Chapitre 3 : La fuite
Partie 2 : Perturbations d'un elfe
Vendredi 26 juin, début de matinée
- Kreattur ! cria Horn en voyant l'elfe domestique sortir des cuisines de Poudlard, où il demeurait temporairement. Emmène-nous avec toi ! S'il te plaît !
- S'il te plaît, appuya Bris en s'agrippant à mon bras.
- Bien, soupirai-je en capitulant devant la paire d'yeux implorants. Allez vous préparer.
Alors que les deux petits couraient se nettoyer les oreilles, Winky me regarda d'un air désolé.
- Ils ont entendu les autres elfes parler de toi et du procès auquel tu participes pour la famille Potter, lui dit-elle. Et ils m'ont l'air d'être comme leur père : ton maître les fascine… Je n'ai pas réussi à les raisonner.
- Ce n'est pas grave, Winky. C'est une bonne occasion pour eux de se confronter à un sorcier, avant de devoir être liés.
- Je te remercie de les prendre en charge, en tout cas, dit Winky en lui faisant un petit signe de tête.
J'observai Winky s'éloigner en direction des fourneaux. S'occuper de petits elfes ne me dérangeait pas du tout. Ce n'était pas comme s'il j'allais pouvoir en avoir un jour. J'étais un elfe bien trop vieux pour ça.
Pauvre Winky… Elle aussi aurait sans doute aimé s'occuper de ses fils. Mais elle se sentait obligée de travailler sans relâche pour le château, jusqu'à ce que son comportement de l'année passée lui soit pardonné. En tout cas, jusqu'à ce qu'elle se sente digne d'être pardonnée. Etre un elfe de maison n'était pas une situation enviable, quand je la comparais à la mienne. Au moins, ma nature d'elfe à moi n'était plus biaisée par un sort d'esclavagisme.
Bientôt, je m'approchai discrètement de mon maître. Il s'était installé dans un petit jardin qui, si j'en croyais mes collègues du château, était devenu une sorte de refuge. Il était assis dans l'herbe et plongé dans la lecture d'un petit livre orangé. Je fis signe à Bris et Horn, qui restaient cachés derrière moi, de ne pas faire de bruit. Je pris la parole de ma voix que je savais malheureusement grinçante.
- Bonjour, monsieur. Qu'êtes-vous en train de lire ?
Je le vis sursauter violemment et eut un sourire : c'était quand même extraordinaire de retrouver ma liberté. Je savais que mon nouveau maître ne chercherait pas à me brider : il m'avait traité avec respect l'année précédente et m'avait sauvé la veille, en m'intégrant à sa famille. C'était maintenant à moi de m'occuper de lui et de servir ses intérêts, qui étaient désormais aussi les miens. J'étais vraiment chanceux d'être tombé sur un bon maître…
- Bonjour Kreattur, me salua-t-il dans un sourire. C'est un livre sur la magie et les héritages familiaux, me répondit-il en agitant l'ouvrage avec animation. C'est très intéressant, je n'aurais jamais imaginé tout ça !
Il était très enthousiaste et cela m'intrigua.
- Pourquoi lisez-vous un livre sur les héritages familiaux, monsieur ? Vous n'y trouverez rien concernant vos héritages matériels…
- Je m'en suis rendu compte, Kreattur, dit-il dans un sourire avant de prendre un air de conspirateur. Mais j'apprends parce que je vais me marier à une sorcière de sang-pur très puissante !
- Vous marier ? ne pus-je m'empêcher de m'étonner. Avec qui ? Si ce n'est pas trop indiscret, bien sûr, ajoutai-je rapidement, gêné.
- Avec Ginny Weasley, répondit-il de bonne grâce, un sourire niais sur le visage.
Je n'étais pas au courant…
- Vous êtes vraiment sérieux ? demandai-je, en me souvenant des histoires qui couraient sur la famille Weasley.
- Suffisamment pour avoir fait une demande en mariage et un serment pour entrer dans sa famille, me dit-il avec un air fier de lui.
- Un serment ? Mais… Mais…
J'étais effrayé. Je venais de trouver un bon maître et je n'allais pas avoir le temps de profiter de ma liberté retrouvée ! Une nouvelle maîtresse… Il me semblait justement que la famille Weasley refusait de donner une famille aux elfes de maison. Qu'allait-il advenir de moi ?
- Vous ne pouvez pas revenir en arrière, dans ce cas ! ne pus-je m'empêcher de m'exclamer. En êtes-vous conscient, monsieur ?
Soudain, je stoppai mes exclamations. Maintenant, c'était moi qui faisais des erreurs. Même si mon maître m'avait lié en tant qu'elfe domestique, ce n'était pas une raison pour l'assaillir de questions à cause de mes craintes. J'allais devoir apprendre à gérer ma nouvelle liberté.
- Pardon, m'excusai-je alors. Me voilà bien indiscret. Je pose bien trop de questions.
- Et il n'y a pas de problème ! s'exclama mon maître. Pose autant de questions que tu veux, j'en ai autant à ton sujet ! D'ailleurs, pourquoi es-tu là ?
- Je suis là où je peux aider, monsieur, c'est le rôle d'un elfe domestique. Avez-vous besoin de quelque chose ? Je peux rendre service.
Il fallait vraiment qu'il me garde. Je ne voulais pas perdre la deuxième famille qui m'avait liée à elle. La première fois, perdre maître Regulus Black avait été bien trop douloureux.
- Moi aussi, je veux bien rendre service, dit soudain Horn de sa voix timide et fluette, en laissant apparaître sa tête à ma gauche.
Je vis mon maître se pencher en avant pour voir qui avait parlé et tenter sa chance.
- Bonjour… Horn ?
- Bonjour monsieur ! répondit-il avec enthousiasme et en rougissant.
C'était amusant. Bris et Horn semblaient fascinés par le sorcier et en même temps, extrêmement intimidés. D'après Winky, ça pouvait venir de la fascination qu'éprouvait leur père pour Harry Potter. Pourtant, Dobby était mort sans les avoir vraiment connus, alors ses petits n'étaient pas censés avoir hérité de cette habitude ou d'un lien d'obéissance. D'ailleurs, Dobby n'avait jamais été lié à mon maître.
Depuis que je l'avais rencontré, le cas de cet elfe libre – et fou, ça allait de soi – m'intriguait.
- Dis-moi, Kreattur, j'ai compris que tu ne m'appelles pas « maître » parce que le rituel qui nous a liés était différent du rituel habituel. Mais pourquoi Horn…
- Et moi, monsieur ! s'exclama Bris en souriant, apparaissant à ma droite.
- … et Bris m'appellent aussi « monsieur » ?
- Ils sont jeunes. Ils n'ont pas encore terminé leur apprentissage et leurs pouvoirs ne sont pas encore complètement développés, expliquai-je. Alors ils n'ont pas encore besoin d'être liés ou soumis à une autorité. Ils n'ont pas de maître et ne peuvent donc appeler personne ainsi.
- Ha bon. Ils seront donc obligés d'appeler « maître » la personne qui les liera ?
Je pris le temps de m'installer également dans l'herbe et d'asseoir Bris et Horn à mes côtés avant de répondre. Car j'allais devoir expliquer la nature particulière et le fonctionnement des elfes de maison à trois « nouveau-nés » en la matière.
- Il y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour que ça se passe ainsi, effectivement. Les sorciers qui lient les elfes de maison aujourd'hui utilisent leur propre rituel, déformé de celui des anciens elfes.
- Est-ce que tu peux m'expliquer les différences ? J'aimerai beaucoup comprendre, me demanda mon maître.
- Bien sûr, monsieur. Il faut d'abord comprendre que les elfes de maison sont une race un peu différente de celle des autres elfes. Il en existe de plusieurs sortes, précisai-je en voyant mon maître foncer les sourcils.
Il acquiesça, attentif.
- Notre particularité vient du fait que nous ne pouvons trouver un bon équilibre de vie que dans le partage de notre magie avec celle d'un sorcier. Ça nous confère une très grande puissance et nous avons théoriquement moins de limites que les sorciers d'aujourd'hui. Mais en échange, ça nous donne des devoirs et notamment celui de servir les intérêts du sorcier avec lequel nous sommes liés.
- Qu'en est-il des elfes libres, alors ?
- Les elfes libérés sont normalement soit faibles – et ils peuvent mourir très rapidement – soit fous. Certains arrivent à piocher de la magie chez un sorcier auquel ils ont, en quelque sorte, fait le choix de se lier. Mais quand il n'y a pas un partage conscient, cela peut les faire basculer dans la folie.
- Dobby ?
- Probablement, concédai-je en vérifiant que les deux petits elfes n'étaient pas perturbés par la nouvelle que leur père était… fou. Cela ne faisait que quelques années qu'il était libre, ajoutai-je, et les effets ne se ressentaient peut-être pas… Ou alors, il avait plus de puissance que nous tous et il parvenait à trouver son propre équilibre dans son mode de vie. C'était un cas très particulier.
- Papa était puissant, alors ? demanda Horn.
- Autant que Harry Potter ? demanda Bris.
- Peut-être pas, répondit doucement Harry en comprenant que les deux enfants étaient liés à Dobby, mais il était un très bon ami et il m'a beaucoup aidé.
- Au fil du temps, continuai-je mon explication, les sorciers se sont méfiés des elfes domestiques. Ils étaient puissants, utiles et malgré le lien, ils étaient indépendants. Seul un elfe pouvait incanter le lien pour un autre elfe et le lier à un sorcier. Ça permettait aux anciens elfes de contrôler quels sorciers étaient dignes d'avoir un elfe domestique.
- Mais ça ne fonctionne plus ainsi aujourd'hui, constata mon maître. Puisque beaucoup d'elfes sont maltraités…
- Effectivement. Les sorciers sont parvenus à trouver une formule sorcière qui a les mêmes effets que notre incantation, mais qui ne nécessite pas notre accord. Au fur et à mesure, tous les sorciers ont favorisé cette formule qui les privilégiait et ils ont oublié la réciprocité de l'accord.
- Pourquoi les elfes ne veulent pas être libérés, alors ?
- Etre libéré sans contrepartie… C'est mourir pour nous. Ou pas loin. Nous n'aimons généralement pas l'état de folie qui nous guette et le sentiment d'inutilité qui nous submerge. Si l'elfe est vieux, il n'en réchappe pas, s'il est jeune… Eh bien il y a souvent suicide après un abandon. Nous vivons pour servir. C'est ce que nous sommes et nous ne voulons pas lutter contre ça. Mais bien sûr, les elfes de maison envieront mon statut plus libre d'elfe domestique.
- Alors les sorciers ont décidés d'être les seuls maîtres, constata Harry, un peu amer.
- Oui. Ils ont peur de l'ancien rituel. Il signifie moins de contrôle pour eux. Ce qu'ils ne comprennent pas, c'est qu'un elfe qui désire être lié à un sorcier est un appui mille fois plus puissant et utile pour leurs intérêts. Il les servira du mieux qu'il le peut. Vous savez vous-même à quel point les sentiments affectifs et le respect de l'autre peuvent servir de moteur, ajoutai-je en souriant.
- Le « pouvoir de l'amour ». C'est que disait Dumbledore. Pourquoi ne vous a-t-il pas liés comme elfes domestiques, d'ailleurs ?
Kreattur haussa les épaules. Les sorciers préféraient avoir des elfes de maison liés par leur formule magique sorcière, plutôt que des elfes domestiques plus libres et liés selon les anciens rituels. C'était comme ça.
- Maman dit que papa lui avait dit que Dumbledore lui avait dit qu'il essayait, intervint Horn. Mais qu'il n'a jamais pu entrer dans le cœur de Poudlard. Et maman dit que nous sommes normalement liés au château, pas au directeur du château.
- Le deuxième explication est sans doute moins reluisante, ajoutai-je pour donner une réponse complète, bien qu'elle ne s'applique probablement pas à ce sorcier-là… Nous lier comme elfes domestiques, ça signifie que nous pouvons penser et agir par nous-mêmes, nous détacher des croyances de nos maîtres. Alors comment les sorciers extrémistes - du « mal » comme du « bien » - qui visent la suprématie pourraient-ils nous garder, si nous n'adhérons pas à leurs idées ? C'était exactement le cœur du problème pour les anciens sorciers… Et la raison pour laquelle ils ont inventé leur propre rituel.
- Moi, dit Bris, je veux être lié en domestique. Peut-être que maman voudra bien ?
Je voyais bien au visage de mon maître qu'il réprouvait la mentalité ancienne d'esclavage que je lui avais exposée, mais il n'avait pas la force de se dresser publiquement contre cet état de fait… Pas encore. Je pouvais sentir sa confusion, ce qu'il ressentait et surtout, le comprendre. C'était l'une des prérogatives de nos pouvoirs d'elfes domestiques.
Il était affaibli par les doutes et la remise en cause de son propre destin. Il vivait à peu de choses près ce que les elfes libérés vivent – la peur de l'abandon, d'un monde hostile et de l'inutilité… Je décidai de changer de sujet pour dérider mon maître, qui était si joyeux à mon arrivée et si morne désormais.
- Qu'avez-vous appris d'intéressant ce matin, pour votre futur mariage ?
- Ah ! s'exclama-t-il en laissant ses mauvaises pensées de côté. J'ai appris qu'en tant que fille, Ginny possède en héritage les magies des deux branches de la famille – les Prewett et les Weasley. Et aussi, que comme elle est le septième enfant, sa magie intrinsèque est développée à plein. Et que nous, les garçons, nous gardons uniquement la lignée magique des pères, contrairement aux filles. C'est étrange tout ça, tu ne trouves pas ?
- Pas vraiment, monsieur. La magie suit ses propres règles. C'est un ajustement qui s'est fait naturellement, à l'origine pour favoriser les unions entre sorciers. Et puis, on ne sait pas trop comment, sont apparus des héritiers non magiques de familles magiques et vice-versa.
- Pourquoi est-ce que cela devait favoriser les unions ? me demanda mon jeune maître, curieux de tout.
J'étais heureux de pouvoir lui apporter des réponses et bénissait l'enseignement – pourtant rude – de Walburga Black.
- La magie d'une sorcière est normalement faite pour s'accorder à celle de son époux. C'est-à-dire qu'elle puise en elle la branche familiale qui sera – selon elle – la plus à même de séduire un sorcier. Mais je ne connais pas bien ces ajustements amoureux, monsieur, admis-je. J'ai toujours connu des mariages arrangés sans réels sentiments…
- Ah ! Et si tous les héritiers garçons portent la magie de la branche paternelle, pourquoi parle-t-on de Sang-mêlé ? Et pourquoi les filles, qui ont toujours des magies mélangées, sont-elles parfois appelées « Sangs-purs » ? Et comment un moldu de père moldu peut parfois devenir un sorcier ? Et une sorcière née moldue n'a-t-elle qu'une branche magique ?
- Ho là, monsieur ! Beaucoup de questions d'un coup… Mais vous confondez l'héritage magique et l'héritage du sang.
- Que veux-tu dire ?
- La magie et le sang ne sont pas la même chose. Au regard de votre lignée, vous êtes théoriquement « pur » devant la magie, puisque votre père possédait une magie de très ancienne lignée. Vous ne l'êtes pas en ce qui concerne le sang. C'est pour ça, d'ailleurs, que l'héritage matériel de la famille Potter vous revient de droit : il reconnaît la magie des sorciers. L'héritage est magique et ne se fait pas par le sang.
- Comment puis-je savoir ce qui revient à mon héritage familial et ce qui revient à d'autres sortes d'héritages ?
- Il vous suffit de demander aux Gobelins. Ils tiennent tous les comptes dans le moindre détail. Par exemple, si vous n'avez jamais fait la démarche d'intégrer ce que monsieur Sirius Black vous a légué au patrimoine magique des Potter, alors ce patrimoine peut appartenir en théorie à toute personne qui le réclame. Mais heureusement, pour éviter le chaos, les liens de la famille, du sang ou de la magie peuvent favoriser l'attribution d'un héritage à l'un ou l'autre selon sa légitimité…
- Pourquoi ne me l'a-t-on jamais dit ? Je l'aurais fait, sinon ! Je veux dire, intégrer l'héritage de Sirius, me dit-il, dépité.
- Vous n'êtes pas au fait de la loi sorcière, et encore moins de ses subtilités. C'est plutôt normal, monsieur. Mais je suis là pour vous aider, maintenant.
- Aurai-je des problèmes pour récupérer les biens de Sirius ? demanda-t-il nerveusement.
- Pas si vous suivez mes conseils, monsieur.
- Et quels sont tes conseils ?
- Faire bonne impression, d'abord. Pour ne pas vous donner l'air de quelqu'un qui réclame ces biens parce qu'il est dans la nécessité. C'est une règle implicite, connue plus ou moins par tous et qu'il vaut mieux ne pas négliger, même si elle n'est jamais mentionnée. Il serait bon de vous procurer une tenue officielle aux couleurs du réclamant bafoué.
- C'est de quelle couleur ?
- Un ensemble formel blanc avec des bandes couleur bordeaux au col, aux poignets et à la taille, et une robe-cape de la même couleur.
- Pourquoi ? s'étonna-t-il vivement. A quoi ça sert ?
- Vous vous positionnez comme une personne innocente avec le blanc, que l'on a bafouée comme si on l'avait assassinée – ce que vous montrez avec la couleur bordeaux qui vous enveloppe.
- C'est ridicule ! s'exclama-t-il, un peu abasourdi.
- Cela fait partie des règles du jeu monsieur.
Oui. Ces règles strictes, que m'avait enseignées Walburga depuis son tableau, était anciennes mais très prisées. Moi-même, je leur trouvai beaucoup d'effets positifs. Elles avaient été créées pour structurer une société qui, autrement, tombait facilement dans les travers de l'anarchie. Les sorciers avaient toujours été un peuple belliqueux, cherchant à s'approprier les biens d'autrui. Il suffisait de voir ce qu'ils avaient fait des elfes domestiques…
Heureusement, en voyant la colère de mon maître face à ce dernier point, je songeai qu'il restait encore de l'espoir. Je terminai finalement mon explication.
- Suivre ces règles fait toujours bonne impression auprès des sangs-purs qui, il faut bien le dire, connaissent les anciennes coutumes par cœur. De plus, ce sont eux qui sont les plus nombreux au sein des tribunaux, et surtout au Magenmagot… Ces règles peuvent paraître dépassées, mais elles ont une vraie valeur dans notre monde. Ça ne peut que vous être bénéfique de les suivre.
Mon maître fit une légère moue mais finit par acquiescer.
- Et puis, il faudrait sans doute passer à la banque, également.
- Pourquoi ?
- D'abord pour retirer l'argent nécessaire à votre tenue, parce que je n'ai pas encore accès à vos comptes. Ensuite, pour me faire reconnaître comme un elfe domestique et donc, me donner accès à vos comptes. Ne vous en faites pas ! précisai-je avec empressement. Tout est consigné, donc vous pourrez vérifier la moindre dépense si l'envie vous en prend. Et enfin, pour récupérer les anciens documents prouvant que l'héritage de Sirius Black vous était déjà revenu une fois et qu'il a figuré sur vos relevés de possession. Ce sont des preuves en notre faveur pour cet après-midi.
- D'accord. Je crois que je vais être content de t'avoir à mes côtés, Kreattur…
- J'en suis ravi, croyez-moi. Voulez-vous que nous y allions maintenant ? La matinée est déjà bien entamée…
- Attendons un peu. Ginny ne doit pas tarder. Elle a dit qu'elle voulait m'accompagner au tribunal pour me soutenir moralement.
La porte de la salle sur demande s'ouvrit à l'instant même où il prononça ses paroles, en faisant sursauter Horn et Bris qui vinrent se recroqueviller derrière moi. La jeune Weasley se précipita sur mon maître comme une tornade et se jeta dans ses bras en le faisant basculer en arrière.
Je fus effaré et me demandai un instant s'il n'avait pas eu mal. Apparemment pas, si j'en croyais son sourire béat. Il lui expliqua le programme de la matinée. Elle sembla ravie d'aller à la banque puis d'aller faire des courses, mais beaucoup moins joyeuse quand il lui parla de me donner accès à ses comptes.
- Tu as lié un elfe, Harry ? demanda-t-elle en regardant dans ma direction. Mais je pouvais très bien me débrouiller pour tenir la maison, tu sais ! Maman est en train de m'apprendre tout ce qu'elle sait !
Elle semblait effrayée. Comme si on venait de lui annoncer qu'elle avait été remplacée par un elfe…
- Et puis, Hermione ne va pas être contente du tout ! ajouta-t-elle en se retournant vers mon maître.
Je vis mon maître pâlir et se justifier en expliquant que c'était le seul moyen de me sauver à ce moment-là. Je ne parlai pas. Mon maître était assez grand pour se débrouiller seul. Et surtout, je ne me jugeais pas légitime pour parler à sa place en présence de sa future épouse. Il fallait que je fasse bonne impression, lui montrer que je pouvais être l'elfe domestique le plus dévoué. Je ne voulais pas perdre ma nouvelle famille.
Walburga Black, bien qu'elle ne m'ait jamais lié à l'ancienne, m'avait appris tout ce qu'elle savait pour faire de moi l'elfe parfait. Et croyez-moi, elle était très exigeante. Elle ne coupait pas que les têtes de mes collègues trop vieux... Cependant, le regard à la fois méfiant et douloureux de ma future maîtresse m'effraya quant à mon avenir.
- Libère-le, l'implora-t-elle. Je peux faire ce qu'il fait. Je suis en train de tout apprendre.
- Quoi ? Non, Ginny, nous sommes liés à l'ancienne. Il a accepté d'être lié alors qu'il était libre : il n'est pas mon esclave, il m'aide seulement. Et j'ai besoin de lui.
- Si je puis me permettre, monsieur, ajoutai-je pour donner du poids à son refus, vous m'avez lié à votre vie. Me libérer aura sur moi un effet plus dévastateur que sur Winky car je n'ai plus sa jeunesse. Me retirer tout le pouvoir que vous partagez avec moi aujourd'hui sera un trop grand choc pour mon vieux corps.
Je vis la future maîtresse grimacer, vaincue.
- Si encore tu avais pris un elfe jeune, l'entendis-je marmonner, sans doute guidée par l'amertume.
Je ne pus m'empêcher de craindre le jour où je devrai la servir également…
- On serait mieux seuls, non ? tenta-t-elle. Ça fait presque deux jours entiers que nous n'avons pas été seuls, l'un avec l'autre…
- Je ne peux pas, ma chérie. J'ai besoin de Kreattur pour l'audience de cet après-midi.
- Bon, très bien, capitula-t-elle dans un sourire crispé.
- En plus, la consola-t-il, Kreattur pourra nous emmener très vite au chemin de Traverse et nous guider là où il faut.
- Bien sûr monsieur, confirmai-je. Mais je resterai invisible. Ça serait très mal vu de vous voir vous promener avec un elfe de maison, pour le moment. Vous n'avez pas besoin qu'on vous prenne tout de suite comme un original. Plus tard, si vous le voulez, le devançai-je en voyant son air contrarié.
- Bien ! Allons-y alors, dit-il finalement en souriant.
Je demandai à Bris et Horn de rentrer chez leur mère et je suivis mon maître et sa fiancée à l'extérieur de la salle sur demande. Je ne pus m'empêcher de sourire en voyant que les deux garnements avaient décidé de nous suivre en tentant de se rendre invisibles.
Je songeai que voir un peu le monde extérieur ne pouvait pas leur faire de mal et les pris à part pour leur demander de rester toujours auprès de moi, condition à laquelle ils pouvaient venir avec nous. Ils manifestèrent leur accord joyeusement et s'accrochèrent à mon dos comme ils le faisaient avec leur mère, plus jeunes.
Finalement, je saisis les mains de mon maître et sa fiancée et les emmenais tout près de la banque Gringott's. Je les suivis à l'intérieur, ne me rendant pas immédiatement invisible : il fallait d'abord que mon maître me présente comme son elfe domestique. Il remplit un formulaire à l'un des guichets et je signai magiquement pour prouver mon affiliation à sa magie. Je claquai ensuite des doigts et invoquai la clef dorée du caveau familial à laquelle j'avais désormais accès.
Tout fonctionnait parfaitement. Je demandai alors une descente pour retirer de l'argent.
Un certain Rajik vint nous chercher et nous emmena à l'un des wagonnets. Bris et Horn étaient toujours invisibles, accrochés à moi, et je sentais leur curiosité et leur excitation devant toutes ces nouveautés. Elle augmenta même d'un cran quand le wagon se mit en route et fit quelques loopings : je pouvais presque entendre les rires qu'ils retenaient.
Arrivés devant le caveau, je l'ouvris mais je choisis de rester à l'extérieur. Le gobelin resta à côté de moi. Je vis mon maître entrer en emmenant sa fiancée par la main. Il la faisait entrer dans le caveau familial – elle allait donc vraiment devenir ma future maîtresse… Je grimaçai en me disant que j'allais avoir du travail si je voulais la faire évoluer dans le bon sens.
Je crois malheureusement qu'elle aperçut ma grimace et qu'elle la prit mal. Elle me lança un regard que je n'aimai pas du tout et je me traitai de tous les noms. Si je continuai à faire des erreurs, je donnais bien peu cher de mon avenir d'elfe domestique.
- Tu vas avoir du travail, l'elfe, me dit rudement le gobelin quand les deux sorciers eurent disparu. Et tu peux lâcher les petits : ils ne risquent rien tant qu'ils n'entrent pas dans le coffre.
- Vous avez entendu, vous deux ? leur demandai-je en les faisant descendre.
Ils gambadèrent joyeusement en fouinant dans certains recoins sombres de la grotte, tout autour de nous.
- Elle n'a pas l'air très commode, grogna-t-il de sa voix caillouteuse. Votre maîtresse.
- Elle n'est pas encore ma maîtresse. Mais effectivement, répondis-je, elle ne semble pas très commode. Cependant, c'est le choix de mon maître. Je ne peux pas vraiment m'y opposer…
- Sauf si cela va contre ses intérêts, bien sûr, glissa-t-il innocemment.
- C'est vrai, répondis-je en levant les yeux.
Après un long silence où je sentis quelque chose d'important se jouer, le gobelin reprit la parole.
- Je ne pensais pas voir un elfe domestique un jour. Mon arrière-grand-père aimait nous raconter des histoires sur des elfes domestiques grouillant dans tous les coins de la banque. A cette époque-là, nous étions mieux traités, disait-il, parce qu'entre créatures, on se comprenait tous. J'ai toujours cru qu'il affabulait parce qu'il était trop vieux. Les centaines d'années s'étaient accumulées sur sa tête. Je vois aujourd'hui que j'ai eu tort…
Il fronça les sourcils, probablement à un souvenir, puis reprit la parole.
- Pourquoi vous a-t-il lié ? me demanda-t-il en faisant un signe de tête vers l'entrée du caveau. Vous rendez de grands services ?
- Pas encore, mais j'espère bien. Il m'a lié parce qu'il voulait seulement me sauver la vie.
- C'est bien, alors ?
- Ça l'est, confirmai-je. Puis-je savoir pourquoi toutes ces questions ?
Il me regarda avec un sourire effrayant, considérant les dents aiguisées qu'il laissait voir. « Non » fut sa réponse claire et concise. Je me retournai vers l'entrée du caveau où la jeune Weasley venait d'apparaître avec un air prédateur. Mon maître suivait de près, un peu débraillé et un sourire béat sur le visage. Oui, ça n'était pas difficile d'imaginer ce qui venait de se passer. Il semblait définitivement accroché…
- Monsieur, lui dis-je, nous nous retrouverons à l'entrée de la banque. Je vais chercher les documents dont je vous ai parlés, puis nous irons chez madame Guipure pour votre tenue de cet après-midi. Je vous confie Bris et Horn pour la remontée. Et vous deux, ajoutai-je à leur intention quand j'entendis leurs exclamations de joie, vous avez intérêt à obéir si vous voulez que je vous emmène avec moi une prochaine fois.
- D'accord ! s'exclamèrent-ils en cœur avant de sauter avec impatience dans le wagon du retour.
Je les laissai tous en compagnie du gobelin et me rendis immédiatement dans le hall de la banque, avant de me diriger vers les bureaux annexes que je savais où trouver. Je fus rapidement reçu et je crois que la curiosité des gobelins y était pour quelque chose.
A vrai dire, ils devaient avoir l'habitude de traiter avec les sorciers directement – qu'ils soient les maîtres de maison ou des intendants – et non avec des elfes. Quel sorcier normalement constitué laisserait un accès presque libre sur ses comptes à ses esclaves ?
Enfin, je savais qu'il y avait des exceptions : quelques elfes étaient encore parfois liés comme elfes domestiques. Winky en avait été une.
Mais aucun elfe domestique aujourd'hui n'oserait demander à son maître un accès à ses comptes. Trop indécent. La peur de redevenir un esclave n'était jamais bien loin. Moi, c'était différent. Je pressentais que le jeune maître aurait besoin de mon aide – bien que je sois incapable de dire pourquoi – et je savais qu'il n'était pas du genre à m'abandonner pour avoir osé lui demander une telle chose.
J'étais inquiet pour lui. Peut-être le vol des carnets d'Orion dans la maison des Blacks avait-il réveillé mon ancienne méfiance. Quel dommage qu'on ne puisse porter plainte et les récupérer. Techniquement, il n'y avait pas eu vol puisqu'ils n'appartenaient à personne. Nous n'aurions rien à gagner, et nous mettrions le voleur sur ses gardes… Comment faire pour savoir ce qui y était consigné ?
- Elfe Potter, me salua rituellement le Gobelin devant lequel on m'avait mené.
Je reconnus l'un des grands Gobelins de la banque. J'aurais pu en être effrayé. Mais par sa main gauche levée et l'autre tendue vers moi paume ouverte, signe de paix chez ce peuple, le Gobelin me montrait qu'il me prenait pour un interlocuteur sérieux.
- Installez-vous, je vous en prie, m'invita-t-il. Nous sommes enchantés de vous recevoir. Vous savez que vous allez avoir un grand travail d'intendance à mener ?
- Gobelin Spok, le saluai-je en retour. Que voulez-vous dire ? demandai-je en prenant place où il me l'avait indiqué.
- L'un de mes employés a découvert des choses biens étranges dans les comptes de monsieur Potter. Rien de définitif, rien en règle, mais des choses bien étonnantes… Je crois que vous êtes attendus aujourd'hui, mais vous devriez prendre le temps de revenir nous voir, prochainement…
Je compris derrière les mots et l'invitation que l'enjeu devait être grand et cela me surprit. Je me doutai que le grand gobelin devant moi voulait me faire part en personne des éléments qui perturbaient la banque. Mais je fus également surpris par sa connaissance de notre emploi du temps de l'après-midi. Je le lui dis et il ne fit que sourire en grand.
- Pensez-vous repasser nous voir prochainement ? Un rendez-vous la semaine prochaine serait intéressant, le temps que vous fassiez vos propres recherches et que vous remettiez le patrimoine en ordre. Pas qu'il soit spécifiquement dérangé, mais… On peut dire qu'avec la bataille contre le sorcier Voldemort, monsieur Potter n'a pas eu le temps de se pencher dessus. Et même, on pourrait penser que ça a empiré les choses…
- Pourriez-vous me donner les grandes lignes du problème ? demandai-je, pour me faire une idée de ce qui n'allait pas.
- Monsieur Potter pourrait prétendre à deux patrimoines extérieurs, dont l'un est assez logique étant donné son engagement auprès de la famille Weasley, mais l'autre… Et bien il est pour le moins étrange et nous en restons perplexes. Nous avons pensé vous montrer avant de prévenir l'autre partie.
- Mon maître pourrait augmenter drastiquement son patrimoine, alors ?
- C'est un peu plus complexe. Il devra faire un choix.
- Et l'un d'eux vous paraît plus judicieux, constatai-je en voyant les yeux du Gobelin briller d'anticipation.
- Vous n'imaginez pas à quel point ! Mais il faudra que monsieur Potter abandonne son engagement auprès des Weasley.
- Quelqu'un pourrait prétendre au titre d'épouse ? demandai-je dans un sursaut de lucidité.
- Quelque chose dans ce goût-là, dit-il clairement amusé, mais pas exactement ça. Vous devriez y aller, pour le moment, me conseilla-t-il en me tendant spontanément les documents que j'étais venus chercher. Vous êtes attendus dans le hall. Mais revenez nous voir la semaine prochaine, nous serons ravis de pouvoir nous entretenir avec vous… Voulez-vous bien signer ici pour la remise des papiers, s'il vous plaît ?
- Vous préfèreriez peut-être que j'organise un rendez-vous avec mon maître ? demandai-je en signant sans vraiment regarder, trop étonné par notre discussion.
- Ho non ! me répondit-il à nouveau avec ce sourire effrayant sur le visage. Le temps n'est pas encore venu. C'est vous que nous attendons… Alors à la semaine prochaine, conclut-il en me serrant la main plutôt cordialement. Pour un Gobelin.
Je retrouvai mon maître à l'entrée et sa future, qui grognait contre l'incompétence qui risquait de les mettre en retard pour le procès. C'était faux, mais je savais que pour une raison ou une autre, la jeune Weasley m'en voulait. Je le sentis mon maître gêné pour moi, qui étais clairement visé, mais je ne m'en formalisai pas.
En m'apercevant, la jeune femme prit mon maître par le bras et l'entraîna dehors. Je fis monter Bris et Horn sur mon dos avant de nous rendre invisibles et de les suivre.
Je devais avouer que la jeune femme avait une certaine prestance, lorsqu'elle marchait au bras de mon maître. Mais je m'interrogeais à propos des mots du gobelin. Il était évident que le rassemblement de deux grandes fortunes avait de quoi l'intéresser. Cela permettrait à la banque de Londres de se positionner comme la plus grande d'Angleterre et même probablement de l'Europe…
Mais il devait également savoir que mon maître s'était engagé devant la magie. Les Gobelins étaient parfaitement au fait des coutumes sorcières. C'était pour cela – en plus de la fiabilité et de la sécurité des dispositifs gobelins – que les sorciers les avaient choisis pour la protection de leurs fortunes. Pourquoi alors m'avait-il conseillé à demi-mots de faire casser l'engagement ? Il y avait de grands risques.
Il faut dire que je soupçonnais mon maître de s'être engagé sans réfléchir et que ça avait le don de m'agacer…
Bientôt, le magasin de vêtements de madame Guipure fut en vue. Les deux sorciers entrèrent sans hésiter et je fis de même. Quelle ne fut pas ma surprise de voir mon sort de désillusion disparaître, une fois le seuil passé !
- Bienvenue ! nous accueillit madame Guipure d'une voix chantante.
Il semblait n'y avoir personne d'autre dans son magasin.
- Ça alors ! s'exclama-t-elle en m'apercevant. Vous souhaitez libérer cet elfe de maison, monsieur Potter ?
- Comment cela ? demanda mon maître, interloqué par la question sortie de nulle part.
- Hé bien, fit la femme rondelette en désignant son magasin, vous êtes dans une boutique de vêtements. Si vous en donniez un à votre elfe, vous le libéreriez sur le champ !
- C'est possible ? demanda la jeune Weasley avec un air d'espoir qui me donna envie de me fâcher.
Qu'avait-elle donc contre moi ?
- Madame, saluai-je bien bas en coupant court à un début de discussion qui ne me plaisait pas, je suis enchanté de rencontrer une femme dont mon ancienne maîtresse Black faisait les louanges.
Je vis du coin de l'œil que Bris et Horn s'étaient installés à mes côtés et m'imitaient. C'était très amusant de les voir s'incliner avec respect alors que leurs visages et leurs yeux se tournaient dans tous les sens avec curiosité. Quand j'entendis madame Guipure glousser, je me relevai.
- C'est la première fois que je vois un elfe entrer dans ma boutique, monsieur Potter, dit-elle à mon maître, mais je peux dire que le vôtre est charmant et il a d'excellentes manières !
- Madame, repris-je, mon maître souhaite trouver un ensemble sorcier pour une plaidoirie, en tant que réclamant. Pouvez-vous le conseiller ?
- C'est évident !
Elle allait se précipiter dans le rayon adéquat quand elle s'interrompit et fronça les sourcils, tournée vers moi.
- Dites-moi… Etes-vous l'un de ces elfes domestiques dont mes anciens livres de compte font parfois mention ? Voyez-vous, mes ancêtres semblent avoir vendu des vêtements à des elfes. Et j'ai toujours trouvé cela pour le moins curieux.
- C'est bien ça ! lui confirma mon maître.
- Bien, fit-elle en hochant la tête vers lui. Alors peut-être voudriez-vous des vêtements pour l'habiller ?
- Vous avez des vêtements pour elfes de maison ? demanda-t-il en devançant mon étonnement.
- Oui, bien entendu ! J'ai gardé tout ce que mes ancêtres m'ont légué. Et puis, je ne sers pas que des sorciers dans ma boutique. Par contre, depuis le temps qu'ils sont là, je crains que beaucoup de ces vêtements ne soient abimés. Mais si vous les voulez, je vous les offre de bon cœur. Ils n'intéressent plus personne aujourd'hui…
- Merci, madame Guipure, vous êtes bien aimable. Mais je n'en attendais pas moins d'une personne de votre qualité, en rajoutai-je.
Madame Guipure gloussa une nouvelle fois de plaisir, pour ma plus grande satisfaction, puis elle entraîna mon maître et sa fiancée un peu plus loin. Quant à moi, j'emmenai les deux petits avec moi dans l'arrière boutique. N'étant pas liés, ils ne pouvaient pas être libérés par inadvertance.
Je savais qu'elle n'en avait pas l'air, avec ses propres vêtements bien trop roses, mais madame Guipure était connue pour son goût sûr, en matière de beaux vêtements. Elle ferait aussi bien que moi, qui avais dû habiller mon ancienne maîtresse tant d'années.
Même si j'en avais rajouté pour faire bonne impression sur la commerçante, je ne mentais pas quand je disais que madame Black faisaient des louanges de cet endroit. Et ce, même s'il était fréquenté par toutes sortes d'êtres magiques et par des « Sang-de-bourbe ». C'était donc vraiment un signe de la qualité que l'on pouvait y trouver.
J'arrivai finalement dans l'arrière de la boutique, où une large pièce ouverte au public présentait des habits pour les créatures magiques. J'avisai bientôt un bac rempli de vêtements à notre taille. Je laissai fouiller les deux garnements dans les étoffes poussiéreuses et cherchai moi-même des habits qui permettent de représenter mon statut.
Je trouvai bientôt un fin pantalon de lin noir à ma taille et une chemise blanche : malgré les quelques dentelles aux poignets qui me firent grincer des dents, l'ouvrage était de belle qualité. Aussi les nettoyai-je d'un claquement de doigts – servir un maître avec beaucoup de pouvoir à revendre était quand même un luxe bien agréable – et les enfilai-je.
Si l'on exceptait mon visage d'elfe, je pouvais ressembler à certains gentilshommes des tableaux de la maison Black. Je cherchai encore et ajoutai un petit gilet de costume noir pour parfaire le tout. Il ne manquerait plus que le blason de la famille Potter et je pourrai revendiquer mon appartenance avec fierté, sans faire honte à mon maître.
Amusé, j'autorisai Horn à garder un T-shirt jaune pâle avec un short multicolore et Bris à enfiler un gilet en queue-de-pie couleur lie de vin. Il avait aussi enfilé un pantalon d'un rouge qui jurait un peu avec le gilet, mais je lui laissai puisqu'il semblait beaucoup lui plaire. Il n'était pas question de leur interdire de s'amuser pendant l'année de liberté qui leur restait, avant de voir leurs pouvoirs se manifester… douloureusement.
Nous revenions vers la boutique principale quand j'aperçus avec effarement mon maître porter un horrible ensemble rouge et doré. Pas que ces couleurs ne s'accordent pas avec sa personnalité, mais le manque d'humilité flagrant ne plairait pas du tout aux jurés du tribunal. D'autant plus que le doré était beaucoup trop tape-à-l'œil pour quelqu'un comme mon maître et que la coupe tombait mal.
Je laissai Bris et Horn vagabonder dans les allées après leur avoir fait promettre de ne rien déranger et je m'approchai. Je ressentis très clairement la gêne de mon maître qui se sentait étouffé et qui fut soulagé de me voir arriver.
Sa petite-amie lui avait apparemment désigné ce vêtement et il n'avait pas osé dire non. Je fis la grimace. Il devrait apprendre rapidement à exposer son point de vue ou… Ou il ne pourrait pas être heureux. Le vêtement comme cette attitude allaient contre ses intérêts. J'allai devoir y mettre mon grain de sel.
- Attends, j'ai aperçu tout à l'heure une cape qui pourrait convenir ! s'exclama la pétulante jeune femme, à ce moment-là.
Je la vis se retourner pour fouiller dans un petit tas de vêtements à côté d'elle et j'en profitai pour m'approcher discrètement de mon maître et lui souffler un conseil.
- Pourquoi ne pas proposer à votre future épouse de se choisir une robe ? Ça lui ferait plaisir et je m'occuperai de vous aider moi-même à trouver un habit de plaignant…
- Bonne idée, Kreattur, me souffla-t-il, reconnaissant. Ginny, se tourna-t-il vers elle, aimerais-tu une nouvelle robe ?
Elle se tourna vers lui brusquement sans me voir, avec des yeux brillants d'excitation.
- Harry ! Est-ce que tu sais que je ne me suis jamais acheté de vêtement ici ? Ça serait merveilleux !
Elle avait vraiment l'air d'apprécier le geste et je la vis émue aux larmes. Elle me semblait être une jeune femme émotionnellement instable, si j'en croyais ses regards tantôt craintifs, tantôt coléreux, et ses yeux brillants à l'instant. Si elle ne m'avait pas autant méprisé, j'aurais peut-être même pu être attendri. Mon maître le fut, lui.
- Madame Guipure, m'adressai-je à la dame non loin de nous.
Elle regardait Harry d'un air critique, avec dans les bras l'ensemble que je lui avais demandé en arrivant.
- Voulez-vous bien vous occuper de mademoiselle ? Vous me rendriez un immense service.
- Bien sûr. Le client est roi, soupira-t-elle en regardant la jeune femme rousse, partie fureter du côté des rayons pour sorcières. Rassurez-moi, vous ne comptez pas prendre ces vêtements ? nous demanda-t-elle à mi-voix après s'être rapprochée.
- Non, bien sûr, madame Guipure, lui répondis-je. Il me semble que l'ensemble que vous avez choisi conviendrait bien mieux.
- Bien, soupira-t-elle. Ça ne me dérangerait pas de vendre cet ensemble car son prix est bon pour mes affaires. Mais ça m'embêterait de le voir sur vous, monsieur Potter. Il est fait pour les grandes fêtes, pas pour les moments officiels. Soit dit en passant, me dit-elle, vous me rassurez : il me semblait bien que vous aviez du goût en vous voyant revenir vêtu. Je vous laisse faire.
- Merci, madame. A tout à l'heure.
Je me tournai vers mon maître et lui tendis l'ensemble que madame Guipure m'avait laissé en partant. Il le prit et s'enferma dans une cabine pour se changer, avant de revenir devant le grand miroir en pied.
- Je crois que c'est beaucoup mieux, en effet, me souffla-t-il en se regardant.
- Vous devriez être plus ferme et faire entendre votre opinion de temps en temps, monsieur, lui conseillai-je.
- Peut-être. Mais quand Ginny parle, elle a un tempérament de feu et j'en reste ébloui !
Je grimaçai. S'il en venait à faire de telles déclarations, comment pourrai-je lui faire entendre raison ? Je me consolai en songeant qu'au moins, j'aurai réussi dans le domaine de l'habillage aujourd'hui…
L'ensemble blanc avait une coupe sobre mais imposante du même coup. Le pantalon à pinces tombait droit et le haut à fins boutons de nacre était suffisamment serré pour laisser deviner un début de musculature. Je lui passais la ceinture de tissu rouge et ajustait les boutons de manchette.
- Je crois que les attaches de la cape sont bancales, Kreattur, dit-il en désignant son épaule droite et sa poitrine côté gauche.
- Non, monsieur, elles sont normales et bien placées. Puisque vous êtes droitier de votre baguette, expliquai-je en attachant la cape, alors à droite, l'attache est sur l'épaule pour dégager votre bras. Ainsi la cape ne gêne pas vos mouvements. A gauche, elle est attachée sur la poitrine pour cacher votre bras et la partie gauche de votre corps. C'est que, généralement, c'est de ce côté que vous attachez votre bourse, à la ceinture. Ça évite d'attirer la convoitise et c'est une bonne mesure de précaution.
- C'est fou ce qui se cache derrière un vêtement, d'après toi Kreattur… Pour moi, c'est juste un vêtement : ça tient chaud et voilà tout. Est-ce que tous les sorciers s'embêtent avec ça ?
Je pris le temps de réfléchir à ma réponse.
- Non, bien sûr. Le vêtement le plus courant est la robe simple. Et quand il y a cape, elle est souvent attachée uniquement aux épaules. Vous avez le choix dans la vie de tous les jours, parce que ça ne porte pas à conséquence. Mais pour les temps officiels, il vaut mieux choisir la tenue correspondante…
- Sais-tu si mon père portait ce genre de tenue ?
- Pour votre père, je ne sais pas. Mais pour votre grand-père, il aimait ce genre de capes.
Je me souvenais des histoires de Walburga qui aimait me raconter sa jeunesse. Elle décrivait le grand-père de mon maître comme un Gryffondor pur et sans cervelle. Je l'ai toujours soupçonnée d'en avoir été éprise sans retour… Le grand-père de mon maître avait épousé une jeune femme vive, qu'il avait probablement mise enceinte par accident et qu'il refusait d'abandonner dans la misère. Un piège – d'après mon ancienne maîtresse – qui avait permis à la roturière d'entrer dans cette bonne famille…
- Est-ce qu'il y avait une raison à sa préférence ? me demanda mon maître en me sortant de mes pensées.
- Oui, répondis-je après avoir repris le fil de la conversation. Il était un guerrier de nature : il participait à de nombreuses batailles entre créatures magiques et il aimait jouer à la fois de l'épée et de la baguette. Au combat, il privilégiait les capes d'épaules, mais en société, il aimait cacher son épée au flanc gauche, derrière le repli de ce genre de cape.
- Alors nous avons toujours été des guerriers, dans la famille, dit mon maître en se rengorgeant quelque peu.
Je l'observai et retint un rire.
- Vous n'êtes pas un guerrier, monsieur. Il faudrait vous étoffer un peu et manier au moins une arme blanche. Mais vous êtes en revanche un bon duelliste à la baguette, le consolai-je.
- Mais je sais me battre !
- Monsieur, si vous souhaitez devenir un guerrier, il vous faudra d'abord vous entraîner et vous endurcir. Et surtout, vous allez devoir commencer à vous affirmer… Alors, non, pour le moment vous n'êtes pas un guerrier.
J'espérai que cette remarque ferait réagir mon maître et qu'il commencerait à adopter l'attitude d'un véritable chef de famille.
- J'imagine que je dois faire avec, conclut-il. Bon, je prends cet ensemble. Allons voir où en est Ginny.
Au fond du magasin, la jeune demoiselle avait porté son choix sur une robe aux tons vert pâle. C'était un bon choix et je soupçonnais la patronne du magasin de l'avoir guidée. Mon maître paya et nous sortîmes manger, Bris et Horn à nouveau accrochés à mes épaules.
Deux heures plus tard, nous étions au ministère. On fit entrer mon maître, mais sa fiancée dut rester dans la salle d'attente annexe. Je lui confiai les deux petits, pour pouvoir entrer en qualité de conseiller du plaignant.
Alors que tous les juges s'installaient, j'expliquai rapidement à mon maître qui étaient les personnes les plus influentes. Ça n'avait jamais beaucoup changé. Je lui montrai Griselda Heiress qui – bien qu'elle semblât reléguée à la gauche du tribunal – siégeait comme spécialiste. Elle portait en effet la robe jaune et sa parole ferait tout. En fonction de l'affaire et des spécialités de chacun, les juges s'échangeaient la robe et devenaient le magistrat « suprême » de la cour.
- Bonjour monsieur Potter, nous accueillit le juge greffier. Veuillez décliner vos noms et prénoms et jurer que vous direz toute la vérité et rien que la vérité sur votre baguette, s'il vous plaît.
Mon maître s'exécuta puis je fis de même, en ma qualité de conseiller. Je pris sur moi d'exposer notre affaire tandis que mon maître restait raide, derrière moi, dans une attitude que j'aurai moi-même qualifiée de blessée. Ce n'était vraiment fait exprès – je pouvais sentir qu'il était surtout tendu, mais c'était bon pour nous. Je présentai les documents qu'on m'avait remis à la banque et ils furent minutieusement examinés.
- Je crains de devoir faire une demande au nom de madame Andromeda Tonks qui ne peut pas être présente ici car elle n'a pas été prévenue, intervint alors un homme aux yeux minuscules et aux joues tombantes. Personne n'ignore qu'elle était la cousine de Sirius Black. En vertu des liens du sang, elle peut prétendre plus légitimement à cet héritage abandonné.
Je souris d'amusement et remarquai qu'il n'avait pas proposé le nom de Narcissa Malfoy. Peut-être ce nom de famille était-il encore tabou, à cause de la guerre… Je ne m'inquiétai pas encore : la riposte était bien faible. Comment cet homme pouvait-t-il ne pas être au courant du lien qui unissait Sirius Black et mon maître ?
Les hostilités commençaient donc. Je n'avais rencontré que peu de résistance jusqu'ici…
- En vertu des liens de la magie, monsieur Potter ici présent est encore plus légitime : Sirius Black était son parrain.
- Ça n'a jamais été prouvé ! s'exclama l'homme. Je réclame un report d'audience, le temps de prévenir les parties adverses.
Je pâlis. Un report d'audience était la pire chose possible : je connaissais suffisamment d'histoires sur les tribunaux magiques pour savoir qu'ils allaient enterrer l'affaire, jusqu'à l'abandon de mon maître ou la satisfaction de leurs propres intérêts. Je cherchai frénétiquement une réponse qui ne venait pas.
- Nous pouvons le prouver ! s'exclama une voix rocailleuse dans l'ombre, à côté de madame Heiress.
Je vis avancer le gobelin de tout à l'heure, « Rajik » si mes souvenirs étaient bons.
- Que fait ce… Gobelin dans la salle d'audience ? demanda l'homme aux yeux de chien battu, en sentant que le vent pouvait tourner en notre faveur.
- Monsieur Affenpinscher, s'il vous plaît, coupa la voir chevrotante de madame Heiress. Vous devriez pourtant vous souvenir que les problèmes d'héritages doivent toujours être contrôlés par les gobelins. Eux seuls sont capables de prouver la véracité des documents produits par un plaignant…
- Bien sûr, madame la magistrate, grinça le sorcier. Veuillez m'excuser.
- Voici le document prouvant l'affiliation de magie entre messieurs Potter et Black, dit Rajik en agitant un parchemin. Il suffit que monsieur Potter applique sa baguette sur la signature, ici, pour voir s'il existe un lien de magie. Si c'est le cas, le document sera brillant, comme certains d'entre vous le savent.
- Mais ce genre de document ne se fait plus depuis des décennies ! s'exclama une voix dans la masse de juges.
« Bien dit ! » « C'est incroyable ! » « Mais laissez faire le Gobelin ! » Les exclamations s'enchaînaient, s'opposaient, et je me demandais comment on en était arrivés là pour une simple histoire d'héritage qui aurait dû être une formalité. Qu'est-ce que cela pouvait bien cacher ?
- Silence !
La voix de la vieille Heiress s'éleva, amplifiée par un Sonorus, et j'en fus tout étourdi. Cela suffit à calmer l'assistance.
- Monsieur Potter, veuillez procéder je vous prie, demanda-t-elle ensuite à mon maître.
Je le vis s'exécuter et fut surpris de voir le document briller. Les Potter avaient donc lié mon maître et son parrain selon les règles ancestrales des Gobelins. Ça me surprenait mais je ne pus qu'apprécier : les Potter remontaient dans mon estime d'elfe domestique…
- Vous comprenez que pour des raisons de confidentialité, nous gardons ce dernier document, annonça le Gobelin.
- Bien sûr monsieur Rajik, dit fermement la magistrate suprême. Merci pour votre déplacement. Je crois que tout est clair, messieurs, dit-elle ensuite à l'attention de l'assistance. L'héritage de monsieur Sirius Black revient légitimement à monsieur Potter.
Puis elle frappa un grand coup de son marteau en produisant des étincelles. Quand nous sortîmes de la salle, je vis Bris et Horn en train de trembler dans un coin. Je m'approchai d'eux et laissai mon maître auprès de sa future compagne. Il lui expliqua avec enthousiasme comment il venait de gagner le procès.
- Qu'avez-vous tous les deux ? demandai-je aux petits. Quelque chose ne va pas ?
- J'aime pas la dame, me dit Bris en chuchotant. Elle fait peur.
- Oui, elle a même fait fuir l'autre dame avec les yeux brillants… ajouta Horn en faisant la moue.
- Mais elle n'a pas crié sur vous, au moins ?
Ils me répondirent que non et ça me rassura. Il ne fallait pas les confronter si jeunes à un sorcier en colère, parce que ça pouvait les perturber pour longtemps. Je revins vers mon maître et compris brusquement qui était cette « dame aux yeux brillants » dont avait parlé Horn, en entendant la jeune Weasley féliciter son fiancé.
- Tu as réussi ! s'écria la jeune Weasley en sautant au cou de mon maître. C'est génial. J'étais si inquiète. Rita Skeeter est venue et elle m'a provoquée. Elle espérait te pouvoir te prendre en photo, effondré en t'apercevant que tu ne pouvais pas gagner. Je l'ai envoyée sur les roses et chassée d'ici, mais j'ai eu peur qu'elle sache quelque chose qu'on ne savait pas. Heureusement, c'était seulement du vent. Comme d'habitude, elle voulait écrire n'importe quoi dans ses articles à sensation.
Je sentis mon maître bouillir un instant, à la mention du nom de Skeeter. Donc la journaliste de la Gazette, aux lunettes brillantes de faux diamants, n'était pas bien vue de mon maître. C'était une bonne chose à savoir.
- L'essentiel, dit finalement mon maître, c'est que j'aie pu gagner. Allons voir la maison. Et surtout, ajouta mon maître en m'adressant un clin d'œil ravi, relevons les barrières.
Nous allions partir quand Rajik vint à notre rencontre.
- Vous avez fait une bonne opération, semble-t-il… nous dit-il.
- Oui, merci beaucoup, lui dit mon maître en lui serrant la main. Sans vous et votre document, je ne suis pas sûr que j'aurais eu gain de cause.
- Vous parlez de ce document ? nous demanda-t-il avec un sourire, en nous tendant le parchemin qui brillait encore faiblement.
- Oui. Mais vous avez dit qu'il était confidentiel, m'étonnai-je en saisissant le certificat tendu.
Le gobelin éclata dans un grand rire et je regardai l'objet que je tenais entre mes mains. Un rendez-vous avec monsieur Spok pour la semaine prochaine… signé de ma main. Sans doute le parchemin que j'avais signé dans son bureau, plus tôt dans la journée.
- Mais… Mais…
- La prochaine fois, l'elfe, tu regarderas à deux fois ce que tu signes !
- Et la brillance ? Comment ? Qu'est-ce qui s'est passé ? demandai-je abasourdi.
- Toi et monsieur Potter avez bien un lien magique, si je ne m'abuse, répondit-t-il clairement amusé. Cela explique pourquoi ta signature a réagi à la baguette de monsieur Potter… N'oublie pas ton rendez-vous l'elfe, tu seras surpris. Sur ce, je vous laisse, j'ai une autre audience dans quelques minutes !
Il y eut un silence pendant lequel tout le monde assimila ce qui venait d'être dit.
- Tu laisses ton elfe signer des documents en ton nom ? demanda la jeune sorcière rousse d'un ton dangereux. Et toi, se tourna-t-elle vers moi, tu oses signer des trucs que tu ne lis même pas ?
- Ginny, calme-toi, ça n'est pas si grave.
- Pas si grave ? s'énerva-t-elle. Non mais est-ce que tu te rends compte du pouvoir et de l'argent que peut gaspiller cet elfe ? Et s'il avait signé un parchemin en blanc à l'un de tes ennemis, hein ? Qu'aurais-tu fait ? Il pourrait vider tes comptes, sans faire attention, juste comme ça !
- Je suis désolé, monsieur. Ça n'arrivera plus, je vous le promets, dis-je extrêmement gêné et conscient de ma faute.
- Je te crois, Kreattur. Tu n'as pas encore l'habitude. Mais fais attention désormais.
- Bien monsieur, murmurai-je en me le promettant.
Je regardai la jeune femme fulminer mais elle n'ajouta rien. Nous sortîmes ensuite du ministère, puis je fis transplaner tout le monde au 12 square Grimmaurd. Les petits furent impressionnés pas les têtes d'elfes coupées, mais ça ne les empêcha par d'aller fureter dans tout le rez-de-chaussée. J'en profitai pour jeter un sort de mutisme à la sauce elfique au tableau de mon ancienne maîtresse. Rien ne devait gâcher le retour de mon maître chez lui.
- Je suis heureux d'avoir pu récupérer la maison de Sirius, dit-il alors, même s'il me manque encore et que je sens sa présence partout. J'ai bien l'intention de rénover cette bâtisse pour en faire une superbe maison habitable. Ça lui rendra honneur.
- « Habitable » ? demanda soudain la sorcière rousse, qui ne s'était toujours pas calmée depuis que nous avions quitté le tribunal. « Habitable » pour qui ?
Je n'aimai pas le ton d'avertissement qui transparaissait dans sa voix.
- Ben, pour nous, évidemment ! répondit spontanément et naïvement mon maître.
- Quoi ? Non ! Je refuse d'habiter dans cette vieille baraque au milieu des têtes d'elfes, des bêtes dangereuses et de la magie noire. C'est hors de question ! Et le manoir de tes parents, alors ?
Je me hérissai et allais défendre l'ancienne demeure des Black quand je sentis la détermination de mon maître : il allait se défendre, Merlin merci !
- Ginny. Je ne peux pas retourner là-bas en sachant que mes parents y sont morts. Et je trouve que cette maison est bien mieux située, en plein Londres. En plus, si ce sont les rénovations qui te gênent, tu n'as pas à t'inquiéter. Je t'ai dit que j'avais l'intention d'en faire une superbe habitation et c'est ce que je ferai.
- Ha oui ? Et ça te prendra combien de temps, à ton avis ?
- Je ne sais pas. Trois mois ? Peut-être quatre ?
- A temps plein, peut-être. Mais le reste, ta carrière d'Auror, tu en fais quoi ?
- Ginny… Nous avons tout notre temps, maintenant. Je vais faire ces réparations – même si ça me prend une année – et ensuite, tu ne voudras plus quitter cette maison, je te le promets.
- Ha oui ? Bien. Mais pour le moment, rien ne me retient !
Je la vis avec étonnement quitter la maison avec colère.
- Ginny ! cria mon maître. Où vas-tu ?
- Je rentre chez mes parents ! Si avant même que je te montre mes talents de maîtresse de maison, tu me remplaces par un elfe – quel manque de confiance ! – et si tu es si peu pressé de nous voir mariés, alors je ne vois pas pourquoi rester cette nuit !
Elle actionna le portoloin qui la reliait à la maison de ses parents et disparut. Sur le pas de la porte, mon maître bouillonnait de sentiments contradictoires. Il se tourna vers moi.
- Kreattur, j'ai suivi ton conseil en m'affirmant, mais je ne suis pas certain d'avoir choisi le meilleur moment. Fais-nous rentrer à Poudlard s'il te plait.
J'appelai Bris et Horn, qui s'étaient cachés sous l'escalier pendant la tempête, et ramenai tout le monde dans la Salle sur Demande que nous avions quitté le matin même.
- Je te remercie Kreattur. Il faut que je m'aère. Seul. Peux-tu t'occuper des barrières du 12 square Grimmaurd ? me demanda-t-il.
J'acquiesçai et le regardai marcher à grands pas vers la porte. Il s'arrêta une seconde, la main sur la poignée, comme happé par une pensée soudaine. Puis il secoua la tête.
- Tout de même ! Quel tempérament de feu ! l'entendis-je prononcer.
Puis, alors qu'il ouvrait la porte, il tomba nez-à-nez avec un Malfoy. Ils étaient reconnaissables avec leurs cheveux blonds.
- Qu'est-ce que tu fais là, toi ? demanda méchamment mon maître avant de partir.
Il devait vraiment être fâché… Et je fus perturbé par le regard de détresse lancé par le jeune homme, dans le couloir. Enfin, avant qu'il m'aperçoive et me regarde de haut.
Et là… Ma magie réagit légèrement, perturbée par l'aura invisible du sorcier. Il y avait là quelque chose d'étrange. Comme si je pouvais piocher dedans. Il y avait matière à creuser, songeai-je en le regardant s'éloigner.
Mes pensées revinrent vers mon maître. Je sentais que sa dispute le perturbait. La situation allait donc contre son bonheur… En songeant à la sorcière énervée que nous venions de quitter, une idée me vint. Puisque mon maître m'avait chargé de remonter les barrières, je décidai dans un sourire de n'autoriser que mon maître à les passer… Et pas sa fiancée, tant qu'ils n'étaient pas mariés…
- Bris, Horn, est-ce que vous voulez m'aider à rendre monsieur Potter heureux ?
A leurs cris de joie, je songeai que l'idée qui venait de me traverser n'était pas si mauvaise : si mon maître ne pouvait pas rompre ses engagements auprès des Weasley, alors je pouvais peut-être pousser la jeune Weasley à les rompre à sa place…
SSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSS
Vendredi 26 juin, tôt le matin
- Où est-elle ? s'écria Snape en ouvrant toutes les portes du bureau de la directrice McGonagall.
- Severus, mon ami, calmez-vous, répondit l'ancien directeur Dumbledore depuis son tableau.
- Oh, vous ! Je ne viens pas vous voir. Je cherche Minerva, dit Snape en se rapprochant de tableau le doigt tendu et rageur.
- Vous êtes rarement aussi en colère, mon ami. Que vous arrive-t-il ?
- Il y a que la directrice que vous avez élue, à ma place – ajouta-t-il à l'attention de tous les tableaux autour de lui – n'est pas qualifiée !
- Je crois savoir ce qui vous gêne, continua Albus d'une voix calme.
- Vraiment ? répondit Snape ironiquement. Evidemment que vous le savez ! Vous êtes l'un des tableaux de Poudlard ! Alors dites-moi, dites-moi pourquoi elle n'a pas réagi !
- Severus… Minerva ne sait rien de votre filleul.
- Comment ? Comment pourrait-elle ne pas être au courant ? s'énerva-t-il.
- Minerva ne connaît pas encore les dispositifs d'espionnage.
- Impossible ! C'est la première chose que j'ai découverte en entrant dans ce bureau, l'année dernière.
- Mais vous êtes un Serpentard, Severus.
Le maître des potions resta surpris un instant en se demandant comment il devait prendre cette remarque, et l'ancien directeur en profita pour continuer.
- Croyez-moi, Severus, elle ne sait rien. Sinon, son grand cœur de Gryffondor aurait tout de suite agi, vous le savez bien. Elle ne méprise pas les Serpentards et vous encore moins. Vraiment, elle aurait agi.
Severus Snape regarda intensément la peinture dans les yeux. Elle ne savait pas. Bien. Il pouvait l'admettre. Mais son ancien mentor avait bien sous-entendu que lui était au courant de l'intolérable situation.
- Pourquoi vous, vous ne lui avez rien dit ?
- Il est des forces qui vous dépassent, Severus.
- Ah non ! J'ai déjà entendu ça, râla l'homme en se remémorant l'époque où il devait veiller sur le jeune Potter.
- C'est très différent aujourd'hui. Je crains que votre filleul ne soit au cœur de ces forces. J'espérai que ça n'arriverait pas. Croyez-moi, j'aurai préféré. Mais j'ai vu les signes. Ne faites rien, ne prévenez pas Minerva. Il serait bien mieux pour le jeune Draco que personne ne tente d'interférer avec les événements.
- Oh non ! Non, vous ne m'aurez pas comme ça. J'exige de savoir pourquoi mon filleul est censé souffrir.
- Pour nous sauver tous, Severus. Pour sauver… notre monde, tel qu'il est aujourd'hui.
Severus allait se mettre une nouvelle fois en colère mais fut saisi par l'expression de crainte rendue par la peinture de Dumbledore. Comment un tableau pouvait-il craindre quelque chose qui arriverait dans le monde réel ? Il se tourna dans tous les sens.
- Quelqu'un peut-il m'expliquer ce qui se passe ? demanda-t-il à tous les tableaux des anciens directeurs qui, suite à l'éclat de colère du potionniste, étaient tous réveillés.
Mais partout où il se tournait, les anciens directeurs fuyaient son regard. Il sentit la rage d'être encore une fois écarté des choses importantes qui se tramaient.
- Je ne dirai rien à Minerva, Dumbledore, mais ne comptez pas sur moi pour laisser mon filleul souffrir. J'interviendrai chaque fois que je le pourrai pour lui assurer la meilleure vie possible, je vous le promets !
L'homme en colère se détourna dans un de ces mouvements de cape majestueux dont il avait le secret, et quitta le bureau sans voir les regards de crainte que s'échangeaient les tableaux.
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Vendredi 26 juin, fin de soirée, quelque part au ministère…
- Montre-moi ça… exigea le sorcier à son homme de main, en entrant dans son bureau.
Il enleva son chapeau et attendit que celui qui le suivait de près fût entré. Il ferma la porte, s'installa dans son fauteuil et fit signe à l'homme maigrichon de s'approcher et de lui montrer les quelques mots intéressants qu'il avait découverts dans l'un des carnets d'Orion.
- Là, monsieur. A cette page. Orion parle d'un soleil vainqueur mais qui, du coup, tue l'équilibre. Comme dans votre prophétie. A-t-il pu la lire ou l'entendre quelque part, avant vous ?
- C'est possible, mon cher… fit l'homme massif, pensivement. Tout est possible. Fais des recherches.
Il ne devait pas faire d'erreur. Il voulait le pouvoir suprême. Il ne fallait négliger aucun indice qui pourrait le mettre sur la bonne voie. Si Orion avait entendu parler de l'équilibre et du pouvoir suprême ailleurs que dans la prophétie ultime, alors il devait découvrir où.
- Bien, monsieur, dit finalement l'homme de main. Pour les carnets… Orion pensait que le soleil était une métaphore pour désigner deux êtres opposés, l'un sombre et l'autre lumineux. Vous aviez probablement pensé juste en mettant le jeune Potter comme le soleil. Et il a vaincu Voldemort. N'a-t-on pas sans cesse parlé de lui comme d'un sorcier noir ?
- C'était un terme impropre mon ami. Un terme impropre… Mais Voldemort correspond si bien à certains passages de ma prophétie. C'est donc une hypothèse possible… Si seulement j'avais la prophétie en entier… Il ne faut prendre aucun risque avec mon équilibre : il faut éliminer Potter.
- Eliminer, monsieur ? Comme le Langue-de-Plomb ?
- Non, évidemment. Pour Potter, je ne parlais pas au sens propre. Trouve-moi une stratégie sur le long terme : je dois me débarrasser de lui. S'il est le soleil de la prophétie, il est dangereux. D'autant plus que tous ces idiots du ministère son prompts à lui accorder le mieux. Ils seraient même capables de lui donner le siège de Ministre !
- Oh, il y en a encore plusieurs qui servent vos intérêts et qui tentent de vous satisfaire.
L'homme assis s'appuya contre le dossier de son fauteuil. Son homme de main avait donc pu faire un tri entre ses ennemis et ses alliés potentiels grâce au procès en héritage de Potter.
- Fais-moi le rapport alors, exigea-t-il. Je t'écoute.
- Et bien… Je me suis caché dans l'alcôve du tribunal, comme vous me l'aviez conseillé, et je crois que personne ne m'a remarqué pendant le procès. C'est Affenpinscher qui a lancé les hostilités.
- Bon chien !
- Les autres ont suivi ensuite. Il vous faut donc vraiment un meneur : les vieux schnoques n'osent qu'à peine se lancer, s'ils sont seuls. Par contre, quand l'un d'eux vous obéit tous les autres suivent. Il y a eu un moment de vraie cacophonie, cet après-midi. S'il n'y avait pas eu cet elfe pour conseiller Potter et ce gobelin pour le soutenir…
- Je vois… souffla l'homme derrière son bureau, contrarié. Il est appuyé par des créatures… Trouve-moi pourquoi. Il y a toujours des raisons cachées qui peuvent tourner à notre avantage. Je vais devoir redoubler de prudence.
- Sinon, j'ai commencé à pousser dans le bon sens pour votre autre demande. Il serait possible de remplacer Shacklebolt par l'un de vos hommes, si nous la jouons finement. Par contre, il vaudrait mieux ne pas trop tarder. Pour l'instant, le ministre par intérim n'a pas énormément d'appuis et nous avons toutes nos chances. Mais s'il commence à se faire des alliés et à s'implanter… Alors il pourrait devenir le nouveau ministre tout court.
- Hum… Agis, dans ce cas. Mais veille bien à ne prendre aucun risque…
L'homme maigrichon acquiesça à l'avertissement et écouta son patron réfléchir à haute voix. Il était le seul à avoir le privilège de le voir sans artifice, sans qu'il ne joue de rôle.
- Il ne faut pas provoquer d'élection après la « démission » de ce cher Kingsley. Je te l'ai dit, les sorciers seraient prêts à élire ce simplet de Potter. Ça serait un retour en arrière intolérable pour nous. Peut-être est-ce là que peut se briser l'équilibre, d'ailleurs. Non… Il faudrait qu'un nouveau ministre soit immédiatement établi. De façon incontestable…
- Je ferai ce qu'il faut, monsieur.
- Je n'en attends pas moins de toi, mon cher. Imagines-tu tous les bénéfices qui retomberont sur toi, quand j'aurai enfin le pouvoir absolu ?
L'homme à la fine musculature sourit. Il savait que son patron ne mentait pas. Il pouvait être très généreux avec ses fidèles. Lui-même en faisait partie depuis tant d'années…
- Continue à chercher, mon cher. Je veux que ma prophétie soit complète et je veux aussi la prophétie ultime, celle qui parle de mon pouvoir à venir. J'ai trop peu de certitudes pour le moment… Alors continue d'éplucher les carnets d'Orion.
- Bien, monsieur. J'y retourne.
Et l'homme de main sortit du bureau en songeant qu'il avait plusieurs ficelles à tirer…
Edité le 13-02-16
