voulu combiner les deux décharges pour mettre toutes les chances de notre côté. Apparemment, ça a eu de l'effet sur toi. Donc j'imagine que ça a fonctionné.

- Ça expliquerait sans doute la sensation de puissance que j'ai ressentie.

- Alors vous avez fait du bon travail, mademoiselle Granger, lui dit l'infirmière. Permettez ? demanda-t-elle à Harry. J'aimerais faire quelques vérifications.

Habitué à être scanné par l'infirmière, même s'il ne l'avait pas vue depuis l'année précédente, Harry se laissa faire et observa autour de lui. Ses camarades avaient tous des visages très différents. Certains semblaient tristes, plus fermés que dans ses souvenirs. Heureusement, d'autres semblaient reposés et apaisés, malgré les plis d'inquiétude qui semblaient s'être fixés sur leurs traits.

- A part la dénutrition, vous allez bien, déclara finalement l'infirmière. Je vous propose d'aller manger quelque chose dans la Grande Salle pour rester entouré de vos amis, mais mangez léger. Ensuite, vous viendrez me voir et je vous donnerai ce qui manque à votre organisme. C'est d'accord ?

- Compris, madame ! répondit Harry en lui faisant un salut militaire.

Quelques Gryffondors eurent un sourire devant cette réaction enjouée. Les autres avaient repris leurs conversations en entendant qu'Harry allait bien.

- Parfait. Je dois aller voir la directrice. Minerva attend de vos nouvelles impatiemment.

Harry attendit que l'infirmière sorte de la salle commune et se tourna vers Hermione.

- McGonagall est la nouvelle directrice ?

- Oui, reprit Hermione. Tu ne t'y attendais pas ?

- Si, un peu. Mais c'est assez étrange… Comment dire… ça met un terme à tout ce que j'ai connu. C'est… bizarre, finit le jeune sorcier dans une grimace gênée.

- C'est normal que tu sois un peu perdu ou que tu te sentes mal, Harry. Tu te réveilles à peine et tu ne sais pas tout ce qui s'est passé ces dernières semaines, pendant ton coma. Kingsley est devenu le ministre par intérim, mes parents sont revenus d'Australie, certains Mangemorts ont réussi à s'enfuir et disparaître de la circulation…

- Hermione, l'interrompit Ron dans un soupir .

- Enfin bref, je te raconterai, dit Hermione avec un sourire contrit.

- Merci. Et je vais bien, ne t'en fait pas.

Les étudiants présents commencèrent à quitter la salle commune : leur héros se portait bien et c'était tout ce qui comptait. C'était pour ça qu'ils avaient été appelés, en toute discrétion, par Hermione et les pièces de l'AD. Ils s'étaient contactés les uns les autres et presque tous s'étaient déplacés, pour aider Harry. Ils n'en avaient pas parlé autour d'eux et même leurs familles n'étaient pas au courant. Personne n'avait voulu inquiéter l'opinion publique, surtout en cette période difficile de deuil…

Harry restait perplexe, cependant. S'il avait tant souffert à cause de sa magie, pourquoi n'en avait-il aucun souvenir ?

Quelque chose le gênait dans ces explications, mais il ne parvenait pas à mettre le doigt dessus. D'habitude, Hermione n'agissait pas sans être beaucoup plus sûre d'elle, sans avoir tourné et retourné toutes les données d'un problème. Mais là, il le sentait, quelque chose clochait… Il devait y réfléchir… Plus tard.

- Bon, finit-il par souffler, exaspéré de n'avoir aucun souvenir des derniers jours, qu'est-ce qu'on fait, maintenant ?

- On va manger ? proposa Ron, innocemment.

A cette suggestion, les quelques camarades qui restaient éclatèrent de rire et quelques uns l'acclamèrent. Harry sourit à l'air visiblement réjoui de son meilleur ami.

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La grande salle portait encore quelques stigmates de la bataille qui y avait fait rage. Les tables des quatre maisons avaient été réinstallées par les professeurs, mais tout le monde se mélangeait. Harry croisa le regard hagard et un peu perdu de quelques élèves de Serdaigle et de Poufsouffle, assis non loin de lui. La guerre avait été rude pour tout le monde et elle était visiblement encore bien présente dans les esprits. En fait, Harry était même surpris de voir le nombre d'étudiants présents dans la salle, si loin après la bataille. Il s'était plutôt attendu à ce que le château meurtri soit déserté.

- C'est eux qui l'ont choisi, lui expliqua Ron quand il posa la question. Ils aident à la reconstruction de Poudlard. Pour la plupart, c'est parce qu'ils veulent que la prochaine rentrée se fasse dans des conditions correctes. S'ils pouvaient passer leurs examens normalement, ils le feraient. Ils recherchent un maximum de normalité.

- Ce sera difficile, commenta Harry. J'imagine que les examens ne sont pas une priorité et que l'année prochaine sera un peu de bric et de broc.

- Oui, confirma Hermione. La directrice va avoir du travail pour équilibrer à peu près les cours et les effectifs de l'année prochaine… Il risque clairement d'y avoir un creux en cinquième année et un sureffectif en dernière année, vu que beaucoup d'élèves ont préféré rentrer chez eux après la bataille. A mon avis, peu d'entre eux travaillent en prévision de leurs examens…

- Hermione, ma chérie, ne prend pas cet air pincé. Tout le monde n'aime pas les études autant que toi. Entre les conséquences de la guerre, les traumatismes et l'état actuel du château... Je ne suis pas sûr que le ministère pense à organiser de simples examens scolaires.

Hermione renifla, peu satisfaite mais consciente de la véracité des propos de Ron. Harry reprit son observation de la grande salle.

Si l'on exceptait la table entièrement vide des Serpentards et le relatif faible nombre d'élèves, on aurait pu se croire un matin normal à Poudlard. Et malgré les marques restantes sur les murs et le sol défoncé à certains endroits, Harry lui-même avait du mal à réaliser que c'est ici même qu'il avait vaincu Voldemort.

Harry interrogea Hermione sur l'absence de Serpentards. Elle lui expliqua que beaucoup d'entre eux avaient été arrêtés et que ceux qui avaient fui la bataille par couardise avant la défaite de Voldemort n'étaient jamais revenus. Pour les plus jeunes, souvent innocents, elle pensait qu'ils avaient peur d'une stigmatisation et qu'ils n'osaient pas se montrer. Tout le monde associait Serpentard à Voldemort.

Harry admit qu'il avait lui-même des difficultés à ne pas associer les deux noms.

A la table des professeurs, la nouvelle directrice était en grande discussion avec madame Pomfresh. Seuls le professeur Snape, Hagrid et, évidemment, Dumbledore étaient absents. Le fauteuil de l'ancien directeur était occupé par Minerva McGonagall. Lucius et Narcissa Malfoy occupaient étrangement les deux autres places libres.

Bien que surpris, Harry sourit à Narcissa qui lui avait adressé un signe discret. Après tout, elle lui avait sauvé la vie. Harry se tourna vers Ron.

- Qu'est-ce qu'ils ont fait des blessés et des morts ?

- Apparemment, une grande partie des blessés est à Sainte Mangouste, et ceux qui restaient ont été répartis dans l'infirmerie du château. Il y avait trop de monde pour l'hôpital… répondit Ron.

- Les… autres… ont pour la plupart été restitués à leurs familles, continua Hermione, en butant sur ses mots. Pour les corps de Mangemorts, c'est un peu plus compliqué. Certains ont été restitués aux familles qui les demandaient, mais la plupart ne les ont pas réclamés. Peut-être la gêne, la peur de voir associés leurs noms et l'appellation « Mangemort ». Certaines familles ne veulent même pas en entendre parler. Alors les corps de ceux-là sont enterrés dans une fosse commune, au cœur de la forêt interdite. C'est Hagrid qui s'occupe de les y porter… Il est au travail depuis quelques jours.

- Et pour ta famille, Ron ? demanda enfin Harry, angoissé.

Il vit Ron se tendre sur son siège. Il finit par avouer difficilement que Fred était bien mort, comme plusieurs de leurs proches camarades. Harry baissa la tête, regrettant d'avoir posé la question. Il avait oublié un instant la mort d'un des jumeaux et il ne savait pas pour les autres. Il songea, avec une nostalgie douloureuse qui le prit par surprise, que les frères Crivey ne viendraient plus jamais le harceler.

Autour d'eux, les quelques élèves qui écoutaient la conversation baissèrent la tête. La plupart des enfants qui fréquentaient ou avaient fréquenté Poudlard connaissaient quelqu'un qui avait été touché par la folie des Mangemorts… Beaucoup d'entre eux avaient assisté à un enterrement, ces derniers jours. Et souvent à plus d'un.

Le petit-déjeuner tirait à sa fin et Harry vit entrer d'autres élèves, qui se répartirent un peu partout dans la Grande Salle, saluant un ami ici ou là. Ils avaient eux aussi cet air perdu qui peinait Harry.

Un raclement de chaise attira l'attention des élèves vers la table des professeurs. La directrice venait de se lever. Elle amplifia sa voix avant de prendre la parole.

- Mes chers enfants, maintenant que vous êtes tous là et qu'Harry Potter nous a rejoints, je souhaite vous dire plusieurs choses… En premier lieu, cela fait près de trois semaines déjà que nous avons gagné la guerre et vaincu le Lord noir. Et je sais que vous étiez nombreux à vouloir remercier votre camarade pour son intervention.

La nouvelle directrice se tourna vers Harry, et s'exprima solennellement :

- Harry Potter, au nom de nous tous et de toute la communauté sorcière, nous te remercions…

Les applaudissements qui coupèrent la directrice étaient sobres, mais sincères.

- Une ère nouvelle a enfin commencé, continua-t-elle, une ère de paix, d'espoir et de reconstruction. Mes collègues et moi-même voulions remercier tous ceux qui ont participé au sauvetage de Poudlard, ainsi que tous ceux qui ont accepté, depuis lundi, de revenir pour nous aider à reconstruire le château pendant leurs vacances forcées. Nous savons que ce n'est pas facile. Aussi, encore une fois, je tenais à vous remercier tous.

Les applaudissements furent un peu plus nourris. Les élèves s'échangeaient des regards et des sourires timides : tous avaient conscience de participer à l'un des moments forts de l'histoire de Poudlard.

- Maintenant, tout le monde au travail : vous avez tous vos parchemins de route ? Parfait. Vous pouvez solliciter les professeurs aux points habituels, si vous avez besoin d'aide ou besoin d'un conseil… Je vous retrouverai tous à midi. Bon courage !

Dans l'instant, presque tous les élèves de la Grande Salle se levèrent dans un brouhaha un peu plus enthousiaste qu'auparavant. Harry restait un peu perdu. Tout le monde s'était organisé pendant ses semaines de coma, et il avait du mal à suivre. Pour lui, la dernière bataille avait eu lieu la veille. Hermione le rassura.

- Je t'expliquerai tout en détail quand tu auras vu l'infirmière, lui dit-elle. Mais je ne doute pas que la directrice souhaite te parler et t'expliquer un peu la situation, vu qu'elle souhaitait ton réveil au moins autant que nous.

- En effet, mademoiselle Granger, confirma cette dernière en la faisant sursauter. Vous pouvez suivre monsieur Weasley : il vous attend, je crois. Harry, voudrais-tu me suivre jusqu'à mon bureau, s'il te plaît ?

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Harry observa le bureau qui appartenait désormais à son ancienne directrice de maison. Il n'y avait plus cet étrange fouillis organisé comme au temps de Dumbledore. Hormis les portraits des anciens directeurs de l'école, rien ne semblait plus différencier cette pièce de tant d'autres bureaux.

Le perchoir de Fumseck était encore là, même si l'oiseau avait disparu, et le cadre du directeur Dumbledore était vide pour le moment. Ne restait que le professeur - pardon, la directrice - McGonagall.

- D'abord Harry, comment te sens-tu ?

La directrice témoignait au jeune sorcier une affection qu'elle s'était toujours refusée auparavant, en vertu de ses principes rigides de directrice de maison. Alors qu'aujourd'hui, avec le prénom, le tutoiement… C'était comme au temps de Dumbledore… Curieusement, Harry trouvait que cette situation avait un côté réconfortant, comme si certaines choses ne changeaient jamais dans le château.

- Ca va. Je suis plutôt surpris d'avoir dormi pendant plusieurs jours. Je n'en ai aucun souvenir… Et je n'ai pas l'impression d'en avoir souffert. C'est bizarre ?

- J'avoue que je ne sais pas.

Finalement, certaines choses changeaient. L'ancien directeur n'aurait jamais avoué ne pas savoir quelque chose aussi crûment. Il aurait laissé entendre qu'il savait quelque chose, mais qu'il ne pouvait pas le dire. Harry sourit, étrangement nostalgique.

- Si j'ai bien compris le raisonnement de l'ancien directeur Dumbledore et de mademoiselle Granger - elle ira loin, cette petite - il fallait qu'on te rende l'amour que tu nous avais témoigné au travers de la bataille finale. C'est ce que tes amis ont essayé de faire. L'épée de Gryffondor, elle, devait rétablir ton niveau magique. Ta magie était là, quand tu dormais, mais sans vie…

Elle leva les yeux vers le portrait vide de Dumbledore et pinça les lèvres, comme si elle n'arrivait pas à résoudre une énigme.

- Quelque chose de bien étrange ce coma, admit-elle.

- Je ne sais pas moi-même ce qui a pu se passer, confia Harry. C'est comme si on avait effacé un mois de ma vie, un mois où j'aurais pu être présent avec tous les autres, où j'aurais pu aider…

Son visage avait cet air coupable qu'il avait souvent quand il se sentait responsable de quelque chose.

- Harry, répondit la directrice avec douceur, ton coma était peut-être étrange, mais il ne semble pas t'avoir laissé de séquelles. C'est bien là l'essentiel. Et puis… Beaucoup de gens avaient des choses à faire par eux-mêmes. La priorité des familles magiques – et parfois non magiques – a été d'enterrer les morts, de commencer le deuil. Tu n'aurais rien pu leur apporter, crois-moi.

- Peut-être ont-ils cru que je les fuyais… dit Harry, mal à l'aise.

- Certains, bien sûr. Les autres ont simplement pensé que tu avais ton propre deuil à porter, ou que tu avais besoin de te reposer après cette année folle passée à combattre Voldemort. Et ceux qui étaient au courant pour ton coma, eux, ont respecté l'ordre de madame Pomfresh : ne pas en parler. Ils ont eu plus de mal avec l'ordre de ne pas s'inquiéter, ajouta la directrice avec un sourire.

- Désolé, marmonna Harry.

- Ne t'excuse pas, tu n'y es pour rien. Nous sommes heureux que tu ailles bien, après tes exploits et tous les sacrifices que tu as fait pour nous sauver. Tes amis ont pu donner un aperçu de tout ce que tu as traversé, en accordant des entretiens à divers journaux, et la reconnaissance de la population n'est plus à démontrer. Quand madame Pomfresh est venue m'annoncer ton réveil tout à l'heure, dans la salle des professeurs, tous mes collègues ont sauté de joie. Enfin… C'est une façon de parler, bien sûr.

Harry remercia la directrice. Il savait qu'il avait reçu les meilleurs soins possibles pendant son « absence ».

- C'est normal. Car désormais, annonça la directrice McGonagall, c'est à nous de nous occuper un peu de toi. Tu vas pouvoir te reposer.

- Je ne veux pas de traitement de faveur.

Si le traitement de faveur était de lui faire remonter le temps de quelques semaines pour éviter de tomber dans le coma, pourquoi pas. Mais il doutait que son ancienne directrice de maison l'accepte. Si seulement il se souvenait de ce qui s'était passé…

En fait, il se souvenait vaguement de quelque chose, mais c'était inexplicable. C'était une voix qui murmurait doucement son prénom. Il se souvenait d'un seul sentiment, celui de la nécessité presque vitale de rejoindre cette voix. Avait-il réussi, cependant ? Il ne le savait pas. Vaguement gêné d'être scruté par la directrice, il se racla la voix.

- Vous vouliez me voir pour m'expliquer ce qui s'est passé au château ces derniers jours. Est-ce bien cela ?

En prenant la mesure de ses propos et de son attitude, Minerva McGonagall décida d'accorder à Harry ce qu'il souhaitait : de la normalité. Harry Potter était encore – en quelque sorte – un élève de Poudlard et elle en était la directrice. Il était un élève un peu exceptionnel, certes, mais un élève quand même.

- Oui, en effet. Premier point, le professeur Snape est actuellement à l'infirmerie. Nous sommes allés le chercher là où vous nous l'aviez indiqué le soir de votre victoire, l'informa-t-elle en reprenant le vouvoiement qu'elle utilisait pour tous les autres étudiants. Il était déjà presque mort, tant il avait été torturé par ses collègues.

- Pas par ses collègues ! Il était espion et il ne m'a jamais abandonné, s'enflamma Harry.

- Certes, lui accorda la directrice. Mais après une année où il a joué si sérieusement son rôle de Mangemort, il me faudra plus que quelques semaines pour m'habituer à l'idée qu'il était de notre côté… Nous sommes donc en train de le soigner.

- Va-t-il s'en sortir ?

- Nous ne le savons pas encore. Deuxième point, qui vous concerne également : Madame Pomfresh et moi-même voulons vous garder en observation quelques jours supplémentaires. Même si vous n'en éprouvez pas les effets, ces nombreux jours sans bouger, sans boire ni manger normalement, ont affaibli votre organisme. Vous devrez vous remettre d'aplomb avec les potions de l'infirmerie et, surtout, vous devez vous reposer.

- Après avoir dormi trois semaines ?

- Un coma n'est pas une activité reposante, monsieur Potter. Et je préfère vous savoir en pleine forme. Avez-vous d'autres questions ?

- Oui. Pourquoi avez-vous dit, tout à l'heure, que les élèves réparaient le château ?

- Parce que c'est le cas. Lundi, j'ai fait appel à toutes les familles qui ont eu ou qui ont actuellement un enfant scolarisé à Poudlard. Je voulais trouver de l'aide, pour la réparation du château. Le ministère ne considère pas ce lieu comme une priorité. Vous comprenez, dit la sorcière avec un étrange rictus, le ministère et des logements de fonction ont été détruits, complètement ou en partie. Là vont les priorités du Magenmagot et peu importe les protestations de Shacklebolt, pour le moment.

- Et les parents ?

- Certains sont réquisitionnés par le ministère, d'autres sont sur d'autres chantiers… Par ailleurs, de très nombreuses familles de sorciers sans enfant en cours de scolarité ont fui l'Angleterre, pour tenter d'échapper à Voldemort. Tout le monde n'est pas encore rentré au pays. Tout est désorganisé, il manque des spécialistes pour les reconstructions et il y a tant à faire…

- Et les élèves se sont portés volontaires ?

- Beaucoup, oui. En échange de leur aide et de leurs travaux, nous leur offrons le gite – dans les parties du château les moins touchées – et le couvert. Les parents n'ont pas vraiment de temps pour leurs enfants. Maintenant que les morts sont presque tous enterrés, ils ont beaucoup d'autres projets en cours.

Harry pencha légèrement la tête, les sourcils froncés. Oui, il comprenait que les sorciers cherchent à agir, à bouger, à reconstruire. Ils avaient sans doute besoin d'agir pour s'en sortir, trouver un nouveau souffle, reprendre espoir en un futur positif.

- Le cadre de Poudlard, continua la directrice, avec un entourage composé de tant de professeurs compréhensifs, est peut-être ce qu'il y a de mieux, pour que les étudiants gardent un minimum de stabilité et d'équilibre. Alors certains parents nous ont envoyé leurs enfants pour quelques jours, et d'autres nous les envoient la journée et viennent les récupérer le soir.

- Je ne savais pas que les dégâts étaient si importants…

- Toute une année de guerre, monsieur Potter, ça laisse des traces.

- Est-ce que je pourrais aider ?

- Je ne crois pas, non. Vous avez été tellement éprouvé : c'est un travail très physique…

- Mais tout le monde ici a été éprouvé ! Pourquoi moi, je ne pourrais pas prendre part à la rénovation ?

- Vous êtes affaibli, physiquement. Je vous l'ai dit : vous ne ressentez pas de fatigue pour le moment, mais elle vous tombera dessus d'un seul coup. Vous tenez probablement grâce aux décharges magiques que vos camarades ont voulu provoquer. D'ailleurs, ajouta pensivement la directrice en se tournant vers une vitrine vide, il faut que je rappelle à mademoiselle Granger de me rapporter l'épée de Gryffondor…

- Pourquoi ma forme physique serait-elle aussi importante ? demanda Harry avant de perdre le fil de la conversation.

- Parce qu'on doit reconstruire Poudlard sans l'aide de la magie.

- Pourquoi cela ?

- Il est difficile de réparer un bâtiment aussi saturé de magie que Poudlard : on ne peut pas utiliser de magie sur lui, justement. Cela interfèrerait avec sa vie propre... Nous travaillons à la méthode moldue. Il s'agit donc d'un travail très physique : même les étudiants plutôt en forme se fatiguent vite. C'est assez démoralisant pour eux, si j'en crois l'état dans lequel ils ont fini ces derniers jours…

- Justement ! Je dois participer. Ça montrera qu'on doit tous faire des efforts. Je veux prendre en charge une partie de la réparation du château, comme tout le monde.

La directrice poussa un léger soupir qui semblait contrarié, mais elle devait reconnaître au fond que cette proposition la comblait. Quoi de mieux que le nouveau héros du monde sorcier pour motiver les troupes ?

- Bien. Si c'est ce que vous voulez. Nous avons besoin d'aide pour certaines ailes ou salles. Et quelques passages parmi les plus importants doivent être remis en état pour la prochaine rentrée. L'équipe professorale a mis en place un plan de rénovation précis : vous irez voir le professeur Flitwick qui vous dira quoi faire exactement. En cas de problème, l'un des professeurs est toujours disponible. N'hésitez pas à faire appel à eux. Mais pour aujourd'hui, je n'en démordrai pas : allez à l'infirmerie, prenez les remèdes prescrits et allez vous coucher. Bonne journée, monsieur Potter.

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Harry observait le professeur Snape, sur la couchette en face de lui. Il paraissait plus pâle, d'autant plus pâle qu'il portait encore la trace d'ecchymoses violettes sur le visage et sur les bras. Les Mangemorts s'étaient-ils lancés dans la torture à la mode moldue ? Ca serait ironique… Est-ce qu'il était aussi dans le coma ? Comme lui ?

Harry s'approcha de l'ancien professeur honni : aujourd'hui, il le voyait plutôt comme un grand-père dur, pas tellement fréquentable mais qui veillerait jalousement sur son petit-fils. Soudain, Snape s'agita légèrement, mais convulsivement, au moment où l'infirmière entra.

- Je ne l'ai pas touché ! Je ne sais pas ce qui lui arrive.

- Reculez-vous, je m'en occupe.

L'infirmière disparut derrière les rideaux qu'elle tira autour du lit. Harry retourna s'asseoir sur le sien. Au bout de dix minutes, elle retira les rideaux, révélant un Snape à nouveau immobile. En voyant l'air inquiet du jeune sorcier, elle le rassura.

- Ne vous inquiétez pas, monsieur Potter. Les convulsions du professeur Snape sont plutôt bon signe : il essaie de se guérir de lui-même, il lutte contre ses maux. Il lutte contre le coma magique dans lequel moi je l'ai plongé, pour pouvoir le soigner au mieux.

- Je croyais que les comas magiques n'étaient pas une bonne chose !

- Le coma est la meilleure solution dans son cas. Il me laisse libre de le soigner, parce que la guérison est longue et très douloureuse. Les sortilèges de magie noire se sont mélangés les uns aux autres, et il est assez difficile de les reconnaître, les démêler, les annuler…

- Il souffre beaucoup ?

- Je ne peux pas le savoir, monsieur Potter. Mes diagnostics ne savent pas révéler la douleur… Mais revenons à vous, maintenant. Voici quelques potions nutritives que vous devez impérativement prendre avant la potion de sommeil. Je viendrai vous donner celle-ci dans quelques minutes, après avoir vérifié que vous n'avez aucun problème résultant de votre propre coma, bien entendu.

Harry but docilement les potions les unes à la suite des autres. Ca n'était pas une mince affaire : chacune d'entre elles avait un goût immonde, et il luttait contre les haut-le-cœur qu'elles provoquaient. A la fin, il se sentit un peu ballonné.

L'infirmière revint avec la potion assez familière de sommeil sans rêve. Elle la posa sur la table de chevet avant d'entamer les examens promis.

- Madame Pomfresh… Vous n'avez pas une sensation un peu étrange depuis que la guerre est terminée ?

- Que veux-tu dire ?

- C'est que… pour moi, la guerre vient à peine de se terminer, alors que tout le monde recommence déjà à vivre. Je n'ai encore pas eu de temps pour assimiler ce qui m'arrive et les évènements s'enchaînent et me poussent sans que je sache vraiment comment je dois réagir. J'ai l'impression d'être dépassé, et surtout, c'est comme si j'avais manqué quelque chose.

- Tout le monde ne recommence pas encore à vivre simplement, monsieur Potter. Beaucoup de gens sont encore en train de survivre. Et pour moi, la guerre n'est pas encore finie : tous les malades que vous pouvez deviner, couchés derrière les rideaux, quelqu'un doit les soigner. Ils sont encore des victimes de la guerre…

- Vous « survivez » ?

- J'ai cette impression, en tout cas. Peut-être, quand tous mes patients seront guéris, pourrais-je envisager de vraiment revivre… Peut-être. Il est difficile de dépasser une guerre, monsieur Potter, je crains que vous ne vous en rendiez compte bien assez tôt…

Harry n'osa pas la contredire, même s'il espérait de tout cœur qu'elle ait tort. Au bout de quelques instants, elle cessa ses vérifications.

- Bien, vos résultats sont corrects. Vous pouvez maintenant prendre la potion de sommeil sans rêve pour un repos réellement réparateur. Vous en aurez besoin.